«Double Fond», ou la liberté célébrée contre les vols de la mort

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Avec son dernier roman, Elsa Osorio embarque le lecteur dans une enquête haletante, qui ravive la mémoire tragique de la dictature militaire en Argentine.

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Cela commence comme dans un polar des plus classiques. Le corps d’une femme est retrouvé par des pêcheurs à La Turballe, près de Saint-Nazaire. Très vite, le doute plane sur son identité réelle, ainsi que sur les causes de sa noyade. Des personnages archétypiques entrent alors dans la danse : une journaliste obstinée, menant l’enquête en parallèle d’un vieux policier paternaliste et quelque peu désabusé, lui-même confronté à une hiérarchie réticente.

L’intrigue s’épaissit au fur et à mesure du récit, les rebondissements s’accumulent, et il faut attendre l’accélération des dernières pages pour enfin accéder à la résolution. Cela « fonctionne », comme on dit, et suffirait à conseiller Double Fond comme une lecture d’été agréable. Mais Elsa Osorio lui insuffle une dimension toute particulière, caractéristique de ses précédents romans.

Dans Luz ou le temps sauvage ou La Capitana, l’auteure nous entraînait ainsi sur les pas d’héroïnes solaires, en proie à la chape de plomb de l’Histoire, lorsque l’arbitraire et la violence cherchent à étouffer la contestation et les pulsions de vie. La question des victimes de la dernière dictature militaire argentine, notamment, est au cœur de son œuvre. 

En parallèle de l’enquête sur la femme de La Turballe, un autre récit court en effet tout au long du livre, qui débute un quart de siècle plus tôt, en 1978. Il retrace le parcours de Juana, guérillera rescapée de la torture pratiquée par la junte de Jorge Videla. Pour sauver sa vie, mais aussi celle de son fils en bas âge et de bon nombre de camarades, elle accepte de coopérer avec le régime : « J'inventais des activités, en faisant d'hommes et de femmes qui luttaient pour la liberté, des esclaves militaires. » Ce faisant, Juana se condamne à une existence faite de secret, de silence et d'incompréhension de la part de celles et ceux qui l'ont connue. La rencontre fortuite d’un homme dans un train, un photographe dénommé Yves, en décidera autrement. 

Au fur et à mesure, le lecteur reconstitue les liens qui relient chacune des ces deux histoires. Ballotté d’hier à aujourd’hui, de Paris à Buenos Aires en passant par Marseille, il épouse les points de vue de plusieurs personnages, exprimés tantôt au style indirect, tantôt à la première personne.

Il est confronté aux pratiques criminelles de l’Esma (l’École de mécanique de la marine), ce centre de détention clandestin tristement célèbre pour avoir fait disparaître des prisonniers en les anesthésiant et en les jetant à la mer par avion – les fameux « vols de la mort ». Il suit les intrigues de son directeur, l’ambitieux amiral Massera, lequel s’est offert une succursale occidentale avec le Centre pilote de Paris, dans un contexte de relations troubles entre la dictature et la République française. Il rencontre aussi les défenseurs des droits de l’homme qui défendirent le boycott du Mondial de foot organisé en Argentine en 1978 (lire le billet de Carlos Schmerkin dans le Club).

La mémoire de ces épisodes est encore à vif. Il y a quelques mois à peine, le 29 novembre dernier, le troisième procès de l’Esma a par exemple débouché sur la condamnation de 48 anciens militaires pour crimes contre l’humanité. Si la justice s’est heureusement saisie des agissements de la dictature, la fiction se révèle une manière complémentaire, sensible, de rendre hommage à ses victimes, y compris quand celles-ci ont survécu. « Là-bas, on touchait le fond tous les jours, confie l’une des narratrices. Et même après avoir refait surface, dans cette autre vie que nous sommes quelques-uns à avoir conservée, combien de fois, en dépit des joies et des réussites, nous retombons dans ce fond boueux. »

Sous la plume d’Osorio, ces victimes ne sont cependant pas enfermées dans ce statut. Son héroïne, Juana, sait faire preuve d’audace et d’ingéniosité aux dépens de ses geôliers. Elle se répète d’ailleurs sans cesse leurs noms, « comme une lente litanie, une prière païenne », pour le jour où ils auraient à payer. Elle ne peut, surtout, réprimer l'instinct de liberté qui l’anime, réveillé par Yves. D’autres protagonistes, comme le père de son enfant, s’accommoderont plus volontiers de l’arbitraire d’un milieu répressif mais aussi affairiste. 

De polar divertissant, l’ingénieuse construction romanesque d’Elsa Osorio finit par accéder au statut de tragédie moderne. À la curiosité, et parfois au scepticisme du lecteur face aux hypothèses multiples soulevées au cours de l’enquête, succède une émotion grandissante, qui culmine avec le dénouement. Arrive enfin, en refermant Double Fond, l’envie d’en savoir plus sur cette histoire récente de l'Argentine, pour qui n’en était pas familier. Combiner l’efficacité du page-turner, le lyrisme du roman initiatique et la dignité du tombeau mémoriel aux disparus de la dictature n’était pas à la portée de n’importe qui. Elsa Osorio y parvient, confirmant la place de choix qu’elle occupe désormais dans la littérature latino-américaine.

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Elsa Osorio, Double fond,
traduit de l’espagnol par François Gaudry, 
Métailié, janvier 2018,
400 pages, 21 euros.

 

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