Start-up nation et entreprécariat: «S’il y a besoin de se révolter, c’est maintenant»

Par

Travail gratuit, dissimulé, micro-travail, travail ubérisé : Aude Launay, curatrice de l’exposition « Algotaylorism », présentée à Mulhouse, et Silvio Lorusso, artiste pionnier du concept d’entreprécariat, croisent leurs points de vue avant une rencontre jeudi 12 mars à Paris.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Neuf ans se sont écoulés entre la création de l’œuvre choisie par Aude Launay pour ouvrir l’exposition Algotaylorism, à Mulhouse, et la décision de la Cour de cassation, mercredi 4 mars, affirmant le lien de subordination des chauffeurs Uber à l’entreprise californienne, consacrée comme leur employeur. 

« S’il y a besoin de se révolter, c’est maintenant », avant qu’il ne soit trop tard, espère la curatrice de l’exposition, qui viendra en discuter jeudi 12 mars à la Gaîté-Lyrique, avec l’artiste italien Silvio Lorusso, auteur du livre Entreprecariat : Everyone Is an Entrepreneur, Nobody Is Safe (éd. it. Krisis Publishing, 2018 ; éd. angl. Onomatopee, 2019). Le titre de la rencontre, animée par le chercheur Antonio Casilli, donne le ton : « La start-up nation : un cirque sans filet »« Il est important de montrer que ce sont des questions beaucoup plus anciennes, des questions que les gens n’ont pas vu venir, des situations auxquelles ils ont participé sans le savoir », nuance Aude Launay.

Il y a neuf ans donc, en 2011, Julien Prévieux filmait Anomalies construites, un essai vidéo (ci-dessous) qui « met en scène la tension entre travail camouflé et loisir créatif ». Deux narrateurs y évoquent en voix off leur expérience sur SketchUp, un programme de modélisation 3D. 

« Tout était tellement bien foutu, c’est ça, tellement bien foutu, qu’on ne savait même plus qu’on travaillait quand on travaillait… », plongés qu’ils étaient dans un « état de bénévolat avancé », se souvient le premier. « Sans contrainte, sans qu’on nous force, sans salaire, on s’est mis à travailler intensément », raconte le second. Neuf ans après, l’on continue…

Déjà, l’un des narrateurs de la vidéo de Julien Prévieux évoque les captcha, ces mots distordus qu’il faut déchiffrer de temps à autre pour avancer dans sa navigation sur le web : « On aidait Google à digitaliser le contenu de livres scannés en retapant une suite de caractères affichés à l’écran. C’était un jeu d’enfant », « certains disaient que c’était participer au grand tout de l’intelligence collective »

Image extraite du site http://five.yearsofcapturedcapt.ch/as Image extraite du site http://five.yearsofcapturedcapt.ch/as
D’autres en ont fait collection : pendant cinq ans, Silvio Lorusso et Sebastian Schmieg ont systématiquement capturé tous les captcha qu’ils ont croisés, et l’on peut voir à Mulhouse ce « journal de leur micro-travail non rémunéré », qui dessine aussi, sous forme de livres accordéons longs de 90 mètres, l’histoire de ces dispositifs. Après les mots, les passages piétons et les feux rouges ou verts, destinés à entraîner les algorithmes des voitures autonomes, voici venu le temps d’apprendre aux drones de livraison à reconnaître les toits, les cheminées, nous explique Aude Launay.

La Kunsthalle est un « ancien bâtiment industriel », souligne Aude Launay, et « tout ce passé resurgit dans l’expo ». Comme dans ce nouveau chapitre d’une œuvre entamée en 2016, Human Computers, par le collectif parisien RYBN.ORG, qui poursuit son travail sur l’histoire « de la computation et du travail humain dissimulé », comme les nomme Aude Launay : « Il y a une réelle continuité idéologique », affirme la curatrice, « entre la parcellisation du travail dans les usines de calcul à l’époque du turc mécanique, en 1770, et le micro-travail aujourd’hui »

Sebastian Schmieg est aussi à l’origine du projet Gallery.Delivery, un site sur lequel on peut commander une exposition qui sera livrée à vélo dans une sacoche : ou comment « appliquer à l’art la promesse de la disponibilité immédiate ». Pour 20 ou 35 euros (en fonction de la distance), les habitants de Mulhouse peuvent ainsi faire venir à domicile, au bureau, où ils veulent dans les limites de la commune, une exposition éphémère : « Le coursier arrive et installe l’expo pour une durée de 30 minutes. » « Ce sont de vrais coursiers, contractualisés », et l’un d’entre eux est un pionnier des livraisons à vélo dans la ville, souligne Aude Launay qui les a recrutés dans les rues.

La sacoche et son contenu, lors de l'édition berlinoise de Gallery.Delivery. © Gallery.Delivery La sacoche et son contenu, lors de l'édition berlinoise de Gallery.Delivery. © Gallery.Delivery

Pour Silvio Lorusso, qui y a participé à Berlin, Gallery.Delivery permet « à l’artiste qui l’organise et y participe de “penser comme la plateforme”, de penser en termes de logistique, et donc de rencontrer toutes les complexités qui apparaissent lorsque différents types d’agents (ceux qui commandent le spectacle, les artistes qui participent au spectacle, les coursiers qui livrent le spectacle) sont connectés ».

Il s’est décidé à écrire son livre « après avoir réalisé que plusieurs des questions les plus débattues dans la société, telles que le travail, les aspirations personnelles et l’angoisse générale, pouvaient être comprises à travers deux optiques contradictoires et pourtant complémentaires : l’entrepreneuriat, qui est l’idéologie qui naturalise le risque entrepreneurial et généralise la raison économique, et la précarité, qui tente de mettre en évidence combien nous sommes interdépendants, combien nous ne sommes que très marginalement des “patrons de nous-mêmes” »

onmtp-entreprecariat-silvio-lorusso-01-1080x1620
Mariage toxique, que la décision du Conseil constitutionnel sur Uber pourrait contribuer à dénouer : c’est « un pas vers le dévoilement de la “faussetonomie”, c'est-à-dire cette fausse idée d’autonomie qui est encouragée par les plateformes à la fois pour rendre le travail plus attrayant, mais aussi pour se décharger des responsabilités et des risques sur les travailleurs, qui sont clairement “gérés” à bien des égards et donc certainement pas indépendants », réagit Silvio Lorusso.

Si « la méfiance à l’égard du système de valeurs des grands entrepreneurs technologiques et de leurs entreprises » va croissant, constate l’artiste, la valorisation de l’esprit d’entreprise a encore de beaux jours, qui « prospère toujours dans la littérature grise du développement personnel et grâce aux “motivateurs” actifs sur Facebook et Instagram ».

Samedi 7 mars, en raison du coronavirus, la Kunsthalle a été fermée jusqu’à nouvel ordre. C’est deux jours plus tôt que nous avions demandé à Silvio Lorusso ce que l’épidémie, et la vague de télétravail qui l’accompagne, pouvaient faire émerger : travailler de chez soi, à distance, « érode le dogme » du travail posté, et pourrait être positif, nous disait-il. Mais attention, il y a aussi danger : « Cela pourrait véhiculer l’idée que les infrastructures offertes par les entreprises ou fournies par l’État sont inutiles. Nous savons que ce n’est pas vrai : les free-lance vont dans les cafés et les bibliothèques publiques pour avoir un sentiment de socialisation. Travailler au lit peut être agréable une fois, mais c’est sûrement préjudiciable à long terme. »

Vue de l'exposition «Algotaylorism». © La Kunsthalle. Photo : Sébastien Bozon. Vue de l'exposition «Algotaylorism». © La Kunsthalle. Photo : Sébastien Bozon.

« Physiquement, l’exposition part d’un truc très rigide puis s’affaisse jusqu’à la sieste », décrit celle qui l’a conçue, « pour qu’on se demande à la fin : le travail est-il nécessaire ? »

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous

Dans le cadre du séminaire « Étudier les cultures du numérique » animé à l’École des Hautes Études en sciences sociales par Antonio Casilli, professeur à Télécom Paris, la Gaîté-Lyrique co-programme quatre rencontres publiques autour de la question des mutations du travail à l’ère du numérique, en partenariat avec Mediapart. Chaque séance est l’occasion d’un dialogue entre des chercheur·euse·s et des artistes de renom international.

Aude Launay a répondu à mes questions par téléphone, mercredi 4 mars, et Silvio Lorusso par mail, jeudi 5. L’article a été mis à jour dimanche soir quand nous avons appris la fermeture de la Kunsthalle, qui abrite l’exposition Algotaylorism.