Face à une économie atone, «inventer une idéologie convivialiste»

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Face à l'épuisement des ressources écologiques et à l'essoufflement de la croissance économique qui touche l'Europe, le philosophe et fondateur du Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales, Alain Caillé, propose un renouveau idéologique qui porterait le nom de convivialisme. Il prépare un manifeste. Deuxième volet de notre série d'entretiens de philosophie politique.

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Pour Alain Caillé, fondateur de la revue du Mauss et auteur avec Marc Humbert, Serge Latouche et Patrick Viveret du récent petit livre De la convivialité (La Découverte, 2011), l'essoufflement de la croissance dans les pays occidentaux, ajouté à la crise écologique et l'épuisement des ressources naturelles, remet en cause le modèle de société productiviste qui a fondé le pacte démocratique du siècle dernier. Face à l'obligation de repenser notre façon de vivre ensemble, Alain Caillé constate l'émergence de courants alternatifs, des altermondialistes aux décroissants, qu'il se propose d'associer afin de constituer une matrice idéologique et politique. Il prépare ainsi un Pré-Manifeste du convivialisme, à paraître en octobre 2011.

Qu'essayez-vous de recouvrir avec le terme de convivialisme?

J'essaie de rassembler sous un dénominateur commun toute une série d'expériences pratiques et de recherches théoriques, comme l'économie sociale et solidaire qui vient d'avoir ses assises à Paris, les formes d'alter-économie qui se cherchent (comme le commerce équitable ou les systèmes d'échange local), les recherches sur les indicateurs de richesse alternatifs. Ceci avec des gens comme Patrick Viveret, ou Serge Latouche, les courants de la décroissance qui commencent à percer au niveau international. Toutes ces expériences ont du mal à peser politiquement, en termes d'hégémonie culturelle, parce qu'elles n'ont pas suffisamment conscience de ce qui fait leur unité potentielle. Le terme de convivialisme vise à montrer la voie d'une convergence possible qui ouvre à une réelle alternative politique.

Quel diagnostic sur la situation politique actuelle tous ces courants font-ils?

Tous pensent que les choses ne peuvent plus et ne doivent plus durer, qu'il s'agisse de l'exploitation de la nature ou du néolibéralisme. Tous ces courants cherchent à bâtir un autre monde, ce qui était le slogan d'Attac et des forums sociaux mondiaux à l'origine. Mais on constate aujourd'hui que la simple juxtaposition de fragments idéologiques (de marxisme, de socialisme, de christianisme social, etc.) ne suffit pas à produire une unité politique suffisante. Mon hypothèse est qu'il est désormais urgent de définir a minima un dénominateur commun à tous ces courants. Or, l'étiquette de convivialisme me semble la meilleure.

Quel contenu donnez-vous à cette notion ?

Je pars de l'idée que, jusqu'à présent, la démocratie reposait sur l'hypothèse et la mise en pratique d'une croissance illimitée, de forts taux de PIB. Or les taux de croissance ne cessent de décliner dans les pays riches. Nous n'avons plus en Europe de taux de croissance élevés, et nous ne les retrouverons pas. D'autre part, ils ne seront pas généralisables longtemps à l'échelle de la planète. On ne pourra pas vivre indéfiniment sur les taux de croissance de la Chine ou de l'Inde, à 8 ou 10% par an: c'est matériellement impossible. D'où une question très simple: qu'est-ce qu'on fait, maintenant que l'on sait que la démocratie ne pourra plus reposer sur une perspective de croissance infinie, pour sauver les valeurs démocratiques et humanistes auxquelles nous sommes attachés?

Face à cette question, tout le monde ressent un épuisement des idéologies politiques héritées, leur inadéquation pour dire et résoudre les problèmes contemporains auxquels nous sommes confrontés. Elles ne parviennent plus à lire et à dire réellement le monde. Nous avons donc besoin d'une nouvelle idéologie politique. Une idéologie: c'est-à-dire non pas une doctrine figée mais une vision dynamique du monde.

Quelles sont ces vieilles idéologies?

Je parle des idéologies modernes, postérieures à la Révolution française: libéralisme, socialisme, communisme et anarchisme. Il faut prendre leur relais. Sur quelles bases? Par un dépassement de l'utilitarisme qui les sous-tend.

Qu'entendez-vous par utilitarisme?

Deux choses. D'abord une représentation du sujet humain réduit à la recherche perpétuelle de ses intérêts propres, le rendant indifférent aux autres: c'est l'homo œconomicus. D'après ce paradigme, seul l'intérêt régit le monde. Ensuite, l'utilitarisme suppose que la condition sine qua non, et quasi exclusive, du progrès civilisationnel, ou du progrès humain social général, est la croissance économique. Or si cette croissance n'est plus là, que peut-on garder de ces espérances de progrès?

Il faudrait donc commencer par penser l'homme autrement, changer d'anthropologie?

Oui. Et pour cela, revenons à l'anthropologie de Marcel Mauss dans son Essai sur le don, pour contrer le réductionnisme économique propre à l'utilitarisme, que l'on retrouve d'ailleurs aussi bien chez Marx que chez les libéraux. Je crois en effet que l'on peut opposer à l'axiomatique de l'intérêt les quatre mobiles, distribués en deux paires d'opposés, que Mauss plaçait à l'origine des actions humaines. Première paire d'opposés: l'intérêt pour soi, mais aussi l'intérêt pour autrui, c'est-à-dire l'empathie. Mais attention, cela veut dire que les deux mobiles sont aussi premiers l'un que l'autre, que l'élan empathique n'est pas second par rapport à l'élan égoïste, contrairement à ce que dit la science économique quand elle ramène les altruistes à leur intérêt bien compris. La seconde paire d'opposés est constituée de la part d'obligation sociale qui pèse sur nos actions, et de la part de liberté, de créativité, dont elles sont toujours susceptibles.

Cette anthropologie remet-elle en cause les bases du capitalisme?

Oui, car elle suppose que les sujets ne sont pas d'abord et nécessairement des sujets accumulateurs de biens matériels, ou même de pouvoir et de prestige, mais des sujets dont l'aspiration fondamentale est la reconnaissance. On retrouve ici la pensée de Hegel, aujourd'hui réactualisée par l'école de Francfort et les travaux d'Axel Honneth par exemple, qui irrigue tous les courants des subaltern studies, la théorie du care, etc.

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Cet entretien a été réalisé à Cerisy-la-Salle, le jeudi 29 juin 2011, lors d'un colloque international sur l'actualité des socialismes, organisé par Pierre Musso et Juliette Grange.

Dans le cadre de ses études supérieures, Clément Sénéchal a travaillé comme stagiaire durant six mois à Mediapart, où il a notamment participé à l'animation éditoriale du Club.