Marseille 2013: quand la culture se heurte à la rénovation urbaine

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Pour associer les quartiers populaires à « Marseille capitale européenne de la culture », 14 « quartiers créatifs » ont été lancés. Les artistes se retrouvent dans des territoires à vif, en pleine rébellion contre la politique de renouvellement urbain. Dans les quartiers Nord, les associations de locataires ont préféré se retirer d'un projet de jardins collectifs.

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Marseille, de notre envoyée spéciale

Au pied des tours et de l'avenue Salvador-Allende, une fresque murale, quelques jardinières posées sur la pelouse, des monticules de cailloux et de terre, une chaise... C’est ce qui reste début janvier 2013, au Grand Saint-Barthélemy (14e arrondissement de Marseille), des « Jardins possibles », un des projets qui devaient incarner la capitale européenne de la culture dans les quartiers en rénovation urbaine de la région marseillaise.

Busserine, le 10 janvier 2013. © LF Busserine, le 10 janvier 2013. © LF

En novembre 2012, quatre associations de locataires et le centre social du quartier se sont retirés avec fracas du projet, estimant qu’il ne faisait que reproduire « le mépris institutionnel » vécu depuis des décennies par les habitants des cités HLM du Grand Saint-Barthélemy. Signant ainsi l’arrêt (provisoire ?) de cet atelier à ciel ouvert, à la grande déception des deux collectifs d’artistes et de paysagistes engagés sur ce projet d’« essaimage » de jardins.

L’association Marseille Provence 2013 avait lancé ses « quartiers créatifs » en septembre 2011 : 14 résidences d’artistes dans des zones en pleine rénovation urbaine, dont six dans les cités marseillaises. Dans le jargon cultureux, leur objectif est de « questionner, infléchir ou compléter le processus d’aménagement tout en invitant les habitants à s’approprier pleinement leur espace public en contribuant à sa transformation ». Un programme ambitieux, doté de 3,5 millions d’euros par MP2013 (soit 4 % de son budget), mais fort risqué dans des territoires à vif, exaspérés par quarante ans d’errements de politique de la Ville et un réel sentiment d’abandon.

« L'idée répandue chez certaines institutions est que les artistes pourraient résoudre les problèmes là où celles-ci échouent, remarque dans Marsactu Jean-Luc Brisson, un artiste en charge d'un « Quartier créatif » au Plan d'Aou. Or, l'artiste ne peut pas y remédier directement, ce n'est pas son rôle, il peut juste être là et veiller à ne pas se laisser instrumentaliser. » Au Grand Saint-Barthélemy, ça n’a pas manqué : le projet de « Jardins possibles », porté par Safi, un collectif marseillais de plasticiens, et Coloco, un collectif parisien et montpelliérain de paysagistes, a cristallisé toutes les frustrations des habitants.

Le Grand Saint-Barthélemy, c’est un ensemble de huit cités HLM (Busserine, Saint-Barthélemy 3, Picon, Le Mail, Les Flamants, Iris, Font-Vert et Benausse), construites dans les années 1960 sur les ruines du plus grand bidonville de Marseille. Situées sur les hauteurs de la ville, certaines de ses cités ont gardé le nom des bastides qui jalonnaient autrefois cette campagne marseillaise.

Plan de rénovation urbaine de Saint-Barthélémy-Picon-Busserine. © MRU Plan de rénovation urbaine de Saint-Barthélémy-Picon-Busserine. © MRU

Aujourd’hui, les associations de locataires accusent les bailleurs de pratiquer la politique de la terre brûlée, c’est-à-dire de laisser l’habitat se dégrader pour chasser les habitants et pouvoir démolir plus facilement dans le cadre des opérations de rénovation urbaine en cours, notamment à Saint-Barthélemy et Picon-Busserine. « À partir de 2007, les autorités commencent à discuter d’un projet de rénovation urbaine, et ce qu’ont constaté les locataires et leurs associations, c’est que le bailleur social a arrêté de faire ce pour quoi il est pourtant financé par l’État et perçoit des loyers, c'est-à-dire d’entretenir l’habitat, réparer les ascenseurs, faire les rénovations courantes, réparer une serrure, etc. », explique Kevin Vacher, chargé de mission au centre social L’Agora et candidat du NPA lors des dernières législatives.

Démolition aux Flamants, 10 janvier 2013. © LF Démolition aux Flamants, 10 janvier 2013. © LF
Outre l'absence de réelle concertation, le conflit se concentre surtout sur les 330 démolitions de logement prévues fin 2013. « Pour la moitié des habitants relogés, le loyer va augmenter sans réelle raison, affirme Kevin Vacher. Par exemple, quand on passe d’un T2 à un T3, la logique voudrait que le locataire, qui n’a pas demandé à déménager, paie le même loyer, même s’il y a dix mètres carrés de plus. Sauf que par les mécanismes prévus par la loi, on se retrouve avec des locataires qui paient 20 à 50 euros de plus. Quand une famille a 900 euros par mois pour vivre, soit le revenu médian des ménages ici, même 20 euros c’est énorme ! »

Alors quand les associations de locataires, en plein bras de fer avec les groupements d’intérêt public Marseille rénovation urbaine (MRU) et politique de la Ville, ont appris que les deux aménageurs avaient investi des dizaines de milliers euros dans les « quartiers créatifs », ça a été « la goutte d’eau de trop ». « Derrière l’aspect “on va faire de la culture dans les quartiers”, ils instrumentalisent la culture, dénonce Kevin Vacher. C’est inscrit dans les textes, le but des “quartiers créatifs” est bien de valoriser la rénovation urbaine. »

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J'ai assisté à la conférence de presse à L'Agora le 16 novembre 2012, puis j'ai rencontré mes interlocuteurs en décembre et en janvier 2012, toujours à Marseille. Une des citations de Dalila Djalal a été légèrement modifiée le 16 janvier 2013, du fait d'une formulation malheureuse.