Au Louvre, Jean-Philippe Toussaint évoque le livre «sans passer par l'écrit»

Jean-Philippe Toussaint investit jusqu'au 12 juin les salles Sully 20 à 23 du Musée du Louvre. L'exposition mêle néons et enluminures, éditions classiques et tablettes électroniques, photographies et scanners, films et tableaux. Visite en vidéo avec son créateur, au cœur du Louvre désert, pour ce deuxième volet d'entretiens avec l'artiste.

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De l'aveu même de Jean-Philippe Toussaint, le projet de l'exposition Livre/Louvre serait né au cœur de son œuvre, dans cette scène sublime de Fuir où Marie, qui vient d'apprendre la mort de son père, quitte le Louvre en courant : « silhouette vacillante, chancelante », qui traverse le musée « comme pour fuir la nouvelle qu'elle venait d'apprendre ». Elle appelle le narrateur qui reçoit son coup de fil dans un train en Chine, « la faible voix de Marie qui me transportait littéralement, comme peut le faire la pensée, le rêve ou la lecture, quand, dissociant le corps de l'esprit, le corps reste statique et l'esprit voyage, se dilate et s'étend ». La scène romanesque associe soleil parisien et nuit chinoise, souvenirs et images, douleurs et joies, elle est afflux de sensations, annonce faite par Marie de ce qui attend tout visiteur de l'exposition Livre/Louvre.

Dolores Chaplin - Fragment de Fuir  © Jean-Philippe Toussaint Dolores Chaplin - Fragment de Fuir © Jean-Philippe Toussaint

C'est par Marie que l'on entre au Louvre dans l'œuvre de l'écrivain, par elle que le Louvre est venu à Toussaint, sous la forme d'une carte blanche : rendre un « hommage visuel au livre », « évoquer le livre sans passer par l’écrit », une forme d'aboutissement de trente années de création puisque l'exposition réunit un condensé de toutes ses pratiques, de la photographie à l'écriture, du cinéma aux arts plastiques. Au centre, l'image. Ou le livre, comme dans cette salle où nous avons filmé Jean-Philippe Toussaint, intitulée “Univers (que d'autres nomment la bibliothèque)”, une lumineuse installation façon voûte céleste où des néons de couleur, clignotants, déclinent le mot livre en 22 langues. Le titre est emprunté à l'incipit de La Bibliothèque de Babel (voir en Prolonger) et annonce peut-être, dans la lignée de Borges, une volonté de « figurer l'infini » et le « promettre ».

Jean-Philippe Toussaint au Louvre: connexions 2.0 © Mediapart

Cet infini du livre, comme la volonté de cerner sa démesure, son mystère, sa résistance au temps, quel que soit son support (des manuscrits aux incunables, des imprimés aux tablettes), se disent dans une exposition conçue comme un espace de correspondances, une zone de frottements, de chocs : les salles mettent en regard des pratiques (artistiques et même scientifiques ou médicales), apparient sérieux et ironie, image et texte, conjuguent l'ancien et le nouveau. Dans la lignée de cette définition signée Delacroix, « Qu'est-ce que composer ? C'est associer avec puissance » et impertinence, ajoute Jean-Philippe Toussaint. Alors on regrettera que ses œuvres les plus étonnantes et culottées n'existent que dans le catalogue de l'exposition.

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Nous avons rencontré deux fois Jean-Philippe Toussaint : le 17 février dans un bureau des Éditions de Minuit (Lire ici). Puis le 6 mars, salles Sully, veille du vernissage de son exposition Livre/Louvre. Double entretien pour un portrait en diptyque, autour de pratiques qui se rejoignent dans une attention extrême au contemporain.

Merci au musée du Louvre de nous avoir ouvert ses portes un mardi, jour de fermeture, pour y tourner cet entretien.