La vie de diva du directeur de l’opéra de Lyon

Par Nicolas Barriquand (Mediacités-Lyon)

Hôtels de luxe, grands restaurants et week-ends sans justification professionnelle… Nos partenaires de Mediacités ont épluché les notes de frais de Serge Dorny, directeur de l’opéra de Lyon, qui s'élèvent en moyenne à plus de huit mille euros par mois. Le résultat laisse pantois, alors que les personnels de l'institution subissent des baisses de budget. Révélations et documents.

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Mediacités-Lyon.– La scène ne manque pas de piquant… Le 16 mars, Serge Dorny, directeur de l’opéra national de Lyon, est auditionné par la commission « affaires culturelles » de la région Auvergne-Rhône-Alpes, un des financeurs de l’institution. L’élue écologiste Myriam Laïdouni-Denis le tance : pourquoi a-t-il « délocalisé » la fabrication des décors de certains spectacles à l’étranger au détriment de l’emploi local ? Passablement irrité, Serge Dorny s’érige en patron économe, attaché à une « utilisation responsable des deniers publics », selon la retranscription des débats.

Serge Dorny, directeur de l'opéra de Lyon, en septembre 2014. © Maxppp Serge Dorny, directeur de l'opéra de Lyon, en septembre 2014. © Maxppp
C’est pourtant un portrait bien différent du directeur de l’opéra que Mediacités (lire la Boîte noire de cet article) est en mesure de dresser. Il y a quelques semaines, nous avons eu accès à plus de 3 500 copies de ses notes de frais. Factures d’hôtels, de restaurants, de fleuristes… Nous avons épluché toutes ses dépenses effectuées en espèces ou avec une carte de paiement de l’opéra, ainsi que les sommes engagées pour ses très nombreux déplacements sur trois années (2013, 2014 et 2015). Tous ces documents révèlent un train de vie de diva. Les dépenses sont surprenantes, voire totalement injustifiées, loin, très loin d’une « utilisation responsable des deniers publics ».

  • Entre 8 000 et 8 500 euros de frais par mois

Selon nos calculs, les frais de Serge Dorny s’élèvent en moyenne à 8 000, 8 500 euros par mois. Ils s'ajoutent à une rémunération qui peut varier selon les mois mais qui est de l'ordre de 20.000 euros par mois, selon des sources internes. Le détail de ces frais ? Commençons par les frais de bouche. Le directeur de l’opéra a son rond de serviette à la brasserie « Le Nord », établissement de la galaxie Bocuse, et chez la célèbre « Mère Brazier ». Deux restaurants prestigieux, situés de part et d’autre de la place de la Comédie, où il invite le tout-Lyon. Un soir, le chef d’orchestre Kazushi Ono et son épouse : 644 euros. Un autre, Robert Badinter (l’ancien garde des Sceaux s’était improvisé librettiste pour l’opéra de Lyon en 2013) : 289 euros. Un midi, le sénateur et maire de Lyon Gérard Collomb : 272 euros. Un autre, le patron de GL Events, Olivier Ginon : 285 euros.

Note de frais d'un déjeuner avec le maire Gérard Collomb. Voir sous l'onglet Prolonger de cet article d'autres factures, notes et documents. Note de frais d'un déjeuner avec le maire Gérard Collomb. Voir sous l'onglet Prolonger de cet article d'autres factures, notes et documents.

À Paris, Serge Dorny affectionne « Marius & Janette », adresse de poissons et de fruits de mer de la très chic avenue Georges-V. À sa table défilent journalistes (Jean-Marie Colombani de Slate.fr : 282 euros) ou politiques (la sénatrice PS Catherine Tasca, ancienne ministre de la culture : 300 euros). Soyons juste : Serge Dorny déjeune certains jours pour 15 euros quand il invite… son assistante. Selon que vous serez puissant ou misérable.

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Cette enquête sur l'opéra de Lyon repose sur un corpus de plus de 3 500 photos des pages des dossiers qui compilent les notes de frais de Serge Dorny. Ces clichés ont été pris par des employés de l’opéra excédés par leur hiérarchie et « les privilèges » que s’accorde, à leurs yeux, leur directeur. Ils ont bien sûr souhaité rester strictement anonymes. Après examen de ces documents, nous avons interviewé des professionnels de l’opéra : artistes, agents techniques, membres de services administratifs. Des employés et des intermittents. Tous nous ont demandé de taire leur identité. « Je n’ai pas envie de perdre mes contrats à l’opéra », nous écrit par courriel, après notre rencontre, l’un de nos interlocuteurs. Seul le contrebasson Nicolas Cardoze, élu syndical, n’a pas requis l’anonymat.

Nous avons sollicité un entretien avec Serge Dorny dès le 14 avril. Deux semaines plus tard, après relance, son attachée de presse nous informe qu’il ne pourra pas se rendre disponible pour notre interview. Nous revenons à la charge en précisant les thèmes que nous souhaitons aborder pendant l’entretien, dont « les frais, notamment de déplacements, de la direction ». Nouvelle fin de non-recevoir.

Nous avons enfin contacté Rémy Weber la semaine dernière. Le président de l’association dont dépend l’opéra n’a pas donné suite à notre demande « par manque de disponibilité ».