Bonnes nouvelles : Alice Munro est Nobel de littérature !

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Avec l'attribution du Nobel de littérature à la Canadienne Alice Munro, l'académie suédoise a non seulement, pour la première fois en 112 ans, célébré un écrivain canadien, mais surtout un genre : la nouvelle. 

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Les parieurs avaient misé sur Haruki Murakami, Joyce Carol Oates ou Svetlana Alexievitch. Et c'est la romancière Alice Munro, née en 1931 au Canada, qui cette année se voit attribuer le prix Nobel de littérature.

Alice Munro publie en 1968 son premier recueil de nouvelles, Dance of the Happy Shades – traduit en français en 2003 par Geneviève Doze sous le titre La Danse des ombres heureuses (Rivages) –, sept nouvelles qui préfigurent tous les thèmes de prédilection de l’écrivain : la famille, les trahisons et secrets, les occasions manquées qui font basculer une vie, la mort, la maladie et, surtout, cette empathie avec ses personnages qui provoque chez le lecteur un immédiat sentiment de reconnaissance, l'impression que chaque nouvelle est une image tirée de son propre album de famille.

Le titre même de ce premier recueil de nouvelles – le genre de prédilection de l’écrivain – pourrait dire son écriture, danse des ombres heureuses ou malheureuses, sur le fil, des fantômes du passé mais aussi des lignes de fuite, avenirs rêvés, échappées. L’ailleurs, la fugue (dans son sens musical, aussi) sont les thèmes qui unifient l'univers de l'écrivain et ses personnages écrits, traqués, avec légèreté et parfois férocité, depuis plus de quarante ans. Et Alice Munro s'est imposée comme un maître de ce genre qui ne laisse aucune échappatoire à l’auteur (la moindre fausse note résonne) comme à son lecteur : la nouvelle est un piège, un kaléidoscope, chaque histoire entre en écho avec l’ensemble du recueil puis de l’œuvre, les perspectives sont infinies.

Auteur d’une douzaine de recueils de nouvelles, Alice Munro publie en 2006 un roman, le seul, View From Castle Rock – traduit en français aux éditions de l’Olivier en 2009 sous le titre Du côté de Castle Rock. Un récit doublement singulier puisqu’il ne s’agit plus de nouvelles mais aussi parce que ce texte revient sur le passé de l’écrivain, ses ancêtres qui quittèrent l’Écosse pour l’Amérique, au XVIIIe siècle. Elle découvre des hommes et des femmes épris de liberté, désireux de fuir le carcan de leur époque, d’explorer le Nouveau Monde. Et ces ancêtres deviennent des personnages emblématiques de son univers littéraire, les mémoires le vecteur d’une réflexion sur la création, la lecture, la fiction.

Les écrivains américains soulignent le talent phénoménal d’Alice Munro, héritière des maîtres de la nouvelle : « Elle est notre Tchekhov et survivra à la plupart de ses contemporains » (Cynthia Ozick) ; elle « écrit merveilleusement sur les petites villes et (…) le monde intérieur » (Gary Shteyngart). Le 14 novembre 2004, Jonathan Franzen publiait un article dans le New York Times dans lequel il soulignait l’influence considérable d’Alice Munro sur les écrivains de sa génération.

Lorsqu’en 2011, au moment de la parution de Freedom, nous lui demandions quel écrivain il mettrait à sa place en couverture du Times, il répondait : « Je choisirais immédiatement Alice Munro, dont l'œuvre, depuis ces cinquante dernières années, illustre le génie de son auteur, mieux que pour tout autre écrivain américain de fiction. Je me suis laissé dire qu'elle n'a pas toujours été très bien traduite en français. Espérons que c'est en train de changer. » En 2008, la sortie de Fugitives aux éditions de l'Olivier – qui publient Franzen comme Munro – était d’ailleurs accompagnée d’une plaquette reprenant le texte de Franzen : « Lisez Munro ! Lisez Munro ! »

Pour lire Franzen sur Munro, cliquez sur cette couverture :

Franzen ne se contentait pas de cet impératif redondant ou du constat amer que même si « Alice Munro peut tout à fait prétendre au titre de meilleur auteur actuellement à l’œuvre en Amérique du Nord » « hormis le Canada où ses livres sont en tête des ventes, elle n’a jamais eu un public très large ». Il passait en revue les raisons pour lesquelles il faut lire Munro : elle n’est pas un écrivain « pseudo-intellectuel », comme le montre la simplicité des titres qu’elle choisit pour ses recueils (Loin d’elle ; L’Amour d’une honnête femme ; Un peu, beaucoup, pas du tout). Elle dédie son œuvre au plaisir de raconter donc de lire, donne chair à des personnages auxquels elle offre, en quelques pages, une densité littéraire, à ces hommes et femmes que nous pourrions croiser au quotidien : « Son sujet, c’est les gens. Les gens, les gens, les gens. »

C’est à travers eux qu’elle dit l’histoire, la société, la politique, le monde contemporain. C’est dans l’ordinaire qu’elle puise et creuse : « sa vie l’avait désertée. Calamité bien ordinaire » (Trop de bonheur), un ordinaire que la fiction transcende. Lorsqu’il l’avait couronnée en 2009 pour l’ensemble de son œuvre, le jury du Man Booker Prize avait très justement déclaré que « lire Alice Munro, c'est à chaque fois apprendre quelque chose dont on n'avait aucune idée auparavant ». Se mettre face au gouffre, l’abîme qui fonde la littérature, le rendre tangible à ses lecteurs. Alice Munro, comme l'écrivait Jonathan Franzen en 2004, « s’adresse à vous et à moi, ici et maintenant ».

Difficile donc de passer Loin d’elle, pour reprendre le titre d’une de ses nouvelles (2001)… Mais, comme le souligne Franzen, la nouvelle est un « paria » des lettres, un genre mal aimé des critiques – impossible à pitcher – comme des éditeurs et des lecteurs. Dans la nouvelle "Fiction" de son dernier recueil traduit en français — Trop de bonheur (L'Olivier, 2013) —, Alice Munro s'en amuse : Joyce achète un exemplaire de Comment faire pour vivre, un peu à l'aveugle, parce qu'elle a rencontré son auteur, Christie O'Dell, dans une réception. « Comment faire pour vivre est donc le titre du livre. Un recueil de nouvelles, pas un roman. Voilà qui est déjà en soi une déception. L'autorité du livre en paraît diminuée, cela fait passer l'auteur pour quelqu'un qui s'attarde à l'entrée de la littérature, au lieu d'être assurément installé à l'intérieur ». Voilà donc le genre de la nouvelle d'une certaine manière « installé à l'intérieur ».

Comme Philip Roth (autre attendu du Nobel depuis des années), Alice Munro, 82 ans – « Il m'arrive d'être effarée de penser que je suis si vieille », dit une des femmes de Trop de bonheur – a annoncé renoncer à écrire. Son dernier opus devrait être Dear Life (2012, qui sortira aux éditions de l'Olivier en 2014). C’est donc une œuvre close que l’académie suédoise a choisie en 2013, comme l'écrivain le confirme à la télévision canadienne (à voir ici, en anglais). Réveillée au milieu de la nuit par sa fille, Alice Munro vient d’apprendre que le Nobel l'a couronnée et se déclare « surprise mais ravie » non pour elle mais pour ce genre de la nouvelle si malmené. Comme toujours, c’est vers les autres qu’elle se tourne, son père qui aurait été ravi pour elle, son mari qui vient de mourir, ceux qui l’entourent.

Jonathan Franzen regrettait en 2004 que le Nobel n’ait toujours pas distingué cette œuvre à sa juste mesure, faisant de l’antiphrase le support de son ironie cinglante : « De toute évidence, on estime à Stockholm que trop de Canadiens et trop de purs nouvellistes ont déjà reçu le Nobel de littérature. Ça suffit comme ça ! » C’est chose faite, enfin.

 

Dernier titre paru : Trop de bonheur, traduit de l'anglais (Canada) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso, éditions de l'Olivier, 320 p., 24 €

À retrouver dans la bibliothèque de Mediapart

Les livres d'Alice Munro sont disponibles en poche, chez Points (pour les plus récents) et chez Rivages.

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