Brassens pris aux mots (2/4)

Les sain(t)s principes brasséniens

L’anarchisme de Georges Brassens, évolutif, n’eut rien d’une assignation à résidence idéologique. Ses chansons font figure de labyrinthe, où la piste chrétienne mène à tout sauf à Rome. D’où notre p’tite expédition herméneutique.

Antoine Perraud

11 août 2021 à 07h38

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Valeurs inactuelles ? Tout le monde se souvient de ces quelques douzaines de gaillardes, de leur crêpage de chignon légendaire au marché de Brive-la-Gaillarde à propos de bottes d’oignons. C’était dans « Hécatombe », qui parut initialement sous la forme d’un 78 tours voilà 69 ans, en 1952 :

« Frénétiqu’, l’une d’ell’s attache
Le vieux maréchal des logis
Et lui fait crier : “Mort aux vaches !
Mort aux lois ! Vive l’anarchi’ !” » 

© Feu les éditions Les Éperonniers (Bruxelles)

Le mot anarchie ne sera jamais plus prononcé, dans aucune de ses compositions, par Georges Brassens. C’était pourtant son Rosebud idéologique. Le grand grammairien belge (pléonasme !) Marc Wilmet (1938-2018) avait laissé de côté ses travaux philologiques pour publier, en 1991, un ouvrage remarquable : Brassens libertaire. Cette étude était fondée sur l’épluchage des collections de l’hebdomadaire de la Fédération anarchiste – à laquelle adhéra notre chanteur en 1946 : Le Libertaire des années de l’immédiat après-guerre.

Le journal tirait alors à 100 000 exemplaires. La patte d’enfer du futur auteur-compositeur-interprète a été repérée par Marc Wilmet de numéro en numéro, entre 1946 et 1948. Et ce, sous divers pseudonymes (dont Géo Cédille, Gilles Collin, Charles Brenns, Georges, Charles Malpayé ou Pépin Cadavre), ainsi que dans des entrefilets non signés. En 1946, Brassens avait participé au lancement manqué d’un autre titre libertaire : Le Cri des gueux, qui ne connut qu’un seul numéro.

En 35 ans, de 1946 à 1981, le troubadour aux « chansons poétiques, pleines de verve et de non-conformisme » (définition que lui accola longtemps Le Petit Larousse) sera passé de la virulence à la nuance ; se reniant pour les uns, s’affinant pour les autres…

Le 20 septembre 1946, il publiait dans Le Libertaire une charge d’une ironie écrasante, sous le titre : « Vilains propos sur la maréchaussée ». L’article rappelait que la rumeur publique reproche aux gendarmes « de se compromettre en la compagnie de gens de sac et de corde, de détrousseurs de poulaillers, d’étrangleur de vieilles personnes, etc. ». L’auteur faisait alors mine de se récrier en désapprouvant « vivement de semblables outrances, car les gendarmes sont utiles ! Qui donc, sans eux, flanquerait des contraventions aux chasseurs sans permis, aux automobilistes en défaut ? Qui donc s’occuperait, en temps de guerre, des individus auxquels leurs principes interdisent sévèrement l’usage des armes à feu ? Qui donc passerait à tabac les vieux poivrots et les vieux vagabonds ? ».

Le bougre, il me couvrit avec sa pèlerine. / Ça n’ fait rien, il y a des flics bien singuliers…

En 1952, dans « Hécatombe », à propos des gendarmes que le chanteur « adore sous la forme de macchabées », au sujet de ces cognes dont « cette hécatombe fut la plus belle de tous les temps », en ce qui concerne les pandores auxquels les « furies » brivistes « auraient même coupé les choses / Par bonheur, ils n’en avaient pas ! », Brassens était donc raccord avec la véhémence du Libertaire. C’était une sorte de loi anar’ du talion. Cependant, notre troubadour de la castagne vengeresse allait évoluer. Jusqu’à faire amende honorable, sous couvert d’ironie délurée, dès « L’Épave », sortie en 1966. Le narrateur gît sur le bord du trottoir :

« Le r’présentant d’ la loi vint d’un pas débonnaire.
Sitôt qu’il m’aperçut il s’écria : “Tonnerre !
On est en plein hiver et si vous vous geliez !”
Et, de peur que j’ n’attrape une fluxion d’ poitrine,
Le bougre, il me couvrit avec sa pèlerine.
Ça n’ fait rien, il y a des flics bien singuliers…

Et depuis ce jour-là, moi le fier, le bravache,
Moi dont le cri de guerr’ fut toujours “Mort aux vaches !”
Plus une seule fois je n’ai pu le brailler.
J’essaye bien encor, mais ma langue honteuse
Retombe lourdement dans ma bouche pâteuse.
Ça n’ fait rien, nous vivons un temps bien singulier… »

Le Petit Poucet libertaire sème certes, au long de sa repentance, des cailloux anarchisants. Il traite au passage le gendarme de « bougre » (« Terme de mépris et d’injure, usité dans le langage populaire le plus trivial et le plus grossier », précise le dictionnaire Littré). Et Brassens marque sa fidélité libertaire par la grâce d’une allusion littéraire cryptée dont il a le secret : « Moi, le fier, le bravache » renvoie en effet au premier chapitre du roman si subversif de Jules Vallès, Le Bachelier : « Et moi, le fier, moi, le brave, je me sens pâlir et je crois que je vais pleurer. Justement le gendarme me regarde – du courage ! »

À contrit, contrit et demi. Tout Tonton Georges est là : d’une ambivalence secrète, fine et créatrice. Cela le prémunit des fanatiques, des adorateurs et des idolâtres. Lui seul sait sur quel pied danser, laissant son public s’emmêler les pinceaux.

L'article du «Libertaire» brocardant Aragon à la une (18 octobre 1946), signé G.C. – pour Géo Cédille, allusion au rôle de correcteur qu'était alors, aussi et avant tout, Brassens au sein de l'équipe du journal anarchiste (© capture d'écran du site georges-brassens.fr)

Il détestait assurément les représentants de la gauche autoritaire pourfendeurs d’anarchistes. Dans une chanson posthume, « Tant qu’il y a des Pyrénées » (créée en 1982 par Jean Bertola, reprise en 1996 par Maxime Le Forestier), il écrirait, dans une allusion au goulag : « Avant que son jour ne décline / Qui s’élevait contre Staline / Filait manu militari / Aux sports d’hiver en Sibérie. » Or ce Brassens caustique, qui avait charrié Louis Aragon en première page du Libertaire, le 18 octobre 1946, à propos d’un fait divers de l’agglomération rouennaise et sous le titre « Aragon a-t-il cambriolé l’église de Bon-Secours ? », ce Brassens moqueur devait mettre en musique l’un des plus beaux poèmes du barde communiste : Il n’y a pas d’amour heureux.

D’autre part, notre homme était, pour sûr, contre la peine de mort. En témoignent les pendus qui oscillent tels des pendules dans Le Verger du roi Louis, le poème de Théodore de Banville mis en musique en 1960. En témoigne surtout son « Mort à toute peine de mort ! » rugi dans « La Messe au pendu » – au sein de son dernier album, sorti en 1976. Or en ce même disque 33 tours, deux chansons avant, dans « Montélimar », Brassens sonne ainsi la charge contre les Franchouillards en route vers le Sud :

« Avec leurs gniards
Mignons mignards,
Leur beau matou,
Leur gros toutou,
Les pharisiens,

Les béotiens,
Les aoûtiens,
Dans leur auto,
Roulent presto
[…] »

Tous ces beaufs finissent par jeter leurs bestioles par-dessus bord sur la route des vacances. Et ça, notre croque-notes ne le supporte pas. Il laisse alors libre cours à ses affects et ne souhaite rien d’autre que la mort à ces butors de la bagnole. Pour le coup, ses principes font un tête-à-queue spectaculaire, d’autant que le poète furibard calque sa formule (« Que leur auto… ») sur les imprécations de Camille dans Horace de Corneille (« Que le courroux du ciel allumé par mes vœux / Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feu »). Ce qui donne :

« Les aoûtiens
Les béotiens
Qui font ça n’ont
Pas d’âme, non,
Que leur auto
Bute presto
Contre un poteau ! »

Il arrive à Brassens de tourner également casaque au sujet des enfants. Son œuvre oscille entre le m’as-tu-vu-quand-j’en-a-marre-des-gnards et le famille je vous… aime. En 1956, sous le titre « Philistins », il met en musique quelques vers de Jean Richepin, qui vouent aux gémonies de vils bourgeois « songeant aux petits / Que vos grossiers appétits / Engendrent », mais qui se retrouvent non point parents de notaires désirés mais de poètes ; « des enfants non voulus », donc.

«Philistins», extrait du poème «Chanson des cloches de baptême» de Jean Richepin (1849-1926), publié dans le recueil «La Chanson des gueux», qui valut à son auteur, lors de sa parution en 1876, un procès pour outrage aux bonnes mœurs : le livre fut saisi et Richepin condamné à un mois de prison à Sainte-Pélagie... © 

Plus tard, dans une chanson posthume, « L’Orphelin », aux allures de variation sur une saillie de Jules Renard – « Tout le monde n’a pas la chance d’être orphelin » –, Brassens raille sans pitié le gamin gâté pour cause de deuil précoce : « Aussi, mon enfant, si tu dois / Être orphelin, dépêche-toi / Tant qu’à perdre tes chers parents, / Petit, n’attends pas d’être grand. » Or là encore, le préjugé, tout comme le principe, ne résiste pas à une émotion : non pas un coup de sang comme pour la peine de mort, mais un coup de blues à propos des liens familiaux. Cela donne « Maman, papa », créée en 1953 avec Patachou, qui sonne tel un repentir (notre poète n’en eut jamais fini avec le sentiment de culpabilité) :

« Maman, papa, en faisant cette chanson,
Maman, papa, je r’deviens petit garçon
Et, grâce à cet artifice,
Soudain je comprends
Le prix de vos sacrifices,
Mes parents. »

Osons l’expression, rouillée mais point caduque : antagonisme de classe

Ses parents n’étaient pas des philistins cadenassant leur progéniture en vue d’une reproduction sociale de fer, mais des êtres de basse extraction et d’une morale supérieure, qui laissaient leur chance aux « assoiffés d’azur » (selon l'expression de Jean Richepin, dans Oiseaux de passage, également mis en musique). Georges Brassens n'a jamais cessé de marquer une différence fondamentale entre les classes sociales et culturelles.

Il y a ces méprisables malotrus assoiffés d’apparence, dans « Histoire de faussaire » (vous noterez le « d’azur », qui tranche d’avec celui suscité de Richepin) :

« Se découpant sur champ d’azur
La ferme était fausse bien sûr,
Et le chaume servant de toit
Synthétique comme il se doit. »

Il y a le sort réservé à la belle anonyme de « Comme une sœur », livrée aux appétits d’une espèce de mercanti : « Un vrai maroufle, un gros sac d’or. » Il y a « les Cupidons à particules » (« Bécassine »). Bref, il y a « Tous les gens bien intentionnés » (« Chanson pour l’Auvergnat ») ; le prétendu beau monde, qui n’est pas beau à voir (cf. « les culs cousus d’or » in « Les Croquants »).

Aux antipodes, il y a les « tout crottés », comme dans « Les Sabots d’Hélène ». Qui prendra la peine d’y jeter un œil sans œillères y trouvera « l’amour d’une reine ». Il y a donc, chez Brassens – osons l’expression, rouillée mais point caduque : antagonisme de classe. La lutte sociale est insaisissable pour qui ne veut rien voir. Pourtant, une telle tension propre aux sociétés hiérarchisée se dévoile, de la façon la plus directe et naturelle possible, dans « Le Vent » :

« Bien sûr, si l’on ne se fonde
Que sur ce qui saute aux yeux,
Le vent semble une brut’ raffolant de nuire à tout l’ monde…
Mais une attention profonde
Prouv’ que c’est chez les fâcheux
Qu’il préfèr’ choisir les victim’s de ses petits jeux ! »

Carte d'identité de Georges Brassens datant du 20 février 1967 – Maurice Grimaud venant de remplacer, moins de trois mois auparavant, Maurice Papon à la préfecture de police de Paris... (© D.R.)

Brassens prend le parti « des grâces roturières, / Des nymphes de ruisseau, des Vénus de barrière » (« Les Amours d’antan »). Il est du côté des joueurs d’accordéon : « Au grand jamais / On ne les met / Au Panthéon » (« Le Vieux Léon »). Il choisit, résolument, le bas du panier, ces classes réputées dangereuses pour être pauvres.

Le haut du panier, pour sa part, est à jamais honni, sans revirement notable, tant il est englué dans le paraître, la distinction, les décorations. Une chanson posthume, « La Légion d’honneur », fait le point sur de telles détestations, se gaussant  des « gandins » qui riment avec « dédain », fustigeant les breloques et recommandant un certain débraillé.

N’oublions pas que Brassens avait dû repousser finement les appels du pied de Pagnol ou Kessel qui souhaitaient l’accueillir à l’Académie française : le chanteur avait proposé d’attendre qu’il mourût pour en faire un immortel…

Et dans « Le Pornographe », en 1958, il y a cette rosserie :

« J’aurais sans doute du bonheur
Et peut-être la Croix d’honneur,
À chanter avec décorum
L’amour qui mène à Rom’ »

Il faut ici faire un petit effort de contextualisation, pour comprendre comment, voilà maintenant plus de 60 ans, ces quatre vers pouvaient choquer dans une France qui se croyait fille aînée de l'Église à perpétuité.

Histoire de percevoir le gouffre qui nous sépare de cette époque encore très catholique, rien ne vaut cette archive de l’Ina, contemporaine à quelques mois près du « Pornographe » : la visite de Charles de Gaulle, en juin 1959, à Jean XXIII au Vatican. Dans ce document exceptionnel, on devine (à 1 min) le président de la République française s’aplatissant littéralement devant le pape (la dépêche du correspondant d’alors du Monde à Rome, Jean d’Hospital, aide à se faire une idée plus précise du… décorum).

27 juin 1959 : Charles de Gaulle, en uniforme de gala d'officier général et portant le collier de l'ordre du Christ, suprême distinction vaticane qu'il venait à peine de recevoir, rend visite à Jean XXIII au Vatican. Aucune mention, sur le site de l'Ina, de la voix débitant le commentaire (qui vaut son pesant de cacahuètes consacrées !) : tout porte à croire qu'il s'agit de l'ineffable Michel Droit...

C’est donc dans une société française encore gorgée de catholicisme que l’hérétique, l’hérésiaque, l’hétérodoxe Brassens chante « La Mauvaise Réputation » (1952) : « Je ne fais pourtant de tort à personne, / En suivant les ch’mins qui n’mèn’nt pas à Rome ». Chez lui, la dérision est partout, de l’« Alleluia ! » du « Nombril des femmes d’agent » (1953) au « Dieu merci ! » de « La Fessée » (1966). Sans oublier ces génuflexions dévotes, en vain tentées dans « Le Mécréant » sur les conseils du « voisin du dessus, un certain Blais’ Pascal » :

« J’me mis à débiter, les rotules à terr,
Tous les
Ave Maria, tous les Pater Noster
Dans les ru’s, les cafés, les trains, les autobus
Tous les
de profondis, tous les morpionibus… »

Rappelons, pour les profanes, que De profondis morpionibus est une marche funèbre paillarde dont les paroles, attribuées à Théophile Gautier, narrent l’ultime combat puis la mort du capitaine Morpion.

Ell’ déclam’ du Claudel, du Claudel, j’ai bien dit.

Dans « La Religieuse » (1969), les jeux de mots salaces souillent à qui mieux mieux le rituel catholique, d’alexandrin en alexandrin : « Et monsieur le curé, que ces bruits turlupinent ». Ou encore : « Et les enfants de chœur, branlant du chef, opinent… » Quant à « Misogynie à part » (1969 également), cette chanson décrit ainsi une femme au moment suprême : « Croyant l’heure venu’ de chanter le credo, / Elle m’ouvre tout grand son missel sur le dos. » Par surcroît : « Ell’ déclam’ du Claudel, du Claudel, j’ai bien dit, / Alors ça, ça me fige ».

Le blasphémateur devait persévérer jusqu’en son dernier 33 tours (1976) et sa chanson paillarde « Mélanie », dont nous avons vu – dans le premier volet de cette série – qu’il y est question de « la bonne au curée » qui chaparde les cierges sacrés pour se donner du plaisir :

« Les bons fidèles, qui désirent
Garder pour eux sur le chemin
Des processions leur bout de cire,
Doiv’nt le tenir à quatre mains ;
Car quand elle s’en mêl’, Sainte Vierge,
Elle cause un désastre, un malheur 
(bis).
La Saint-Barthélemy des cierges
C’est le jour de la Chandeleur 
(bis). »

Il laïcise les valeurs évangéliques dans « Les Copains d’abord »

Mais voilà que rien n'est simple et que tout se complique, à l’exemple de cette déclaration de Georges Brassens à la fin de sa vie (dans la vidéo ci-dessous) : « Il était catholique, mon père, mais il ne croyait pas en Dieu, quoi. » C’était au début de l’année 1979, sur France Culture. Le chanteur de 57 ans était interrogé par Philippe Nemo, 29 ans, qui avait décidé de pousser dans ses derniers retranchements son interlocuteur, ce qui rend cet entretien inestimable (à retrouver intégralement sur le site de la radio, ici et ici).

Dans « Les samedis de France Culture » (réalisation : Georges Godebert), en février 1979, Philippe Nemo, auquel le directeur de la station, Yves Jaigu, donnait alors libre carrière, interrogeait Georges Brassens comme il ne l'avait jamais été – on est loin des questions vagues, guimauves et complaisantes d'un Jacques Chancel... © domisolmifa

Dans quelle mesure, comme dans « La Religieuse » – mais sans goguenardise –, chez Brassens, « Le païen le plus sûr, l’athée le plus honnête / Se laisseraient aller parfois à croire en Dieu » ? Comment départager le persiflage à la Prévert (« Notre Père qui êtes aux cieux, restez-y ») et un sentiment brassénien plus diffus dans ces trois vers de « La Marguerite » (1962) ?

« Notre Père
Qui, j’espère,
Êtes aux cieux. »

Qu’est-ce qui a poussé notre troubadour anarchisant à mettre en musique La Prière, de Jammes, dès 1954, puis, en 1969, Pensée des morts (in Harmonies poétiques et religieuses) de Lamartine, deux poèmes emplis de piété ? Jusqu’au bout – et même d’outre-tombe – transpire un dédain des dogmes. Non sans ambiguïté néanmoins. Dans une chanson posthume, « Le Sceptique » (interprétée en 1982 par Jean Bertola), Brassens fait ainsi parler un esprit fort :

« Dieu, diable, paradis, enfer et purgatoire,
Les bons récompensés et les méchants punis,
Et le corps du Seigneur au fond du ciboire,
Et l’huile consacrée comme le pain bénit,
“Je ne crois pas un mot de toutes ces histoires.” »

Puis l’auteur conclut, en une allusion aux Béatitudes (« Heureux les pauvres en esprit car le Royaume des Cieux est à eux », Matthieu 5, 3-12)  : « Mais j’envie les pauvres d’esprit pouvant y croire. » Est-ce une ironie cinglante condamnant les moutons de Panurge de la foi ou y a-t-il quelque chose d’indécis et qui se joue à double entente sur le plan religieux ?

Georges Brassens est surveillé de près. Par l’aile anticléricale prête à le condamner pour haute trahison, plus par un contingent de chrétiens avides de le baptiser en tirant la couverture à tout ce qui luit en lui. Force est de constater qu’il laïcise les valeurs évangéliques dans « Les Copains d’abord » (1964) et surtout qu’il adopte, en définitive, une forme par lui acclimatée de morale chrétienne, dans « Le Mécréant » (1960) :

« Si l’Éternel existe, en fin de compte il voit
Qu’ je m’conduis guèr’ plus mal que si j’avais la foi. »

Chrétien primitif et libertaire, délivré du mal-être des punaises de bénitier prônant la misère sexuelle, le chanteur épicurien, jouisseur impénitent et provocateur invétéré, se bricole de 1950 à 1980 une figure ambivalente du Christ, qu’il tire à soi tout en allant vers lui.

Ce qui donne « Le Grand Pan » (1964) :

« Un beau jour, on va voir le Christ
Descendre du calvaire en disant dans sa lippe :
“Merde ! Je ne jou’ plus pour tous ces pauvres types !
J’ai bien peur que la fin du monde soit bien triste.” »

Ce qui donne également « L’Antéchrist » (posthume) :

« Je ne suis pas du tout l’antéchrist de service,
J’ai même pour Jésus et pour son sacrifice
Un brin d’admiration, soit dit sans ironie. »

Gloire à qui n’ayant pas d’idéal sacro-saint / Se borne à ne pas trop emmerder ses voisins !

Chez Brassens, être christique, dans la seconde moitié du XXsiècle, c’est tout simplement faire le choix, individuel et non dicté par la norme ou la morale bourgeoises, de préceptes minimalistes mais nous garantissant de la méchanceté générale : « Gloire à qui n’ayant pas d’idéal sacro-saint / Se borne à ne pas trop emmerder ses voisins ! » (« Don Juan »).

Une telle morale s’incarne dans l’humanité des gens de peu. Ceux-ci s’avèrent davantage enclins à ne faire « de tort à personne », à héberger « sans façon » l’étranger, à ne « pas sonner les gendarmes » pour dénoncer un cambrioleur. Et surtout à pardonner, sur le modèle bouleversant de ce père qui vient chercher son fils en prison dans « Les Quatre Bacheliers » (1966, fondée sur un épisode de la jeunesse sétoise tumultueuse de l’auteur) :

« Mais il n’a pas déclaré, non,
Sans vergogne,
Que l’on avait sali son nom,
Sali son nom.

Dans le silence on l’entendit,
Sans vergogne,
Qui lui disait : “Bonjour petit,
Bonjour petit.” »

«Les Quatre Bacheliers», ou une certaine idée de la justice, du mérite et de la vertu selon Georges Brassens : à rebours, donc de l'ordre social... © Pierre Schuller

« Les Quatre Bacheliers » résume ce en quoi Brassens croit : la bienveillance, sinon la miséricorde ; la compassion, sinon la charité. Ces valeurs sont les seules qui vaillent quand elles sont honorées loin des hordes, des foules et des masses promptes à crier « haro sur le baudet ! » (cf. « Don Juan »). Et il est juste et bon que de tels mérites émanent de gens simples comme bonjour : « Bonjour petit », dit le père à son fils qu’il vient libérer des gendarmes.

« Et si les chrétiens du pays jugent que cet homme a failli, ça laisse à penser que, pour eux, l’Évangile, c’est de l’hébreu. » La messe est dite et bien dite…

***

Prochain volet : « Les Copains d’abord », ou l’abdication politique.

Antoine Perraud


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