Le loto du patrimoine, révélateur d'une hypocrisie culturelle

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Le patrimoine, c'est ce qui reste à défendre quand on va tout saccager. Le loto, c'est s'en remettre à un jeu de hasard pour masquer le désengagement d'un État qui clame son volontarisme. Décryptage d'une supercherie symptomatique du macronisme galopant…

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En ces temps de régressions démocratiques planétaires, chaque nation recule selon son tempérament : les États-Unis dégénèrent à l’américaine sous la houlette de Donald Trump, le Royaume-Uni opte pour une dérive idiosyncratique avec le Brexit et la France rétrograde en suivant le panache d’Emmanuel Macron. Ce Julien Sorel de la Ve République rend tout son relief politique à un roman inépuisable, Le Rouge et le noir, qui dénonçait juste avant la Révolution de 1830 les rets dans lesquels nous retombons.

Stendhal, s’attachant aux crispations de la Restauration dans une bourgade franc-comtoise, mettait l’accent sur un personnage qui mérite l’attention, tant il cumule les tares qui reviennent en force : Valenod, directeur du dépôt de mendicité. Celui-ci mène grand train en se payant sur la bête : les pauvres hères sur lesquels il est censé veiller. Valenod profite d’une délégation de service public en un régime qui favorise tous les abus. Valenod s’en met plein les poches sous couvert de bienfaisance. Il ponctionne ce qu’il est supposé secourir.

Méfions-nous des philanthropes nichés dans les carences d’un État qui leur abandonne ses prérogatives : à ce compte, nous aurions tôt fait de confier à nouveau le système hospitalier à la charité privée. Cap au pire archaïque sous couvert de modernité flamboyante ! Tourner la page, mais dans quel sens ? Le loto du patrimoine, annoncé pour le 3 septembre prochain, illustre cette manie du sursaut en arrière maquillé en bond en avant. Tous les ingrédients y sont : une dose de bon plaisir du souverain Macron ; une pincée de paillettes propre au courtisan Bern (nommé à la tête d'une « mission pour la sauvegarde du patrimoine en péril » quatre mois après l'élection présidentielle) ; la tonte du bon peuple grattant et cochant tout son saoul à l’occasion d’un jeu de hasard ; les profits ainsi assurés par le tiers-état devant servir à relever les ruines de la noblesse et du clergé…

Notre premier quart du XXIe siècle a-t-il besoin d’une allégorie fleurant ainsi le renfermé d’Ancien Régime ? Sommes-nous tombés, en 29 ans, de Jean-Paul (le défilé Goude du bicentenaire le 14 juillet 1989) en Stéphane (le brame de Bern en hommage à Marie-Antoinette prévu cet été à Versailles lors d’un « spectacle de feu et de lumière ») ?

Stéphane Bern en sémillant camelot du roi, qui ne ferait pas de mal à une mouche… © Château de Versailles Spectacles

La gauche en France et peut-être bientôt la République seraient-elles proches de se retrouver Gros-Jean comme devant, face au triomphe d’une hégémonie culturelle contre-révolutionnaire reforgeant l’imaginaire national à coups de poncifs monarchiens ? Faudra-t-il bientôt convenir de la revanche de Maurras – comme celui-ci parlait de « la revanche de Dreyfus » en apprenant sa condamnation à la Libération ?

Devons-nous, à l’heure du soupçon sourcilleux, raisonner à la manière de Paul Claudel fustigeant Proust (« On part des aubépines en fleur et on arrive à Sodome et Gomorrhe »), pour débusquer dans les menus travaux du comédien royaliste Loran Deutsch et les petits racontars radiophoniques de l’animateur royaliste Stéphane Bern les prolégomènes d’un retour en force des culs blancs (l’armée de ligne) prêts à terrasser les culs bleus (les volontaires nationaux), en un re-jeu de 1792 ? Non. Nous ne vivons pas un putsch mémoriel, ni une main basse sur l’inconscient collectif, ni un fric-frac légitimiste, ni même une sédition orléaniste. « Ce n'est pas la monarchie qui est ici en cause, c'est la république oligarchique et la question des lobbys », nous glisse un universitaire.

Maître Macron et son valet Bern personnifient donc plutôt le faisandage extrême des institutions et de la vie démocratiques françaises. Un pilier du secteur associatif investi dans la défense des vieilles pierres admet, sous le sceau de l'anonymat, l'indécrottable monarchisme républicain de notre Ve à bout de souffle : « Tout cela relève du fait du prince, nous confie-t-il. Toutefois Stéphane Bern a la niaque. Et comme le dit Luke Skywalker à propos de son père dans une célèbre saga américaine : “Il y a du bon en lui.” Il porte une véritable cause nationale et dépoussière un combat en faveur du patrimoine que l’esprit public imagine habituellement mené par des pleureuses privilégiées tout juste bonnes à tendre la sébile. »

Par ailleurs, se réjouit dans son ensemble le secteur associatif, Stéphane Bern a occasionné le départ d'un de ces éminents bureaucrates au front de taureau et à la vision comptable ayant colonisé, à partir de l’hôtel de ville de Paris, le ministère de la culture dans le sillage de la victoire de François Hollande en 2012 : Vincent Berjot, à la tête de la direction du patrimoine et de son budget de 900 millions annuels. Il était accusé depuis belle lurette d'avoir éteint les derniers feux jack-langiens, de s'opposer à la démocratisation des enjeux du patrimoine, d'être le cheval de Troie de Bercy, d'avoir pris le pouvoir face à des ministres faibles et ne faisant que passer. C'était beaucoup pour un seul homme, mais il se cramponnait avec des manières de haut fonctionnaire invincible, qui en imposait depuis six ans dans un univers lâche, timoré, pusillanime : aussi dégonflé que le budget de la culture !

Surtout, plaide auprès de Mediapart un acteur du secteur, « le fou du roi Bern a eu le cran de lancer sa part de vérité à la face du prince à l’Élysée, le 31 mai, lors du lancement officiel du loto du patrimoine. Il a osé déclarer haut et fort que cela ne servirait à rien de sauver quelques édifices si dans le même temps les architectes des bâtiments de France (ABF) voyaient supprimé leur avis conforme – nécessaire pour tous travaux effectués dans le périmètre de quelque 45 000 monuments de France et de Navarre. La loi logement 2018 (Elan), qui réforme le droit immobilier sous la pression des promoteurs auxquels l’Élysée semble ne rien devoir refuser, introduit en effet un laisser-faire qui aurait permis de raser le Marais en 1961 ! ».

Consécration fâcheuse du « en même temps » poussé jusqu'à l'absurde, le sauvetage de monuments en péril pourrait donc s'accompagner d'un saccage généralisé, en une confusion orwellienne du sens des mots : le patrimoine c'est la dévastation ; sauvegarder c'est raser ; sanctuariser c'est faire vivre sous la menace des bétonneurs ; préserver c'est réduire à néant le rôle tutélaire des architectes des bâtiments de France ! Un tel vice de forme pervers s'avère la marque de fabrique du macronisme, qui met en coupe réglée sous couvert de protéger, qui désagrège au prétexte de libérer les énergies, qui affaiblit les faibles et fortifie les forts. Et ce à rebours de déclarations vertueuses conçues comme autant d'écrans de fumée.

Le loto du patrimoine illustre, à sa façon, les mensonges par omission, les bobards instillés, les tromperies, les feintes et les impostures d'un pouvoir qui entend légiférer sur les « fake news » comme pour détourner l'attention sur ses prouesses en la matière !

© France Inter

Se voulant efficace mais opaque, efficace parce qu'opaque, la politique en matière de patrimoine ne résiste pas à l'examen : opaque et inefficace ! Et surtout beaucoup de bruit pour pas grand-chose. Le loto annoncé en fanfare devrait rapporter, à partir de septembre, selon des projections encore invérifiables, entre 15 et 20 millions annuels. Rappelons que la réfection du seul portique du Panthéon, à Paris, coûta 9 millions. Que la remise à neuf du Grand Palais dépassera les 400 millions.

D'autre part, et c'est là que nous retrouvons l'équivalent de Valenod, le directeur du dépôt de mendicité dans Le Rouge et le noir, les opérateurs, intermédiaires et autres facilitateurs seront les grands gagnants de cette opération. La Française des jeux et la Fondation du patrimoine seront liées par une convention que n'a pu obtenir Mediapart, dans la mesure où cette usine à gaz n'est pas encore achevée. Il y est question, nous assure Célia Vérot, déléguée générale de la Fondation du patrimoine, de mécénats octroyés par la Française des jeux à la Fondation : « Un mécénat financier classique mais également un mécénat en nature touchant aux moyens de communication. » Passez-moi la rhubarbe budgétaire et je vous passerai le séné financier…

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Les voix autorisées œuvrant dans la défense du patrimoine interrogées m'ont réclamé de parler incognito – non pas tant pour la teneur de leurs propos que du fait de leur réceptacle, Mediapart, qui semble sentir le soufre chez les muets du sérail. « Parler de loin ; ou bien se taire », conseillait déjà La Fontaine sous l'Ancien Régime. S'exprimer dans Mediapart, en juin 2018, ce ne serait donc point parler d'assez loin…