La désobéissance civile est parmi nous

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La Nuit Debout semble s'inscrire dans un mouvement étudié par Marianne Debouzy : La Désobéissance civile aux États-Unis et en France – 1970-2014. Cette archéologie d'une action parallèle montre – entre autres – comment elle s’est souvent déployée pour protéger les sans-papiers.

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Ils ne sont pas nés de la dernière pluie ces rassemblements transformés en occupations, qui refusent la verticalité et la récupération politique, qui préfèrent les débats spontanés aux slogans, qui prônent la non-violence tout au long de transgressions, contrôlées, de la loi. On les a vus fleurir lors des printemps arabes. On garde le souvenir des mères et grand-mères de la place de Mai à Buenos Aires, ou encore de ces figures emblématiques de par le monde : Aung San Suu Kyi, Vaclav Havel, Nelson Mandela, Martin Luther King, Gandhi…

Tous ces mouvements, serpents de mer qui perturbent l’exercice des pouvoirs établis par leurs surgissements incontrôlables, s’inspirent peu ou prou de la désobéissance civile, notion que se disputent, une fois de plus, les deux nations persuadées d’insuffler sur terre une culture des droits de l’homme : la France – qui offrit à l'univers le Discours sur la servitude volontaire de La Boétie dès le XVIe siècle – et les États-Unis d’Amérique d’où émergea, au XIXe siècle, Henry David Thoreau avec son essai : La Désobéissance civile (1849).

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Vient de paraître, aux Presses universitaires de Rennes, une étude sur la question de Marianne Debouzy, qui enseigna longtemps la civilisation américaine à l’université Paris VIII alors située à Vincennes. L’auteure, dans son introduction, revient sur les débats définitionnels de la désobéissance civile – que certains préfèrent nommer désobéissance civique, aux résonances plus politiques et moins idéalistes. La démonstration du philosophe américain John Rawls (1921-2002), dans Théorie de la justice (1971), sert de référence commune, quels que soient les apports sur la question de Hannah Arendt (Du mensonge à la violence), ou de Ronald Dworkin (Prendre les droits au sérieux).

Pour Rawls, la désobéissance civile est « un acte public, non violent, décidé en conscience, mais politique, contraire à la loi et accompli le plus souvent pour amener à un changement dans la loi ou bien dans la politique du gouvernement ». Le philosophe précisait que l’activiste versant dans une telle forme d’insoumission le fait en vertu « des principes de la justice », tout en étant « prêt à assumer les conséquences légales de sa conduite ».

Tout l’intérêt de l’étude comparatiste de Marianne Debouzy consiste à se faire la greffière consciencieuse des traces les plus notables d'un tel recours, des deux côtés de l'Atlantique depuis près d'un demi-siècle. Voici l'archéologie d'une action parallèle, à défaut d'être commune. Les références ne sont pas les mêmes – dans l’Hexagone, l’insubordination fut longtemps obnubilée par la résistance à l’occupation nazie et la condamnation de la guerre d’Algérie. L'auteure date de 1997 la conversion véritable à la désobéissance civile de ce côté-ci de l’océan : avec le refus proclamé – cinéastes en tête – d'obéir à la loi sur la surveillance de l’hébergement des étrangers, concoctée par Jean-Louis Debré, alors ministre de l’intérieur d'un gouvernement Juppé…

La France et les États-Unis, qui n’ont pas le même degré de politisation ni de religiosité et qui n’envisagent pas l’État de la même façon, furent de surcroît rarement synchrones : au moment où Ronald Reagan enflammait les consciences, François Mitterrand temporisait ; alors que Barack Obama jouait sur le consensus (tout en traquant les immigrés clandestins avec une âpreté bien pire que sous l’ère de Bush le Jeune), Nicolas Sarkozy clivait à outrance…

De tels décalages n’empêchent pas de repérer des points de convergence, qui font l’objet de sept chapitres parfaitement documentés – bibliographie impeccable, sources croisées, citées avec une science de la synthèse et du recul ; ce qui nous change des pratiques du copier-coller nous submergeant désormais, sur la Toile comme dans trop d’imprimés…

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La désobéissance civile, des deux côtés de l’Atlantique, a pris l’armée comme cible. Nous connaissons tous l’affaire du Larzac, avec cette opposition sans répit à l’extension d’un camp militaire. Mais qui est au courant de la lutte contre l’École des Amériques, institution basée au… Panama en 1946 (puis dans l’État de Géorgie au début des années 1980) ?

Cette organisation, chargée de contrer toute initiative anti-américaine – donc favorable à la démocratie – dans l’arrière-cour de Washington qu’est le continent sud-américain, devint vite une école d’assassins, recevant notamment le renfort de spécialistes français de la torture tel le général Aussaresses. D’abord dénoncée par des religieux auxquels s’agrégèrent des activistes prêts à des occupations illégales, l’École des Amériques ne cessa de voir sa réputation s’entacher. À noter que c’est un président démocrate, Bill Clinton, qui la sauva coûte que coûte, consentant seulement (sera-ce un jour le destin de Guantanamo ?) à en changer le nom : en janvier 2001, The School of the Americas devint Western Hemisphere Institute for Security Cooperation

La désobéissance civile, en France et en Amérique, s’est surtout déployée pour protéger les sans-papiers – rappel impressionnant des actions du mouvement Sanctuary, outre-Atlantique, et des poursuites engagées à son encontre par les autorités judiciaires.

L'engagement en faveur des sans-logis ou des mal-logés est précisément analysé, ainsi que les luttes contre le nucléaire, ou encore les OGM – avec en France l’épisode des Faucheurs volontaires, qui devait entraîner la désobéissance civile vers une forme intolérable de violence et un refus ambigu de subir les conséquences de ses actes, aux yeux de certains gardiens sourcilleux d’une telle morale de l’action militante.

Les combats écologiques continuent de mobiliser (Notre-Dame-des-Landes) les ressorts de la désobéissance civile. La comparaison s'avère éclairante, à la fois géographique (la défense des séquoias en Californie avec Earth First !) et temporelle en France même (rébellion, au début des années 2000, pour sauvegarder le parc Paul-Mistral à Grenoble).

Certaines de ces guerres pacifiques connurent une participation limitée. Elles occasionnèrent cependant d'extraordinaires effets symboliques (belles pages sur le plaisir ressenti à contrevenir). Elles marquèrent les consciences et permirent un passage de relais : la désobéissance civile réapparaît toujours et en tout lieu, vivace, brouillonne, parcourue de contradictions (la question de la violence ne cesse de la traverser), mais prête à surprendre tout abus de pouvoir sûr de son impunité, méprisant la piétaille, ne voulant voir qu’une seule tête…

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Le chapitre le plus inattendu concerne des actions qui font dévier la désobéissance civile d’un axe situé, pour l'écrire vite, à la gauche de la gauche. L’ultradroite s’est en effet appuyée sur ce moyen d’infléchir le cours des choses, avec l’opposition à l’avortement. Il est passionnant de découvrir comment récemment, en France, à la faveur d’un retour querelleur du religieux, s’est acclimatée une régression débridée venue des tréfonds hystériques de l’Amérique. Là-bas, des mouvements aussi violents que leur raison sociale apparaît débonnaire (ils se font appeler « Les Agneaux du Christ » !), ont cannibalisé la désobéissance civile, depuis la décision de la Cour suprême de 1973 légalisant l’interruption de grossesse. De sit-in en blocage des cliniques, l’intégrisme a repris du poil de la bête sur fond de divisions complexes des églises protestantes du cru…

En conclusion, Marianne Debouzy met le doigt sur ce qui n'aura que trop longtemps été notre faille démocratique :

« Depuis la fondation des États-Unis, les citoyens américains ont considéré que “le peuple” n’avait pas à donner son accord, une fois pour toutes, à ses gouvernants. Selon la Déclaration d’indépendance de 1776, “les gouvernants sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits – liberté, égalité, recherche du bonheur – et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés”. Ce consentement n’est ni automatique ni définitif. Donné, il peut être retiré. Cette différence essentielle demeure. En France, jusqu’à présent, prévaut le primat des lois de l’État. La désobéissance civile n’est toujours pas reconnue juridiquement dans notre pays. Or, cette forme d’action s’est implantée et les “désobéissants” et “désobéisseurs” se sont multipliés dans les années passées, bien qu’il soit illégal de se soustraire à la loi républicaine. »

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Marianne Debouzy, La Désobéissance civile aux États-Unis et en France – 1970-2014 (Presses universitaires de Rennes, 200 p., 18 €)

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