Et Cannes, donc!

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Mediapart a demandé à Emmanuel Burdeau, ancien rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, journal qu'il a quitté en mars, de couvrir cette 62e édition du festival de Cannes. Pour parler chaque jour des films bien sûr, de la création, des surprises et des bides, mais aussi pour décrypter les bouleversements à l'œuvre dans l'économie de cette industrie culturelle. Premier article.

« La seule question qui vaille à mes yeux, c'est l'avenir du cinéma d'auteur indépendant, donc le futur des festivals de cinéma, ce qui est au fond la même chose. » Prononcés par le président Gilles Jacob lors de la conférence de presse de présentation de la sélection, ces mots et ce «donc» résument quelques-uns des enjeux de la soixante-deuxième édition du festival de Cannes qui s'ouvre aujourd'hui. Pendant douze jours, Pedro Almodovar va côtoyer Gyong-Tae Roh, Quentin Tarantino l'ACID et le glamour l'action culturelle. Pour essayer d'assurer la survie d'une idée unique du cinéma ?

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Lors de la conférence de presse de présentation du 62e festival de Cannes, son président a eu des mots. Avant que Thierry Frémaux n'énumère les titres des films retenus pour la sélection officielle – Compétition, Un Certain Regard, Hors-Compétition... –, Gilles Jacob a lu un texte intitulé « Où en sera le festival de Cannes dans cinq ans ?».

 

Gilles Jacob, qui pilote le festival depuis quarante ans.

 

 

 

La surprise de cet édito n'est pas venue d'un ton alternant considérations joyeuses et lamentations désormais usuelles sur le mauvais état du cinéma – mort, une fois de plus. Pas davantage de l'ironie parfois piquante à l'égard de ce même refrain. Tout cela est bien dans la manière d'un diplomate de classe mondiale, rompu aussi bien aux subtilités des discours de salon qu'à celles de l'érudition cinéphile. Gilles Jacob, 78 ans, ex-critique, fonda en 1949 la revue Raccords et publia en ouverture du numéro 12 des Cahiers du cinéma un long article sur John Huston. Plus récemment, il vient de publier d'élégants mémoires chez Robert Laffont, sous le titre Et la vie passera comme un rêve. À l'évidence, l'homme mérite respect.

 

La surprise est venue d'une certaine phrase. « La seule question qui vaille à mes yeux, c'est l'avenir du cinéma d'auteur indépendant, donc le futur des festivals de cinéma, ce qui est au fond la même chose. »

 

Un trésor de byzantinisme sous couvert de simple bon sens : Jacob, a-t-on coutume de dire, est le plus énigmatique des hommes. Sa rhétorique est en tout cas retorse. Il commence par faire dépendre la destinée des festivals de celle du cinéma d'auteur d'indépendant – c'est la fonction du « donc » –, avant de dire que l'une et l'autre choses n'en font qu'une. Comme si, d'une pichenette, il retournait le lien logique : désormais, ce n'est pas le cinéma d'auteur qui fait les festivals ; mais bien les festivals qui font le cinéma d'auteur. Indépendant, qui plus est.
S'il est une chose que Jacob signifie clairement, c'est que le rôle des festivals a changé. Ce en quoi il a parfaitement raison. Les festivals ont de moins en moins valeur de vitrine pour les films à sortir prochainement et de plus en plus statut de circuit de diffusion à part entière pour un cinéma en mal de salles. Mais est-ce vraiment Cannes qu'un tel constat concerne au premier chef ? On peut en douter.

 

Lorsque Jacob évoque le cinéma d'auteur indépendant, il pense sans doute au casting de prestige réuni cette année encore par la Compétition: Pedro Almodovar, Ken Loach, Lars Von Trier... N'empêche, les noms de certains invités des sections parallèles, le portugais Pedro Costa, les coréens Hong Sang-soo et Gyong-Tae Roh ou le japonais Nobuhiro Suwa, conviendraient infiniment mieux. Et de même, on citerait à meilleur escient, pour illustrer le « donc » jacobien, les festivals de Pusan, Marseille ou Rotterdam plutôt que la grande célébration sponsorisée par L'Oréal, Chopard et Renault.

 

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