La carte, le territoire et la politique

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Peu d’ouvrages de sciences sociales récents ont suscité autant d’intérêt médiatique et politique que ceux du démographe Emmanuel Todd et du géographe Christophe Guilluy. Alors que les essais font leur rentrée, comment comprendre cette nouvelle hégémonie de la cartographie et des problématiques territoriales dans la description de la société ?

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Avec le démographe Emmanuel Todd et son Qui est Charlie ? et le géographe Christophe Guilluy et sa France périphérique, c’est désormais à travers la représentation cartographique que la polémique arrive et que le débat public s’empare des sciences sociales. Chacun de ces deux best-sellers a en effet focalisé davantage l’intérêt des médias et des responsables de tous bords que l’ensemble des essais publiés ces deux dernières années, à l’exception de l’ouvrage de Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle. Même s’ils ont aussi suscité une avalanche de tribunes et d’articles scientifiques (lire par exemple ici, ou encore ceci) pour en discuter, et souvent contester, les thèses, les méthodes et/ou les conclusions…

Alors que l’histoire, éclatée et mondialisée, ne constitue plus le réservoir du récit national qu’elle a longtemps nourri, que la sociologie peine de plus en plus à se faire entendre, que la prétention hégémonique de l’économie s’est heurtée à la grande crise de 2008, tout se passe comme si les cartes étaient devenues le moyen privilégié de faire passer des idées et des positions sur la société.

Le spatial aurait-il ainsi définitivement pris le pas sur le social dans la manière de comprendre la société ? « Il se joue quelque chose sur la capacité à agir dans les enjeux du débat public, reconnaît le sociologue des politiques urbaines Renaud Epstein. Pour les sciences sociales, il n’y a rien de nouveau dans le fait d’articuler social, spatial et politique. Mais ce qui est neuf est que les seuls ouvrages qui réussissent aujourd’hui à passer la rampe sont ceux qui articulent ces trois dimensions. »

Si Emmanuel Todd et Christophe Guilluy comptent parmi les chercheurs qui attisent le plus l’excitation des médias et des politiques, ce n’est pas uniquement en raison de leur méthodologie démographique ou géographique. Leurs positions de francs-tireurs, leur habileté à trouver une prise directe sur le débat public, l’usage aisé, et parfois paradoxal, de leurs analyses pour lire les résultats électoraux, voire leur propension à porter une parole directement politique, en sont des ingrédients essentiels.

Mais les deux chercheurs se révèlent néanmoins être à la fois les catalyseurs et les révélateurs du fait que la cartographie devient le véhicule préféré du débat public et politique en France. Un phénomène nouveau ? Pas tant que ça, tant avec les travaux d’André Siegfried, la transcription des résultats électoraux à travers des cartes se trouve au fondement même de la science politique.

« Entre 1913 et 1960, confirme Emmanuel Todd, la science politique française, c’est avant tout la cartographie électorale, éclipsée ensuite par le sondage d’opinion, qui donnait l’impression de pouvoir tout atteindre, puisqu’on pouvait poser toutes les questions et étudier toutes les attitudes. Mais le sondage d’opinion a deux défauts : il détruit la perception de l’espace et réduit la perception de l’humain à ses opinions conscientes. Si les cartes mettent les gens dans un tel état, c’est qu’avec elles, il est beaucoup plus difficile de mentir. Elles décrivent des comportements objectifs, pas des opinions. »

Pour le géographe Jean Rivière, « le statut d’icône médiatique de la carte n’est pas récent, mais a évolué. La force de la preuve par l’image est quelque chose de classique. Mais aujourd’hui on a des cartes à la fois plus fines en termes d'échelle d'analyse et plus faciles à réaliser pour des non-géographes, grâce au développement des open data et à l’accessibilité accrue de la prise en main technique. Elles sont aussi adaptées à l’essor de la presse en ligne, notamment avec des cartes interactives. La convergence des deux phénomènes que sont la délégitimation des sondages d’opinion et l’accessibilité accrue des outils géographiques entraîne aussi une redécouverte de la carte par les politistes ».

Selon Renaud Epstein, « l’amélioration des techniques cartographiques joue dans le revival de la carte, qui redevient moderne, alors que les graphiques et charts des sondages, qui semblaient modernes dans les années 1960, nous paraissent fades ». Mais, à ces questions matérielles s’ajoute, selon le chercheur, « l’inintelligibilité des catégories de lecture traditionnelles des sciences sociales, telles que la catégorie de classe ouvrière, qui encourage de manière croissante une lecture du monde social par le territoire. Cette lecture fait aussi écho à une expérience quotidienne et généralisée. Aujourd’hui, quand on se promène, on sait moins qu’hier si la personne que l’on croise est un ouvrier ou un cadre. Par contre, on voit très bien quand on passe de la banlieue au centre-ville. En outre, le territoire est aussi devenu la manière acceptable de parler d’ethnicité, comme le faisait déjà la politique de la ville en évoquant les "quartiers" parce qu’il n’était pas possible de dire qu’on parlait des Noirs et des Arabes ».

La cartographie se situe en effet à la jonction de questions scientifiques et politiques, et sa mode actuelle tient non seulement à sa capacité à révéler et exprimer certains phénomènes sociaux, mais sans doute aussi à en reléguer ou en déplacer d’autres. Pour le professeur au CNAM Laurent Davezies, auteur de La Crise qui vient – La nouvelle fracture territoriale, « la montée de la question du territoire aux dépens de la question sociale est notamment liée à l’effondrement du marxisme. La question sociale est minée, alors que, sur le territoire, on peut trouver du consensus et du compromis historique. La gauche et la droite peuvent se retrouver pour dénoncer les inégalités territoriales, même si elles ne mettent pas la même chose sous ce terme. Pourtant la question des inégalités territoriales demeure un triangle des Bermudes conceptuel. L’idée que la lutte contre le creusement des inégalités territoriales serait une modalité progressiste de la lutte contre les inégalités sociales est particulièrement discutable ».

Cette relégation de la question sociale au profit de la question territoriale n’est pas sans effets, comme l’indique Emmanuel Todd. « En s’incarnant dans des phénomènes de relégation territoriale, la question sociale change de sens. Quand on pense "question sociale", on pense verticalement, avec des gens qui sont dans un même lieu et sont prêts à se mettre les uns sur les autres. Avec le spatial, on pense moins la lutte des classes que la séparation des classes. Ce qui est pour moi encore plus violent, car une société de lutte des classes est une société saine, au contraire d’une société où les classes sont séparées. »

La montée en puissance de l’usage de la carte pour comprendre les comportements sociaux a donc bénéficié de la remise en question des sondages, des progrès techniques en matière de cartographie, de l’essor de la presse en ligne ou de l’inadéquation entre les transformations de la société et les catégories constituées jusque-là pour l’analyser.

Mais l’essor de l’approche territoriale ne se comprend pas sans référence au moment politique contemporain : montée continue du FN que les sondages ont longtemps manquée et que les cartes permettent de voir plus précisément, déclin de la lecture en classes de la société telle qu’elle était portée par un parti communiste puissant ou un parti socialiste non encore converti au néolibéralisme, élargissement et/ou surgissement d’inégalités, reconditionnées en « fractures », qu’on perçoit – ou qu’on préfère percevoir – par le prisme de l’espace et du territoire.

Si les livres d’Emmanuel Todd et de Christophe Guilluy ont suscité autant de réactions, c’est bien parce qu’ils prenaient en compte ces mutations politiques, tout en livrant leurs propres thèses présentées sous couvert de l’autorité cartographique. Les critiques qui leur ont été adressées divergent cependant. À Christophe Guilluy, dont le premier ouvrage, Atlas des nouvelles fractures françaises, coécrit avec Christophe Noyé, est reconnu comme une référence même par ses principaux détracteurs, on reproche souvent d’avoir tiré, dans les suivants, des conclusions dépassant ses analyses cartographiques initiales, notamment à travers son usage de « l’insécurité culturelle ».

Pour Renaud Epstein, « dans le livre qu’il a coécrit avec Noyé, il y a des cartes intéressantes et il ne fait pas de lecture univoque. Mais dans les livres suivants, il néglige complètement toutes les analyses qui ne vont pas dans son sens et critique les catégories de l’Insee seulement pour en proposer de pires ».

« Il a bien vu quelque chose que les chercheurs encartés n’avaient pas vu, explique Laurent Davezies, à savoir la question des "petits blancs" et la montée d’un problème social localisé de gens habitant en deuxièmes couronnes ou dans les petites villes, alors que la politique spatiale était concentrée sur les banlieues et les cités. Beaucoup de ses propositions sont séduisantes, mais il les a ensuite poussées de manière inacceptable. Il a eu un succès que peu d’intellectuels ont eu et un véritable impact, puisque, par exemple, la loi sur l’égalité territoriale de François Lamy reprend ses thèses en mettant sur le même plan les petits bourgs en déshérence et les quartiers de la politique de la ville. Il est haï pour cela et s’est fait lyncher par l’establishment académique, mais il est passé de l’autre côté du cheval. »

Patrick Simon, chercheur à l’Ined, juge, lui, que « sa thèse tient sur un élément qui n’est pas dans ses cartes, à savoir qu’il existe des personnes en difficulté qui ne vivent pas dans les "quartiers", une France des "petits blancs" dont la souffrance serait masquée par l’emphase d’une politique urbaine centrée sur les quartiers. Sa rhétorique marche bien pour le vote, parce qu’il existe en effet un vote pavillonnaire, mais pas si on considère la réalité des politiques publiques. Il uniformise en effet la France périphérique et comme il ne fait pas d’étude complète des politiques publiques, il se trompe en estimant qu’on ne s’occupe pas de ces espaces et de leurs habitants. Quand on viabilise des quartiers périphériques, par exemple, cela coûte cher à la collectivité ». Laurent Davezies abonde : « On met plus d’argent par élève dans une école de la Creuse que dans une école de Seine-Saint-Denis. »

À Emmanuel Todd, on reproche plutôt une démarche qui consisterait à trouver une martingale interprétative impossible. Pour Patrick Simon, « Todd cherche la pierre philosophale autour de cadres anthropologiques, en voulant retrouver des invariants qui structureraient les opinions et les comportements. Mais pour étudier comment les structures socio-spatiales influencent les comportements, il faut pouvoir descendre à une échelle beaucoup plus fine. Ses analyses se situent à un niveau géographique trop macro, d'une part, et se fondent sur une hypothèse de l'inertie historique très discutable de l’autre : comment imaginer que le fonds anthropologique du début du XXe siècle n'ait pas été profondément transformé en 100 ans ? Il y a quelque chose qui tient de la pensée magique. Aujourd’hui, Todd, c’est comme un horoscope, il balaie tellement large qu’on peut toujours trouver quelque chose de convaincant ou de stimulant intellectuellement. Mais dans une approche scientifique, si une partie du matériau est faux ou incertain, la thèse ne tient pas ou, au mieux, il est impossible de conclure. Ça ne suffit pas de fonctionner par analogies spatiales ».

« L’Invention de la France, de Todd et Le Bras, publié en 1982, a été un livre magnifique, hyper appareillé techniquement, estime quant à lui Laurent Davezies. Mais, à force de vouloir tirer un fil rouge historique sur les permanences territoriales, les auteurs prennent le risque de ne plus voir les bouleversements et les mobilités, alors qu’aujourd’hui il existe très peu de départements ou de régions dans lesquels la majorité des habitants sont nés. »

En rappelant qu’il est « un empiriste de tradition anglaise », docteur en histoire du Trinity College de l’Université de Cambridge « qui a eu plus de prix Nobel que toute la France », Emmanuel Todd répond en ces termes : « Dire que je ne prends pas en compte la mobilité est une injustice suprême. Je remarque précisément qu’il existe des territoires qui perdurent alors que les formes sociales antérieures ont disparu et que les gens bougent. Si quelqu’un d’autre a une autre interprétation, il est le bienvenu, mais les faits sont ahurissants et il faut bien parler de mémoire des lieux. Mes détracteurs critiquent un livre écrit en 1982 alors que j’ai moi-même éliminé une partie de mes interprétations antérieures. J’avais un modèle pseudo-psychanalytique, où ce qui expliquait la permanence des valeurs était lié à des structures familiales. Mais je pense aujourd’hui que les valeurs ne sont pas transmises de parents à enfants, de manière verticale, mais de façon plus mimétique et diffuse par les voisins, les enseignants, les amis... Ce qui peut expliquer que des systèmes territoriaux forts se perpétuent même avec une mobilité forte, parce qu’il existe une adaptation rapide à la société dans laquelle on s’installe. »

Quoi qu’il en soit, si Todd et Guilluy aimantent autant les réactions indignées des chercheurs et l’intérêt des médias et des politiques, ce n’est pas seulement par leur position de trublions volontiers provocateurs. C’est sans doute parce que tous deux prétendent donner le fin mot à une question infiniment complexe, mais centrale pour l’avenir de notre société minée par les inégalités et les replis sur soi, et inquiète du séparatisme social et du communautarisme. Patrick Simon la résume ainsi : « Est-ce que les milieux de vie déterminent les comportements ou est-ce que les personnes ayant les mêmes comportements se retrouvent dans les mêmes milieux de vie ? »

Pour le socio-démographe, les « résultats de différentes enquêtes répondent de manière mitigée à cette question. Aux États-Unis, la politique expérimentale Moving To Opportunity (MTO) a proposé à des familles vivant dans des quartiers pauvres de les aider financièrement à changer de ville et de quartiers en les réinstallant dans des environnements meilleurs. Des milliers de familles ont ainsi été déplacées et suivies sur plusieurs années. Les résultats montrent que les conditions de vie se sont améliorées, mais que les effets socio-économiques ont été faibles, qu’il n’y a pas eu de meilleur accès à l’emploi et que les discriminations ont perduré ».

La question est particulièrement sensible pour l’école, où plusieurs monographies ont montré que, contrairement à ce que l’on avait longtemps cru, un élève en difficulté « plongé » dans une bonne classe voyait le plus fréquemment son retard s’accentuer. Il existe des conditions particulières pour que la mixité sociale soit bénéfique, dans le quartier comme à l'école. Mais, précise encore Patrick Simon, « si on transpose cela à l’échelle territoriale, là encore les conclusions demeurent ambiguës. Si cela peut être plus dur pour un élève venant d’un quartier défavorisé de se retrouver dans une bonne école où l'accompagnement ne prend pas en compte sa situation, une famille pauvre dans un quartier aisé bénéficiera de certaines externalités positives des plus riches, notamment de meilleures écoles, mais y perdra en termes de réseaux de solidarité et de ressources sociales correspondant à ses besoins »

Une complexité des problématiques sociales et territoriales à mettre en regard avec l’efficacité politique et discursive, parfois simplificatrice, des cartes. « Guilluy a allumé le pétard du spatial et du social », juge Laurent Davezies. Il ne semble pas près de s’éteindre.  

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