Javier Cercas: «Le passé n’est pas passé»

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Explorer lucidement le passé et sa survivance au cœur du présent, pour éviter la répétition du tragique. Telle est la tâche que s’est assignée l’écrivain Javier Cercas dans Le Monarque des ombres, qui mêle fiction et essai historique.

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Le Monarque des ombres boucle le cycle que Javier Cercas avait entamé avec son premier succès, Les Soldats de Salamine (Actes Sud, 2002), qui lui avait valu une reconnaissance internationale : le livre, admirablement conduit et bouleversant, se penchait sur ce qui avait pu mener un soldat républicain à épargner un des fondateurs de la Phalange.

Dans Le Monarque des ombres, Cercas revient à la guerre d’Espagne, le terreau de son œuvre, ce « passé qui n’est pas passé », pour l’aborder sous l’angle de son histoire personnelle, familiale : le récit est cette fois consacré à la figure du grand-oncle de l’auteur, Manuel Menas, mort au combat en septembre 1938, à l’âge de 19 ans, « franquiste fervent, ou du moins fervent phalangiste », adoré par la mère de l’écrivain.

Cette histoire, il aura fallu longtemps à Cercas pour la raconter, et d’ailleurs les premières pages sont consacrées à expliquer au lecteur pourquoi il lui fallait « ne pas écrire l’histoire de Manuel Mena, continuer à ne pas écrire l’histoire de Manuel Mena » : parce que cette histoire suscitait en Cercas de la honte, celle d’un passé familial accablant ; mais aussi parce qu’il lui semblait terriblement difficile de raconter des choses qui le touchent, lui et les siens, de si près.

Un des personnages du livre, un ami de Cercas, résume de manière provocante la situation de l’écrivain : « Très simple : ce que je viens de comprendre, c’est que dans Les Soldats de Salamine, tu as inventé un héros républicain pour cacher que le héros de ta famille était franquiste. »

Javier Cercas (DR). Javier Cercas (DR).
Il faut probablement lire là une des raisons – pas la seule – qui ont conduit Cercas à écrire finalement ce livre, qui relate, comme l’écrivain le fait souvent, une histoire et son « making-of » : la vie de cet oncle mort trop jeune, de sa famille franquiste, et l’enquête de Javier Cercas, qui lui a permis de la reconstituer. Car le moteur de l’écriture de Cercas, c’est son attachement à la vérité : il lui fallait accomplir la tâche difficile de raconter la vie de ce jeune homme, sans la trahir, en s’efforçant de la comprendre. Il le lui fallait comme fils, comme Espagnol, mais surtout comme écrivain, c’est-à-dire comme homme attaché à faire entendre la difficile vérité à d’autres hommes.

Dans cet entretien, Cercas revient sur sa volonté d’explorer le passé et sa survivance au cœur du présent ; il évoque également, lui qui commente régulièrement l’actualité politique de son pays dans une chronique pour El País, la situation actuelle de la Catalogne : il confirme sa virulence à l’égard de la stratégie des nationalistes catalans, qui ont selon lui pris des libertés inacceptables avec la démocratie (ce qu’il avait déjà exprimé à l’automne dernier, dans des tribunes traduites en France, ici ou ). Il s’exprime aussi sur la procédure en cours pour exhumer les restes de Franco du mausolée de la Valle de los Caídos.

Médiapart : L’histoire de votre grand-oncle Manuel Mena, c’est celle que vous ne deviez pas écrire. Du moins, c’est ce que vous dites dans les premières pages de votre nouveau livre, qui lui est pourtant consacré.

Javier Cercas : Cette histoire, je l’ai toujours transportée avec moi, elle est à l’origine des premières questions sérieuses que je me suis posées. Ma mère est la protagoniste secrète de ce livre, car elle m’a toujours parlé de cet adolescent, parti à la guerre à 17 ans, mort à 19. Elle était enfant à l’époque, mais très proche de lui. Pour elle, Manuel Mena était un beau et courageux jeune homme, qui était allé se battre pour défendre la famille, protéger la religion, la patrie.

J’étais confronté à une question classique d’héritage, celle de l’héritage familial. Le problème est qu’il s’agissait aussi de notre pire héritage, celui de la guerre. Quand j’étais jeune, je n’en voulais pas, je croyais pouvoir m’en passer : cette partie de ma famille avait été du mauvais côté de l’Histoire, pendant et après la guerre, et je ne souhaitais pas savoir ce qu’elle avait vraiment fait. C’était ridicule. Il m’a fallu 56 ans pour m’y confronter et écrire ce livre.

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