Nelly Kaplan (1931-2020): femme Graal, femme totale

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L’écrivaine et cinéaste Nelly Kaplan a succombé, le 12 novembre à Genève, à la pandémie de Covid-19. Sa liberté radicale ne se résumait pas au film La Fiancée du pirate (1969).

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Nelly Kaplan était si libre qu’elle vous échappait. Avec elle, l’entretien n’allait pas de soi puisqu’elle prenait le contre-pied – avant-goût du contre-pied au derrière qu’elle était capable d’infliger – de l’interviewer, quand celui-ci osait l’encager dans des clichés sous couvert de la définir.

La questionner, c’était affronter ses yeux doués de cruauté si la moindre insuffisance était détectée ; c’était subir son sourire dont l’ironie pouvait se voiler de mépris en cas de manquement à l’intelligence essentielle.

Visiter Nelly Kaplan, au 34 Champs-Élysées – interphone puis longs couloirs –, relevait du parcours initiatique. Ne surtout pas croire que cette femme, née le 11 avril 1931 en Argentine de parents juifs russes ayant fui l’Europe des pogroms, serait là où on l’attendait. Sa patrie était le regimbement.

En témoignent ces lignes : « J’aimerais effacer un petit malentendu et mettre les pendules à l’heure, en ce qui me concerne, sur ce que certains nomment “la création au féminin ”. Étant atteinte d’une totale allergie envers toute discrimination, l’urticaire astrale que déclenchent en moi, par exemple, les festivals dits de “films de femmes” est à la limite du supportable. A-t-on jamais parlé d’un “festival de films d’hommes” ? »

Nelly Kaplan poursuit : « Séparer ainsi la création en fonction des chromosomes, c’est la pousser vers des “ghettos” où les fils barbelés sont plus subtils, parce que quasi invisibles, donc beaucoup plus dangereux. En quoi le talent, cette étrange machine à apprivoiser les intuitions, serait-il différent selon qu’il naît des exaltations de l’un ou l’autre sexe ? Malgré le culte que je voue à Apollinaire, je ne crois point aux “éternités différentes de l’homme et de la femme”, ni à d’autres balivernes qui ne servent qu’à perpétuer des condescendances ambiguës. Toute admirative que je sois de l’œuvre d’André Breton, je me méfie avec une force identique du mythe de “la femme enfant”. Je l’appellerais même, et pour une fois le terme tombe à pic, un piège à cons. »

Breton était l’une des raisons de l’abouchement que nous avions sollicité, en 2008, auprès de Nelly Kaplan. La conversation devait tourner autour de trois poètes : André Breton, Philippe Soupault, André Pieyre de Mandiargues. Et, bien sûr, d’un cinéaste : Abel Gance.

Libre de s’offrir à qui (elle) voulait, Nelly Kaplan avait érigé cette inclination en hyperbole cinématographique : La Fiancée du pirate. Tourné en 1968, dans une atmosphère séditieuse qu’elle n’avait pas attendue – ses premières révoltes, à Buenos Aires, dataient de ses 6 ans –, le film, sur fond de « «Moi, je m’en balance, mon lit est assez grand pour des milliers d’amants » de Barbara, est porté par Bernadette Lafont. Celle-ci y incarne – avec tout ce que cela suppose de chair, passée de l’étymologie du verbe à l’écran – Marie. C’est une jeune femme rabaissée et avilie par les mâles d’un village : ils lui en font baver, elle les fera baver. Plus dure sera la revanche : « C’est l’histoire d’une sorcière des temps modernes qui n’est pas brûlée par les inquisiteurs, car c’est elle qui les brûle », affirmait Nelly Kaplan à la sortie de cette œuvre justement adulée.

Bande-annonce de « La fiancée du pirate», de Nelly Kaplan (1969) © Telerama

Mais au 34 Champs-Élysées, quarante ans après le tournage de La Fiancée du pirate, nous n’allions pas évoquer ce long-métrage auquel l’artiste était souvent identifiée, donc réduite. Nous allions parler de quatre démiurges qu'elle avait côtoyés en… « muse créatrice ». Patatras ! Passant outre l’épithète hypocrite – censé gommer le côté potiche du substantif –, Nelly Kaplan nous darda de ses yeux clairs chargés d’éclairs. On use de muse ? Elle récuse ! « Les muses inspirent mais ne respirent pas », lâche-t-elle.

Comment aborder ce que le langage conventionnel appelle l’amitié amoureuse ? Comment évoquer cette ligne de crête et cette ligne de risque toujours conjuguées par Nelly Kaplan, qui publia sous le pseudonyme de Belen des ouvrages comme Le Réservoir des sens, La Géométrie dans les spasmes, ou encore Délivrez-nous du mâle ?

Sans oublier, en 1974, Mémoire d’une liseuse de draps, censuré, interdit de diffusion à l’époque, avant d’être réédité, en 1991, sous le véritable patronyme de l’autrice, avec un titre qui rendait compte de son érotisme aussi joyeux que subversif : Un manteau de fou rire.

En 2008, à 77 ans, menant la danse pendant tout l’entretien, Nelly Kaplan, écrivaine jusqu’au bout des ongles, usa d’un langage métaphorique : « Je ne crois qu’en la chaleur, je ne crois qu’au feu. Je suis contre l’Antarctique. C’est très bien de bénéficier chez soi d’un réfrigérateur, à condition de ne pas l’avoir dans le cerveau ! » Puis elle cita les deux derniers vers de Chanson d’après-midi, de Baudelaire : « Explosion de chaleur / Dans ma noire Sibérie ! »

Un quatrain de ce poème semble la situer – sans la délimiter :

Quelquefois, pour apaiser
Ta rage mystérieuse,
Tu prodigues, sérieuse,
La morsure et le baiser.

© Capture d'écran du site andrebreton.fr © Capture d'écran du site andrebreton.fr
La conversation roulait déjà sur un poète plus contemporain, rencontré en 1956, au hasard d’une exposition d’art précolombien. L’individu magnétique à la voix envoutante prend ainsi congé : « Je crois qu’il est temps de me présenter. Je m’appelle André Breton… » Les heures passent, télégramme du même : « Je vous écris parce que demain, ce peut être pire qu’aujourd’hui. Je n’aime que l’éperdu. »

Breton (1896-1966) pouvait être Jupiter tonnant ou, au contraire, la douceur même une fois emporté par ses pensées : « Nous nous retrouvions au sous-sol d’un café de la rue des Bons-Enfants ; ce que nous n’étions pas… », glissa Nelly Kaplan.

C’est avec André Pieyre de Mandiargues (1909-1991) que le bouchon fut peut-être poussé le plus loin. La rencontre eut lieu fin 1961, lors de la projection du premier court-métrage de l’artiste, alors âgée de 30 ans, consacrée au peintre Gustave Moreau, auquel Breton avait prêté sa voix.

La correspondance Kaplan-Mandiargues, Écris-moi tes hauts faits et tes crimes (Tallandier, 2009), s’avère explicite : « En ce qui me concerne, ayant abordé bien plus que le milieu du chemin de ma vie, et me trouvant depuis toujours dans une forêt obscure où je fabrique ma propre lumière, je m’aperçois que j’ai toujours été une femme à hommes. Dans le tumulte de mes amours, l’unité fut presque toujours absente. Dire que cette “non-exclusivité” plût à mes amants serait mentir. J’ai beau leur expliquer que cela n’enlève rien à la beauté et à l’intensité de nos rapports, ces hommes, presque toujours des artistes ouverts à toutes les aventures de l’esprit, refusent bizarrement mon attitude avec des réactions de vierges effarouchées. »

Nelly Kaplan, en 2008, se souvenait ainsi du poète aimé : « Il portait en lui une magnifique folie. » Et de citer cette formule de Mandiargues, qui vaut passeport pour l’éternité : « Jamais on ne vanta suffisamment les vertus de l’excès. »

L’audace et la liberté inconditionnelles de Nelly Kaplan l’avaient déjà rapprochée de Philippe Soupault (1897-1990), un autre intraitable de l’affranchissement de la langue et des êtres, mais surtout d’Abel Gance (1889-1981), cinéaste passé aux oubliettes après la guerre. L’auteur, enterré vivant, du prodigieux Napoléon, déclarait ceci à la radiodiffusion française, en 1957 :

« On me sourit, mais on me laisse mourir. Heureusement, je ne suis plus seul dans cette lutte contre l’océan aveugle des habitudes. D’Argentine, m’est venue une aide aussi précieuse qu’inattendue en la personne d’une jeune femme : Nelly Kaplan, qui par sa conviction, sa fougue, son intuition géniale des images et de leur agencement, m’a retenu sur les bords redoutables du silence désespéré où j’allais me murer. J’ai repris courage. »

© Capture d'écran du site du CNC © Capture d'écran du site du CNC
Gance, sur chacun de ses scénarios, inscrivait : « NSAI », pour « ne subir aucune influence ». Nelly Kaplan, 60 ans plus tard, voyait en lui « un homme de la Renaissance égaré au XXe siècle ». Elle regrettait qu’il se cantonnât dans la déploration, alors que des producteurs insignifiants fermaient leur porte à ses inspirations géniales. Féline et combattive, la créatrice nous confiait : « Moi, je pense que, quand on vous donne une gifle, il ne faut pas tendre l’autre joue mais donner un coup de pied au derrière ! Il ne faut jamais avoir l’habitude du malheur : il faut lutter contre, de toutes ses forces. »

Gance, Soupault, Mandiargues, Breton, quatre astres ayant accompagné sa voie lactée, ses champs magnétiques et sa clé des champs : « Je pense que j’ai un peu marqué leur vie et ils ont aussi marqué la mienne. »

Les nôtres, de vies, n’ont pas fini d’être marquées par les livres et les films de Nelly Kaplan. Il suffit d’ouvrir les yeux pour y découvrir les viatiques qui nous feront tenir, même si, comme elle l’écrit dans Ils furent une étrange comète (2002) : « Quand on meurt, c’est pour la vie. »

Exemple de cette prose secourable : « Quand tes passions te rendront mélancolique tu auras pour te défendre l’arme la plus fabuleuse qui puisse être offerte à un être humain : l’humour. Je te fais cadeau, Belen, pour ta vie entière, du plus chaud vêtement existant au monde, plus chaud que le duvet de tous les nids réunis depuis le commencement de la planète. Pendant les pires hivers de ton existence, tu auras toujours pour te couvrir, ma fille, collé à ta peau, le seul habillement qui te convient ; un manteau de fou rire. »

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J'avais donc rencontré Nelly Kaplan en 2008, au 34, avenue des Champs-Élysées, siège de sa société de production, Cythère films, fondée avec son mari Claude Makovski (mort à Genève le 4 août dernier).

C'était pour préparer une émission de France Culture, Jeux d'archives, qu'il est loisible d'écouter ici :
https://www.franceculture.fr/emissions/jeux-darchives-07-08/nelly-kaplan