Le philosophe Florent Guénard interroge les conditions de diffusion de la démocratie

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Le projet néoconservateur d’exportation de la démocratie a échoué. Dès lors, comment faire progresser ce système sans faire le jeu d’un pur relativisme en matière de régimes politiques ? Le philosophe Florent Guénard tente de répondre à cette question.

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Même si l’on peut avoir le sentiment que la démocratie, comme régime, continue de progresser dans le monde, que ce soit en Tunisie ou même en Birmanie, l’idée née après la chute du mur de Berlin d’une « vague » de démocratisation a du plomb dans l’aile. Et ce désenchantement se double, à l’intérieur des démocraties existantes, d’un désintérêt vis-à-vis des processus électoraux et d’un désarrimage des populations envers les procédures politiques actuelles.

La démocratie paraît ainsi de plus en plus prise en tenaille entre l’insatisfaction croissante qu’elle suscite vis-à-vis des aspirations populaires, et celles et ceux qui profiteraient bien de cette mauvaise passe pour en finir avec un régime jugé inefficace, que ce soit sur un mode néo-autoritaire ou séparatiste, à la manière dont la philosophe libertarienne Ayn Rand imaginait une « sécession » des élites en réponse à la « médiocrité » démocratique.

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L’intérêt du livre du jeune philosophe Florent Guénard, maître de conférences à l’université de Nantes, directeur de la rédaction du site laviedesidées.fr, intitulé La Démocratie universelle. Philosophie d’un modèle politique, est de n’être pas un nouvel opus décrivant la « crise » démocratique, mais de s’intéresser aux processus, et donc aux justifications, de la démocratisation.

L’ouvrage parcourt, dans cette perspective, des siècles de philosophie politique, mais prend pour point de départ l’échec du projet néoconservateur américain d’exportation de la démocratie dans le grand Moyen-Orient. Même s’il s’agissait, avant tout, d’un cache-sexe cynique destiné à justifier les opérations militaires américaines en Irak, il demeure indéniable qu’un principe fondateur du néoconservatisme réside dans « la croyance en l’idée comme moteur essentiel de l’action humaine, de l’adhésion, de la décision ».

Et que, pour ce courant, la démocratie est non seulement universalisable, mais doit l’être, à partir de trois paradigmes : « une réflexion sur la pacification des relations internationales par la démocratisation fondée sur l’idée kantienne que les démocraties ne se font pas la guerre ; une pensée de l’universalité de la démocratie considérant que celle-ci peut se généraliser sans pré-conditions strictes ; enfin une réflexion sur le droit d’ingérence humanitaire. »

Portrait posthume de Nicolas Machiavel Portrait posthume de Nicolas Machiavel
L’échec, à la fois géopolitique et théorique, de cette dimension du néoconservatisme – avec laquelle l’actuel candidat républicain américain se trouve d’ailleurs en rupture profonde – oblige à se reposer la question de l’universalisation, possible et souhaitable, de la démocratie. Surtout si l’on se refuse à se contenter de la voir comme un produit à vocation hégémonique, dont l’exportation à coups de bombardiers demeure vouée à l’échec, ou à sombrer dans un pur relativisme n’y voyant qu’une forme toujours trop occidentalocentrée, suspecte, et inapte à prendre en compte les aspirations diverses des peuples de la planète. Étant entendu que la difficulté de fond provient de la complexité du problème mis au jour par Machiavel : « S’il faut des lois qui conviennent aux mœurs, il faut des mœurs qui puissent garantir les lois. »

Pour Florent Guénard, il a existé deux voies privilégiées pour penser l’expansion de la démocratie. « La première a consisté à poser l’universalité de la démocratie en la liant à une philosophie de l’histoire et une anthropologie générale un peu confuse qui inscrive en chaque homme le désir de liberté. La seconde consiste à se défaire de l’universalité, pour penser la généralisation d’un modèle. »

Cette tension parcourt, sous des formes différentes, toute la philosophie politique, dès avant la Révolution française, même si celle-ci a fonctionné comme un élément structurant, qu’il soit repoussoir ou mobilisateur. Pour Florent Guénard, il existe ainsi une différence importante entre les déclarations de droits, américaine et française, de 1776 et de 1789. « L’universalité de la Déclaration d’indépendance américaine vient de sa reprise : si elle a eu une influence, c’est parce qu’elle a créé un précédent, non parce qu’elle a porté en elle un contenu qui pouvait être exporté. »

Edmond Burke Edmond Burke
Affirmer un modèle ou s’ériger en simple exemple pour mieux se diffuser ? C’est souvent autour de cette alternative que tournent ceux qui pensent la démocratie après le moment révolutionnaire, quel que soit le camp auquel ils appartiennent. Pour l’homme politique et penseur irlandais Edmond Burke, à la fois contre-révolutionnaire et défenseur de la démocratie, il faut qu’une norme puisse être acceptée pour ne pas rester ineffective, et il n’est donc pas possible de transposer la démocratie conçue par les Jacobins français sur d’autres territoires.

L’intellectuel révolutionnaire d’origine britannique Thomas Paine répond à cette manière de dénaturer l’idée démocratique sous prétexte d’en défendre l’application en refusant l’interprétation de Burke, selon laquelle la Révolution ne serait qu’un événement appartenant à l’histoire singulière d’une nation française prétendant arbitrairement porter l’universel. Pour lui, l’universalité des droits de l’homme ne constitue pas la négation des singularités, redoutée par Burke, mais une étape d’un mouvement historique de grande ampleur.

Thomas Paine Thomas Paine
Paine pave ainsi la voie à ce qui sera longtemps le mantra des penseurs libéraux, selon lesquels, juge Florent Guénard, « la Déclaration des droits de l’homme est un moment dans un processus universel, qui est une restauration de l’ordre naturel. Les révolutionnaires français ont voulu un événement politique radical, un surgissement de l’inouï, mais 1789, écrit Paine, n’a fait que prolonger 1776. Ce qu’il y a de proprement révolutionnaire est ainsi gommé : la démocratisation n’est pas, comme l'a déploré Burke, l’application à marche forcée d’un modèle artificiellement formé, mais l’accélération d’un mouvement que rien ne peut arrêter ».


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