France Bloch-Sérazin, une femme extraordinaire

Par Claude Grimal (En Attendant Nadeau)

Une plaque dans le XIXe arrondissement parisien lui rend hommage. Le livre d’Alain Quella-Villéger, France Bloch-Sérazin – Une femme en résistance (1913-1943), retrace la biographie de cette extraordinaire jeune femme.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Une plaque apposée 1, avenue Debidour à Paris, dans le XIXe arrondissement, porte cette inscription : « Dès 1940 dans cet immeuble France Bloch-Sérazin avait installé un laboratoire où elle préparait des explosifs pour la Résistance. Arrêtée le 16 mai 1942, condamnée à mort, transférée en Allemagne, elle fut décapitée le 12 février 1943 à Hambourg. »

Si des brochures éditées après la Libération et deux documentaires récents ont été consacrés à France Bloch-Sérazin, son nom et son existence restent cependant assez peu connus ; la petite biographie de Quella-Villéger vient donc utilement compléter ce que nous pouvions déjà savoir d’elle ou nous la faire connaître, tout en offrant une image forte des années de Résistance à Paris – image d’autant plus émouvante que la précision et la retenue historiques de l’auteur, éloigné de la rhétorique « peuple de l’ombre » aujourd’hui peu audible, réussissent ici pleinement à suggérer la puissance de détermination de ceux qui s’engagèrent et la normalité héroïque de leur existence.

Née en 1913 dans une famille de la bourgeoisie intellectuelle, France Bloch a pour père l’écrivain Jean-Richard Bloch (codirecteur du quotidien Ce soir, membre du comité de rédaction de la revue Europe) et pour mère la sœur de celui qui deviendra André Maurois. Élève très douée, elle passe d’abord un baccalauréat littéraire puis, l’année suivante, un baccalauréat scientifique, avant de poursuivre des études de physique-chimie. Elle entre comme chercheuse à l’École de physique-chimie de Paris, rue Pierre-et-Marie-Curie, dans le Ve arrondissement, avant d’en être congédiée en 1940 en raison des lois antijuives du gouvernement de Vichy. Dans un cahier où, lycéenne, elle collectionne les citations, elle note la phrase de Disraeli : « La vie est trop courte pour être petite. » Propos un brin grandiloquent pour l’homme d’État britannique, mort à un âge respectable, mais tristement vrai pour France, héroïne de la Résistance, guillotinée par les nazis une semaine avant ses 30 ans.

France Bloch-Sérazin. © coll. part. R. Sérazin, Marseille France Bloch-Sérazin. © coll. part. R. Sérazin, Marseille
Comme beaucoup de gens qui allaient s’engager sous l’Occupation, Bloch-Sérazin s’est retrouvée dans des réseaux clandestins parce qu’elle y continuait avec d’autres moyens un combat qu’elle avait commencé quelques années auparavant. « Éprise de justice », disent des amis, et « ne pouvant admettre le moindre écart entre pensée et action », elle s’est inscrite en 1936 au Parti communiste. Sensibilisée à la réflexion politique par sa famille et surtout son père, homme de gauche et antinazi convaincu, elle a déploré l’absence d’intervention française aux côtés de la République espagnole, dénoncé les accords de Munich de septembre 1938 et, à partir de septembre 1939, date à laquelle le Parti communiste a été interdit par Daladier, poursuivi secrètement son action politique.

Cet engagement et ses actions, elle les partage avec son époux Frédéric Sérazin, dit Frédo, ouvrier tourneur, syndicaliste communiste, qu’elle a rencontré à la section du XIVe arrondissement du Parti et épousé en mai 1939. France et Frédo vivront ensemble peu de temps, ce dernier étant mobilisé, puis arrêté et déplacé de camp en camp, avant d’être massacré par la Gestapo en 1944, à Saint-Étienne. Un petit garçon, Roland, naquit en janvier 1940. Son père, qui était « fou de lui », le vit de temps à autre, lui faisant parvenir une fois un joujou qu’il avait réussi à fabriquer et que Roland, aujourd’hui septuagénaire, a toujours conservé. Ce fut donc France qui, entre son travail, son activité dans le réseau et ses visites à Frédo emprisonné, s’occupa pour l’essentiel de l’enfant et parvint, lorsqu’elle fut arrêtée, à le confier à une femme de ménage providentielle qui le cacha, le faisant ainsi échapper à la police susceptible de se servir de lui comme moyen de pression sur elle.

« Claudia », puisque c’est le nom de Bloch-Sérazin dans la Résistance, se retrouve en 1941 associée aux Francs-tireurs populaires du réseau Raymond Losserand. Elle rédige des tracts, les distribue, colle des affiches la nuit, « fête » le l4 juillet 1941 en installant des petits drapeaux de papier dans divers points du XIVe arrondissement. Elle revoit Frédo quelques heures après son évasion d’un camp de détention (il sera vite repris)… Surtout, elle fabrique des explosifs pour les actions de sabotage. Échappant une première fois à une arrestation après un raid sur le laboratoire de l’avenue Debidour en novembre 1941, elle continue ailleurs ses activités… Elle a cependant été identifiée par la police française qui, à présent, la traque. Les fiches de la Brigade spéciale des R. G. décrivent « la terroriste » : « Sérazin, Françoise, née Bloch,… de confession israélite, demeurant 1 rue de Monticelli (14e) militante communiste active… 1 m 58, environ 20 ans, visage gracieux, yeux de couleur foncé, cheveux chat. clair… parle sans accent un français choisi, type d’étudiante ou de bohême, vêtements soignés (sic). »

Se sachant recherchée, « Claudia » s’éloigne de Paris, y revient, met sur pied une tentative d’évasion pour son mari, continue son travail d’agent de liaison. Mais le 16 mai 1942 elle n’est pas au rendez-vous fixé avec un camarade ; elle a été arrêtée le matin, ainsi que des dizaines de F. -T. P., dans le cadre d’un coup de filet organisé par la police de Vichy dans toute la France. Incarcérée à la Santé, on ne peut plus lui écrire à partir de juin et le courrier adressé revient avec la cynique mention « Partie sans laisser d’adresse ».

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Cet article fait partie du prochain numéro de la revue numérique En attendant Nadeau. Sa publication sur Mediapart se fait dans le cadre d’un partenariat entre nos deux journaux, qui ont la particularité, l’un et l’autre, d’être indépendants. L’équipe d’En attendant Nadeau publie donc régulièrement sur Mediapart un article de son choix. Retrouvez ici la présentation détaillée de cette collaboration par François Bonnet (Mediapart) et Jean Lacoste (En attendant Nadeau). Et retrouvez ici les différentes contributions d’En attendant Nadeau sur Mediapart.