Jean-Christophe Bailly, vers une utopia povera ?

Deux ans après Le Dépaysement (prix Décembre 2011), l’écrivain, poète, enseignant de l’histoire du paysage et promeneur Jean-Christophe Bailly publie La Phrase urbaine. Il y raconte et analyse ce qui tisse une ville, ce qui la fait parler, et penche pour une utopia povera, chantier « immense » avec les moyens du bord. Conversation.

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Jean-Christophe Bailly Jean-Christophe Bailly
Lorsqu’il vous raccompagne jusqu’à la porte, Jean-Christophe Bailly vous conseille de regarder les pierres, en bas. Récupérées lors de la destruction de la Bastille, elles servirent à l’édification de son immeuble. Elles sont bien là, d’une impressionnante épaisseur, cette teinte claire que l’on retrouve dans les gravures de l’époque, même si notre imaginaire, depuis, les a assombries. Vous êtes passés devant sans les voir.

La Phrase urbaine, tout comme le fut il y a deux ans Le Dépaysement ( prix Décembre 2011), c’est d’abord cela : un réapprentissage du regard, y compris sur le plus familier lors de nos déplacements utiles. Cette fois, la flânerie est urbaine – qu’il s’agisse de Rome, Roubaix, New York, Le Creusot, Berlin ,Tokyo, Saint-Denis, Arcueil, Lisbonne ou Saint-Nazaire –, se fait plus analytique, un mouvement entre impressions et pensée. Elle est aussi voyage temporel. La plupart des textes rassemblés dans La Phrase urbaine, en effet, sont issus de publications antérieures et éparses. Et aussi de marches « discontinues, émerveillées et éreintantes », pendant trente ans.

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« La promenade n’a pas besoin d’être enseignée », écrit Bailly au début du livre. Est-ce si sûr ? « Non seulement pour les architectes, les urbanistes, mais en gros pour tous les responsables, il devrait y avoir des cours de lenteur, de ralentissement. Pas du tout des cours de méditation, comme dans ces boutiques qui s’ouvrent maintenant, mais apprendre, oui, à prendre le temps de lire. » 

C’est d’ailleurs, entre autres, ce qu’il transmet à l’École nationale supérieure de la nature et du paysage de Blois : « On essaie d’enseigner aux étudiants à être, dans un premier temps, presque passifs, à laisser les choses se déposer. Un petit peu comme si on était – même si c’est impossible – une surface sensible. Ensuite en développant cette photo, en l’interprétant, on peut voir comment transformer, mais jamais en intervenant brutalement. »

La brutalité a eu lieu, cependant. Elle a toujours cours et n’est pas ignorée. Passent dans le livre, le baron Haussmann, bien sûr, mais aussi – comme conception sinon comme réalité,  le Plan voisin imaginé par Le Corbusier, puis les Grands ensembles de l’après-guerre, la « modernisation » urbaine des années 1960, mais aussi, plus subtile, comme une arthrose, la muséification des centres-villes, « toujours, spécialement dans le paysage urbain, le rôle terrible de la spéculation, la mise en avant des intérêts économiques à court terme », et aujourd’hui, l’extension urbaine : « Ce paysage abandonné est notre paysage. De quelque manière et à quelque échelle qu’on l’aborde, il s’impose comme une masse composite aux traits flous et aux prises incertaines. »

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C’est ici qu’il faut prêter attention aux mots de Jean-Christophe Bailly, écrivain, poète. Reprise, ravaudage, enveloppement, pli : le tissu urbain. Symphonie, ritournelle, rumeur, hymne et prose fluide : le son et l’écriture de la ville. « Seul le langage, une fois encore, est dans la même mesure. Inabordable et sans cesse abordé, ne devenant réel que lorsqu’il nous accueille. On parle dans la langue, on marche dans la ville. » Il ne s’agit pas ici d’un traité sur la meilleure façon d’aménager , ni d’un regard passéiste sur la ville – « on rêve d’une architecture qui serait “douée de mémoire mais non de nostalgie” » – ni d’une condamnation sans nuance de tels ou tels fautifs (sur l’Architecture en miettes, on peut se reporter au beau texte de François Chaslin, L’Impossible avril 2013). Non, le regard inclut aussi bien un « petit-déjeuner cubiste » devant toits et combles, l’attention au dauphin de verre bleu derrière la vitre dans une courée de Roubaix, la circulation ludique et presque cachée autour de l’église Santa Maria della Croce à Rome, un sentier ouvert par les habitants dans une cité de Saint-Nazaire, la lumière suspendue et vacillante et magique dans une rue italienne, une cocotte en papier d’acier dans un musée du Creusot.

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Paris, intimement connue, arpentée, discutée, en complice, avec Éric Hazan dont le Seuil a récemment réédité L’Invention de Paris. Une ville muséifiée, aussi efficacement délimitée par le périphérique qu’autrefois par ses enceintes, une ville où, selon les termes de Bailly, le discours – ce que l’on choisit de montrer quitte à le dévitaliser –  prendrait le pas sur la parole, vivante, mélangée, spontanée ? Conversation.

L’immeuble haussmannien n’est-il pas, avec ses codes, aussi clos que les gated communities qui se multiplient en banlieue (« pas très visible, mais ça devient un peu inquiétant, des hectares entiers qui sont privatisés, des groupes de maisons avec voirie interne, c’est proprement un scandale ») ?

« Les façades appartiennent à ceux qui les regardent »

« Il y a une différence notoire qui est la rue, tout bonnement. Il y a ce fameux proverbe chinois qui dit que les “façades appartiennent à ceux qui les regardent”. L’haussmannisme, avec tous ses défauts, son mauvais goût, sons sens de l’exhibition, ce qu’il a fait pour la répression et le mouvement des troupes, qui est connu, en même temps, si l’on regarde... Par exemple, ils travaillaient sur une trame ancienne, en appliquant la trame nouvelle ils sont arrivés à des sections triangulaires. Or, les angles ne sont jamais pointus, c’est toujours traité. L’immeuble, en même temps qu’il est fermé sur lui-même, parle à la rue. »

 

« À partir du moment où il y a eu, dans les années 1960, abandon d’une logique urbaine d’écriture (qui était ce qu’elle était, mais avec des gabarits), quand on a créé ces retraits absurdes – vous êtes dans une rue d’immeubles de 4,5,6 étages, vous avez un truc de 12 étages, avec une zone complètement morte dans le retrait –, quelque chose s’est perdu. Il ne faut certainement pas tomber dans la nostalgie de l’immeuble avec combles, cintres, etc., mais ce qui caractérise ces lieux, c’est la perte de la rue : il n’y a plus que de la voirie. »

Parmi les « compagnons littéraires » qui traversent le livre, Walter Benjamin et son Paris capitale du XIXe siècle. L’intimité, avec le philosophe et essayiste allemand est d’autant plus marquée... que Paris a loupé, au moment même où Benjamin écrivait, son rendez-vous avec la modernité. À de rares exceptions près, assez isolées : « La rue Mallet-Stevens est magnifique, mais c’est une rue d’hôtels particuliers, l’immeuble d’Expert rue Jacques-Callot, cet arrondi formidable qui raconte au quartier la façon dont le mouvement moderne s’intègre parfaitement au tissu ancien. »

« Dans l’ensemble et pour des tas de raisons, Paris n’a pas eu trop besoin de construire. Dans l’entre-deux-guerres, qui fut une époque de “montée” des formes nouvelles, il y a eu des réalisations, notamment aux Pays-Bas, en Allemagne avant 1933, et même dans l’Italie fasciste. À Paris, lorsqu’il y a eu de grandes opérations, ce fut dans le cadre de ce que l’on a appelé “le retour à l’ordre”. Chaillot, le palais de Tokyo ne sont pas très différents des architectures monumentales alors prisées en Allemagne ou en Italie, les belles phrases dorées de Valéry n’arrangeant rien, d’ailleurs...

« Il y avait une très forte résistance des milieux officiels français, un côté réactionnaire qui s’est longtemps maintenu. Paris pourtant, par la forte consistance de son tissu aurait offert au mouvement moderne une occasion de s’illustrer. Mais en même temps, les maisons modernes, c’est aussi ce que proposait le plan Voisin qui consistait quand même, il faut le rappeler, en une destruction totale de ce tissu à part quelques monuments. Ne garder que les monuments pour faire du reste un système cloné, pour moi c’est la terreur… »

Zone urbaine insensible

Mais comment modernise-t-on une ville ? Entre le coup de balancier vers le moderne à tout prix (Perrache à Lyon ou Meriadeck à Bordeaux), n’est-on pas entré dans une ère de préservation frileuse ?

« De fait, c’est frappant dans les villes de province, une manière de se cramponner à des choses du passé, mais avec des écritures très différentes. Il y a heureusement, quand même, des exemples positifs. Ce qui a été fait au Carré d’art à Nîmes s’intègre de façon formidable en développant deux mille ans d’histoire. Le plus grand exemple pour moi reste Beaubourg, objet hyper technique, d’une modernité voyante. Il faut se souvenir qu’à l’époque de sa création, il y eut une levée de boucliers digne de celle qui avait existé à l’époque de la tour Eiffel !

« Il y a eu cette réaction magnifique de Francis Ponge. On était allé le voir en espérant qu’il adhérerait à la ligne anti-Beaubourg, il avait répondu que Paris était une vieille personne, et lui un vieil homme. Si on lui mettait un pacemaker, il ne fallait pas le déguiser en objet baroque ou médiéval, c’était un objet technique. Et le cœur de Paris avait besoin d’un pacemaker...

« Mais ce ne sont pas des projets d’aujourd’hui. On est malheureusement dans une époque terrible où il y a beaucoup de talents, où il y a très peu de moyens, c’est sûr, mais surtout d’idées, d’audaces…

 « Hier, je me suis promené dans un quartier où je ne vais pratiquement jamais, entre Duroc et La Motte-Picquet Grenelle, la partie bourgeoise du XVe, je ne souhaite à aucune partie de la ville de devenir comme ça. Quand on dit “zone urbaine sensible”, ça vaut presque mieux que d’être  une zone urbaine insensibilisée. »

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Mais ce « paysage abandonné », perforé de voies routières, ces cités, ces « machines à habiter » d’où « l’idée même de promenade est exclue » ?

« Abandonné, ce n’est peut-être pas le mot qui couvrirait l’ensemble. Des fois, au contraire, le paysage est trop occupé… On peut avoir les mêmes outils d’analyse, mais l’existence des choses est d’une variabilité infinie. Il peut y avoir un assemblage distordu de tours, de barres, de pavillons, d’entrepôts ; à certains endroits de cet assemblage on sent quelque chose en train de s’équilibrer ; à d’autres, il y a une sorte de naufrage. La réalité elle-même envoie des signaux.

« Il y a aussi une énergie constante, dans les faubourgs, les banlieues, les centres, dans les campagnes parfois, une sorte de bricolage. Il y aurait un travail de reprise à faire, au sens de la couture, que personnellement je trouve intéressant. Pas pour faire semblant d’arranger les choses, un peu comme c’est le cas avec les réhabilitations qu’on a vues dans les cités.

« Ce qui a accompagné la création des grands ensembles, ce fut le regroupement des commerces dans une zone, le regroupement des services (quand il y en a). Mais des idées, comme ouvrir un garage, une fabrique non polluante en pied de tour, ou dans la tour : on dit ça, les gens poussent des hauts cris ! Ou de simples aménagements juridiques, accorder des terrains aux pieds des immeubles, accepter, par exemple, comme cela se fait à Berlin, des espaces où il y a un partage entre autorité et habitants, des sortes de squats un peu encadrés, mais pas trop. Des choses plus ambitieuses – c’est extrêmement difficile, je le sais bien – mais il y aurait quelque chose pour des hommes politiques de gauche qui le seraient vraiment. »

Le spatial pour résoudre les conflits sociaux ?

« Pas pour les résoudre, mais pour que les gens les vivent autrement. Il n’y a aucune raison de croire à la magie, aucune raison de penser que l’amélioration des espaces aboutirait à la disparition des trafics, etc. Mais je ne pense pas que l’on puisse dire, oui, il faut créer des emplois puis on verra après ; ce n’est pas comme ça que ça se passe. »

« La quotidienneté de l'utopie »

Dans La Phrase urbaine, il est aussi question, en évoquant la trace ouvrière au Creusot, luttes et travail, du legs secret du passé, de la ville qui se rêve. De Roubaix où le délaissement (mais aussi la vie) côtoie la mémoire arrangée (la friche qui change de vocation), et, dans un magnifique chapitre, intitulé Utopia povera, Jean-Christophe Bailly évoque – depuis la chute du communisme – la « suspicion quant à toute pensée du pari », toute « forme d’association humaine différente ». Quelle pourrait être, aujourd’hui, « la quotidienneté de l’utopie », selon la formule de Benjamin ?

 © Adriana Corado © Adriana Corado

« On a très envie de répondre de façon totalement pessimiste et sombre. On pourrait dire que nous ne sommes plus capables d’utopie, que nous vivons une époque qui ne se rêve pas, qui, pour partie, se replie. On pourrait dire que ce qui a été nommé, au XXe siècle, “le principe d’espérance” est absolument coulé, réduit à de petits programmes personnels, égoïstes. Mais d’un autre côté, il y a je pense, ici et là, dans des têtes, solitaires, mais aussi dans des groupes de jeunes gens, les germes d’une utopie. Une utopie qui n’est plus théologiste, se projetant vers un avenir radieux, mais fonctionnant de manière beaucoup plus humble, avec les éléments du bord, c’est pourquoi j’emploie le terme d’utopia povera. C’est quelque chose qui circulerait entre des jardins ouvriers, des chantiers sociaux un peu secrets, d’autres façons de travailler...

« On peut ainsi entendre des conférences, par exemple Marc Dufumier qui est un agronome formidable, ou Alexandre Chemetoff , et on voit venir la possibilité d’un monde. Bien entendu, ce n’est absolument pas relayé au niveau politique, y compris par les partis politiques les plus offensifs. À l’heure actuelle, c’est le divorce total entre le monde de représentation des politiques et l’effectivité du monde social.

« Il y a des réalisations qui se font, mais il est très difficile de coordonner ces îlots. Mais je crois que si l’on faisait un inventaire généralisé des noyaux de pensée, de fabrique, de résistances utopiques, on serait surpris par la quantité de choses qu’on trouverait. On peut y voir des raisons d’espérer, et des raisons de désespérer dans la mesure où je ne vois pas, à l’heure actuelle, de possibilité d’intensification de transformation réelle à partir de cela… »

 

La Phrase urbaine, Jean-Christophe Bailly, collection Fiction et cie, Éditions du Seuil, 288 pages, 21 €.

 

 

 

Le Parti-pris des animaux, huit textes sur l'altérité animale, sa nécessité, son silence, les menaces qui pèsent sur elle.  Jean-Christophe Bailly, 131 pages, éditions Christian Bourgois.  A conseiller, en prime: le film Bovines, d'Emmanuel Gras.

 

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