Colette Magny: une voix pleine d’issues de secours

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La chanteuse Colette Magny (1926-1997) ressurgit, grâce à une anthologie (coffret de dix CD) accompagnée d’une compilation (un double CD), que Sony met sur le marché. Marché qu’a piétiné l’artiste avec génie. Démonstration lyrique…

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Quelle que soit l'opinion que chacun peut avoir sur la personne et le bilan de Barack Obama, tout le monde convient que l'inauguration de son premier mandat, en janvier 2009, à Washington, avait de la gueule – sans même la comparer à la calamiteuse intronisation de Donald Trump huit ans plus tard.

Deux jours avant la cérémonie d'investiture proprement dite, une célébration publique, le 18 janvier 2009 au mémorial de Lincoln, permit aux 400 000 spectateurs présents d'entendre, parmi tant d'artistes, un vétéran de la contestation pacifiste, Pete Seeger (il allait allègrement sur ses 90 ans), chanter avec Bruce Springsteen et la foule This Land is Your Land. Ce classique folk des années 1940 commence par « This land is your land, this land is my land » et se termine par : « This land was made for you and me ».

Pete Seeger & Bruce Springsteen - This Land is Your Land - Obama Inauguration © Enrico V L

C'est alors qu'apparaît, a posteriori, l'occasion manquée de mai 1981. Si François Mitterrand – piloté par Jack Lang – avait osé, lors de sa prise de fonctions, convier sur les marches du péristyle du Panthéon, en sus de l'orchestre de Paris interprétant L'Hymne à la joie sous la direction de Daniel Barenboïm, une chanteuse authentiquement populaire et révoltée : Colette Magny (1926-1997) ?

Imaginez le spectacle ! Une Pythie conscientisée beuglant sur son trépied ! L'ancrage à gauche ou plutôt la fidélité à la liberté, à l'égalité, à la fraternité eussent été accablants pour le social-libéralisme en gestation ! Et la réalisation léchée de Serge Moati n'eût servi à rien pour enchâsser cette femme habillée comme l'as de pique, mais donnant corps à une voix saisissant son monde aux entrailles. Une voix qui chantait les injustices et la manière de les combattre. Une voix qui manque aujourd'hui, tant elle dénonçait – avec une justesse si rageuse et une rage si juste – les forfaits gaullo-pompidolo-giscardiens, qui reviennent en force à travers les régressions démocratiques sarkozo-hollando-macroniennes. Écoutez plutôt ce que la télévision suisse romande s'avisait d'enregistrer, tandis que la télévision d'État française fermait les yeux et se bouchait les oreilles, en 1972…

Colette Magny captée en 1972 par la RTS (Radio Télévision Suisse) © Les archives de la RTS

« Je peux quand même beugler, dit-elle dans la vidéo ci-dessus (à partir de 5 min), pas dans les organismes officiels, pas dans les music-halls traditionnels, mais par-ci par-là dans les théâtres municipaux : j'arrive à gagner ma vie à peu près comme quand j'étais fonctionnaire. » Tout est résumé par l'intéressée : de l'usage ou de la diffusion de la chanson populaire en une époque de mutation (la télévision anéantit l'ancien caf' conc'), à la référence biographique. Colette Magny a été de 1948 à 1962 secrétaire-dactylo bilingue à l'OCDE, avant de chanter, en anglais, des airs de blues dans les cabarets parisiens de la rive gauche.

À 30 ans, en 1956, elle assiste à la collusion entre la police et l'extrême droite française, liguées dans le VIIe arrondissement de la capitale pour empêcher un rassemblement anti-colonialiste, en pleine guerre d'Algérie – Guy Mollet étant président du conseil et François Mitterrand ministre de la prétendue justice. Elle cherchera en vain dans les journaux le récit de ce qu'elle a vu. Elle passera ensuite sa vie à éplucher la presse (jusqu'à près de quatre heures par jour). Voilà donc une femme informée, affranchie, ouverte à l'altérité, à l'aise avec la langue de Shakespeare ; dans une France alors totalement monoglotte. Une femme toutefois entravée par un corps qui gonfle et fait des siennes – Colette Magny transforme ce handicap en style, comme tout artiste digne de ce nom.

Cette femme, la télévision offre de la découvrir en 1962, lors d'une émission phare de la chaîne alors unique : Le Petit Conservatoire de la chanson, animée par un esprit rebelle et incroyablement curieux en dépit des apparences (permanente très comme il faut et diction chochotte) : Mireille (1906-1996), elle-même anglophone de par sa mère – il faut lire son autobiographie parue en 1981 : Avec le soleil pour témoin. Mireille invite sa cadette de vingt ans, Colette Magny. Succès magnétique assuré.

Mireille présente la comète Magny, qui fait s'ébrouer la France gaullienne au sortir de la guerre d'Algérie, le 8 décembre 1962 sur la chaîne unique de la RTF (radio télédiffusion française).

Mireille sera fidèle et réceptive à Colette Magny, la conviant en 1963 (elle imite alors la trompette « pour nous remonter le moral »), en 1964, en 1965 (elle s'accompagne au piano et c'est sublime). Pourquoi tout en nous trésaille et se mobilise dès qu'elle chante ? Quelle force, quel espoir, quelle combativité ! Une indomptable fleur du pavé provoque l'hypnose. Elle fait un tabac à l'Olympia, éclipse même Sylvie Vartan, se retrouve encensée par l'émission de radio (Europe 1) Salut les copains. Mais la copine n'en a cure et se casse. Le star system l'emmerde. Pas question d'être vendue comme une savonnette – il y a de toute façon inadéquation physique : jamais, contrairement à la gracile Joan Baez outre-Atlantique, Colette Magny ne pourrait figurer en icône contre-culturelle au cœur de l'imaginaire et de l'imagerie hippie. Trop grosse. Cantonnée dans un rôle d'Ella Fitzgerald à la française : une matrone blanche du blues à la tessiture rauque et plaintive, pleurant ad vitam æternam sur le lait renversé.

Un tube témoigne de la carrière qu'elle aurait pu bâtir – où dans laquelle il lui était loisible de se laisser enfermer : Melocoton (1963). La maison CBS l'avait enregistré. Le décollage était prévu. Mais la fusée Magny envoya paître un tel pas de tir, un tel trajet tout tracé, un semblable parcours parmi les étoiles. Pas les stars : la bagarre, le risque, l'invention, la remise en question, les luttes et la solidarité. Mai 68 devait tomber à pic. Pour la confirmer sur ce chemin considéré comme une impasse, par les maisons de disques et les programmateurs des grands moyens de communication sociale.

Colette Magny ne voulait pas être prisonnière de Melocoton, même si pour Mireille, une fois de plus et une dernière fois, elle chanterait ce morceau qui donne la chair de poule, au Petit Conservatoire toujours, en 1967. Une histoire familiale et cosmique : 1 min 40 de dialogue entre « deux gosses dans un jardin », Melocoton et Boule d'or ; avec cette invite en guise de refrain : « Viens, donne-moi la main. »

1967 : Mireille accueille une dernière fois Colette Magny en son « Petit Conservatoire », pour une sorte de retour aux sources avec Melocoton (1963) : « Melocoton et Boule d’Or, deux gosses dans un jardin... Melocoton, où elle est maman ? J’en sais rien, viens, donne-moi la main. Pour aller où ? J’en sais rien, viens. »

Le disque de 1963 édité par CBS bénéficie de la présence d'un grand guitariste : Mickey Baker. Voilà l'un des petits oublis d'une immense Anthologie (1958-1997), bienvenue, salutaire, éclairante, que Sony Music sort ce 18 mai. Elle est accompagnée – pour ceux qui préfèrent deux vagues à un raz-de-marée – d'un double CD en forme de compilation : À cœur et à cris.

Le 45 tours de 1963 et sa pochette (photographie de Jean-Marie Périer) Le 45 tours de 1963 et sa pochette (photographie de Jean-Marie Périer)
Les disques compacts de l'anthologie reprennent certaines pochettes originelles des 45 tours de jadis. En 1963, Melocoton voisinait avec deux reprises en anglais (Basin Street Blues et Nobody Knows You hen You're Down and Out), ainsi que Co-opération, un texte politique déjà puissant, qui annonçait en peu de mots la démarche à venir de Colette Magny ainsi que l'antidote à ce que le capitalisme n'aura cessé de nous faire subir : « Lorsque l'humanité sera enfin sage, nous passerons de la compétition dans l'individualisme à l'individualité dans la coopération. »

Le dos de la pochette du 45 tours de 1963 permet de découvrir, outre Mickey Baker, les fabuleux musiciens qui entouraient Colette Magny, du guitariste «jazz manouche» René Duchossoir (l'un des ultimes accompagnateurs de Django Reinhardt qui le surnommait «la godasse») au contrebassiste Michel Gaudry, qui fêtera ses 90 ans le 23 septembre prochain... Le dos de la pochette du 45 tours de 1963 permet de découvrir, outre Mickey Baker, les fabuleux musiciens qui entouraient Colette Magny, du guitariste «jazz manouche» René Duchossoir (l'un des ultimes accompagnateurs de Django Reinhardt qui le surnommait «la godasse») au contrebassiste Michel Gaudry, qui fêtera ses 90 ans le 23 septembre prochain...

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