«Boussole», de Mathias Enard, nous indique enfin le Sud

Roman majeur de la rentrée littéraire, Boussole (Actes Sud) de Mathias Énard ouvre les voies de l'Orient des lumières. Une prose somptueuse porte ce projet littéraire et politique hors norme. Cet appel du grand large transmet une soif d’altérité, ausculte les différences, opte pour la coexistence: «Le monde a besoin de diversité, de diasporas», dit l'un de ses personnages, Sarah.

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Mathias Énard, aux antipodes du nombrilisme entomologique cultivé par tant d’écrivains, sonne l’appel du grand large, transmet une soif d’altérité, ausculte les différences, opte pour la coexistence et réfute l’incompatibilité : « Le monde a besoin de diversité, de diasporas », énonce Sarah, aux dernières pages de Boussole. Ce roman de quête et d’amour force les barrages et enfreint les démarcations ; tout en reconnaissant les frontières culturelles ou cultuelles, ces membranes faites pour être franchies au nom du partage : « Se promener dans Istanbul était, quel que soit le but de l'expédition, un déchirement de beauté dans la frontière – que l'on voie Constantinople comme la ville la plus à l'est de l'Europe ou la plus à l'ouest de l'Asie, comme une fin ou un commencement, comme une passerelle ou une lisière, cette mixité est fracturée par la nature, et le lieu y pèse sur l'histoire, comme l'histoire elle-même sur les hommes. »

À rebours du raciste vivant dans la peur et l’ignorance au point de se protéger derrière des barbelés mentaux, Mathias Énard, 43 ans, diplômé d’arabe et de persan, arpenteur du Levant, plonge sans crainte vers son prochain des confins. Il s’enivre cependant à bon escient, sans verser dans les spéculations orientalistes vasouillardes. Il flaire le souffle qui relie les deux rives de la Méditerranée. Son œuvre explore les rencontres possibles ou impossibles, marchandes ou spirituelles, érotiques ou érudites, entre l’esprit septentrional et l’âme méridionale, qui s’interpénètrent au gré des vases communicants de l’Histoire : « Parfois j’ai l’impression que la nuit est tombée, que la ténèbre occidentale a envahi l’Orient des lumières », confie son narrateur, Franz Ritter.

Cet universitaire de Vienne vit une nuit d’insomnie que nous suivons par le menu, pas à pas, heure par heure – c’est la trame temporelle du roman, tout comme Zone, le chef-d’œuvre d’Énard publié en 2008, se déroule l’espace d’un voyage en train à travers l’Italie. Zone obéissait à un rythme ferroviaire, comme si les essieux du wagon dictaient la pulsation du récit. Dans Boussole, le sommeil contrarié de Franz Ritter imprime la cadence d'une prose somnambulesque. Le narrateur divague, rêve, se réveille, rumine, se ressaisit : « Tiens, j'ai oublié d'éteindre la chaîne hi-fi. » Il passe du coq à l'âne – un souvenir en appelant un autre, en une série de télescopages savamment composés en dépit d'associations d'idées de type “j'en ai-marabout-de-ficelle-de-cheval”...

Franz Ritter, prisonnier de son corps et de son appartement, échafaude article ou livre à venir, réagit au goût acidulé d'une tisane à présent lapée, se remémore ses expériences passées de chercheur sillonnant, de Beyrouth à Téhéran, des terres immémoriales plus que jamais ensanglantées : « Aujourd'hui tous ces lieux sont en proie à la guerre, brûlent ou ont brûlé, les rideaux de fer des boutiques déformés par la chaleur de l'incendie, la petite place de l'Évêché maronite envahie d'immeubles effondrés, son étonnante église latine à double clocher de tuiles rouges dévastée par les explosions : est-ce qu'Alep retrouvera jamais sa splendeur, peut-être, on n'en sait rien, mais aujourd'hui notre séjour est doublement un rêve, à la fois perdu dans le temps et rattrapé par la destruction. »

Le soliloque du narrateur insomniaque connaît des embardées. Soudain surgit un gardien de musée iranien, rondouillard et moustachu, qui brandit le bras en hurlant « Heil Hitler ! », avant de découvrir que les visiteurs ainsi accostés n'étaient sans doute pas nazis puisque français, si bien que l'énergumène s'esquive, non sans avoir soufflé dans un soupir de désespoir : « Ah, vous n'êtes pas allemands, comme c'est triste. » Renonçant parfois à toute distance, Franz Ritter se fait alors ventriloque, restituant dans un style halluciné les psalmodies macabres de l'ancienne Perse remodelée sous la férule ayatollesque :

« Chez nous, les bourreaux en capuche noire de deuil sont aussi les victimes que l'on pend à loisir pour les punir de leur irréductible beauté, et on pend, et on pend, et on fouette, on bastonne à plaisir ce que l'on aime et trouve beau, et la beauté elle-même prend le fouet, à son tour la corde, la hache et accouche du coquelicot des martyrs, fleur sans parfum, pure couleur, pur hasard du talus, rouge, rouge, rouge – tout maquillage est interdit à nos fleurs du martyre, car elles sont la douleur même et meurent nues, elles, elles ont le droit de mourir rouges sans être revêtues de noir, les fleurs du martyre. »

Une femme s'avère le fil rouge de cette longue nuit autrichienne, peuplée de fantômes qui dansent la gigue dans le subconscient du veilleur tourmenté. Franz songe à sa sylphide : Sarah. Une consœur orientaliste évanescente – même si une nuit à Téhéran l’imposa en incarnation plénière : « Elle m'a caressé, je l'ai caressée, et rien en nous ne cherchait à se rassurer par le mot amour tant nous étions dans la beauté la plus fangeuse de l'amour, qui est l'absolue présence auprès d'autrui, dans autrui, le désir à chaque instant assouvi, à chaque seconde reconduit, car nous trouvions chaque seconde une couleur nouvelle à désirer dans ce kaléidoscope de la pénombre. »

Par-delà ce corps à corps singulier, l'aimée se révèle conscience récurrente au long de la tirade nocturne haletante de Franz. Le roman prend alors toute sa dimension :

« L'Orient est une construction imaginale, un ensemble de représentations dans lequel chacun, où qu'il se trouve, puise à l'envi. Il est naïf de croire, poursuivait Sarah à haute voix, que ce coffre d'images orientales est aujourd'hui spécifique à l'Europe. Non. Ces images, cette malle au trésor, sont accessibles à tous et tous y ajoutent, au gré des productions culturelles, de nouvelles vignettes, de nouveaux portraits, de nouvelles musiques. Des Algériens, des Syriens, des Libanais, des Iraniens, des Indiens, des Chinois puisent à leur tour dans ce bahut de voyage, dans cet imaginaire. Je vais prendre un exemple très actuel et frappant : les princesses voilées et les tapis volants des studios Disney peuvent être vus comme “orientalistes” ou “orientalisants” : ils correspondent en réalité à la dernière expression de cette construction d'un imaginaire. Ce n'est pas pour rien que ces films sont non seulement autorisés en Arabie Saoudite, mais même omniprésents. Tous les courts-métrages didactiques (pour apprendre à prier, à jeûner, à vivre en bon musulman) les copient. La prude société saoudienne contemporaine est un film de Walt Disney. Le wahhabisme est un film de Disney. Ce faisant, les cinéastes qui travaillent pour l'Arabie Saoudite rajoutent des images dans le fonds commun. »

Les lignes qui suivent, dans le roman, montrent à quel point Boussole accomplit un travail de force récapitulative et prospective, en notre époque marquée par une horreur souvent indéchiffrable : « Autre exemple, très choquant : la décapitation en public, celle du sabre recourbé et du bourreau en blanc, ou encore plus effrayante, de l'égorgement jusqu'à décollation. C'est aussi le produit d'une construction commune à partir de sources musulmanes transformées par toutes les images de la modernité. Ces atrocités prennent leur place dans ce monde imaginal ; elles poursuivent la construction commune. Nous, Européens, les voyons avec l'horreur de l'altérité ; mais cette altérité est tout aussi effrayante pour un Irakien ou un Yéménite. Même ce que nous rejetons, ce que nous haïssons ressort de ce monde imaginal commun. Ce que nous identifions dans ces atroces décapitations comme “autre”, “différent”, “oriental”, est tout aussi “autre”, “différent”, “oriental” pour un Arabe, un Turc ou un Iranien. »

Le territoire du rêve

Le compas de Franz a de quoi s'affoler dans le désert du sommeil : le Croissant fertile implose et Sarah s'est métamorphosée au gré de ses recherches. On la trouve aujourd’hui, ou plutôt en cette nuit viennoise dont les heures s’égrènent comme autant de chapitres du roman, au Sarawak. De cette province malaise, l'échappée idéalisée adresse un courriel inopiné, qui déclenche chez Franz Ritter l’engrenage du rêve éveillé dont nous suivons chaque palier de décompression. Se mêlent, se croisent et s’entortillent, à la manière des volutes du fumeur d’opium, la femme inaccessible comme dans un vers de Mallarmé – « Le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui ! » — et la passion de l’Orient, aussi brûlante que l’alexandrin baudelairien : « Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau ! »

Hormis que l’inconnu est révolu. Il a laissé place, dans Boussole, à une boulimie de savoir, de discernement et de compréhension. Cette avalanche de notions et de gloses, où la musique le dispute à la philologie, froissera les lecteurs rétifs au messianisme pédagogique d’emblée jugé bourratif. Toutefois, l’art du roman procède ici de telles superpositions hypnotiques, qui font passer de Florence à Palmyre, de Karol Szymanowski à Jalaleddin Weiss, du Danube à l’Oronte. Résonne le qanoun, s’élèvent les chants arabes de Sabri Mudallal, Hamzi Shakkour, ou Lotfi Bouchnaq. Mais déjà Paul Celan prend le relais, qui mène à Beethoven : « Surtout ce trille interminable juste avant la variation finale. Beethoven me renvoie au néant ; à la boussole d’Orient, au passé, à la maladie et à l’avenir. »

Chez Mathias Énard, les boussoles indiquent enfin le Sud. Et « l’important est de ne pas perdre l’Est ». Son roman fera dévier chacun de son axe. Ainsi intercède la littérature quand l’imaginaire supplante Wikipédia, quand une documentation assimilée, plutôt que “forwardée” à la va-comme-je-te-pousse, gagne en pouvoir d’évocation : « L'opium était, dans notre imaginaire, tellement associé à l'Extrême-Orient, à des images de Chinois allongés dans des fumeries qu'on en oubliait presque qu'il était originaire de Turquie et  d'Inde et qu'on l'avait fumé de Thèbes à Téhéran en passant par Damas : fumer à Istanbul ou à Téhéran c'était retrouver un peu l'esprit du lieu, participer d'une tradition que nous connaissions mal et remettre à jour une réalité locale que les clichés coloniaux avaient déplacée ailleurs. L'opium est encore traditionnel en Iran, où les terriyakis se comptent par milliers ; on voit des grands-pères amaigris, vindicatifs et gesticulants, fous, jusqu'à ce qu'ils fument leur première pipe ou dissolvent dans leur thé un peu du résidu brûlé la veille et redeviennent doux et sages, enveloppés dans leur épais manteau, à se réchauffer auprès d'un brasero dont ils utiliseront les charbons pour allumer leur bâfour et soulager leur âme et leurs vieux os. »

Invitation au voyage, à la réflexion, à la résistance et à la fraternité sur fond d’époque sépulcrale, Boussole bouleverse. De toute la force de son verbe et du limon qu’il charrie, ce grand livre dissipe ce qui élude l’Autre, ou vampirise ses fécondes dissemblances : « C'est à Lucie Delarue-Mardrus que nous devons cette phrase extraordinaire : “Les Orientaux n'ont aucun sens de l'Orient. Le sens de l'Orient, c'est nous autres les Occidentaux, nous autres les roumis qui l'avons. (J'entends les roumis, assez nombreux tout de même, qui ne sont pas des mufles).” Pour Sarah, ce passage résume à lui seul l'orientalisme, l'orientalisme en tant que rêverie, l'orientalisme comme déploration, comme exploration toujours déçue. Effectivement, les roumis se sont approprié le territoire du rêve, ce sont eux qui, après les conteurs arabes classiques, l'exploitent et le parcourent, et tous les voyages sont une confrontation avec ce songe. »

La suite donne à la fois le la et la clef de Boussole : « Il y a même un courant fertile qui se construit sur ce rêve, sans avoir besoin de voyager, dont le représentant le plus illustre est sans doute Marcel Proust et sa Recherche du temps perdu, cœur symbolique du roman européen : Proust fait des Mille et Une Nuits un de ses modèles – le livre de la nuit, le livre de la lutte contre la mort. Comme Schéhérazade se bat chaque soir, après l'amour, contre la sentence qui pèse sur elle en racontant une histoire au sultan Shahryâr, Marcel Proust prend toutes les nuits la plume [...] »

Mathias Énard cisèle un texte engagé, qui ne défend aucune chapelle mais prône toutes les reconnaissances possibles. Il offre en gage, telle une dernière chance de vivre plutôt que de mourir ensemble, ce « tiède soleil de l’espérance », dans le tournis des parabases et digressions de sa prose somptueuse : « Les taches de rousseur de son sternum suivaient la limite de la dentelle et remontaient jusqu'à la clavicule : j'apercevais la naissance de l'os au-dessus duquel pendaient des boucles d'oreilles, deux pièces héraldiques imaginaires gravées de blasons inconnus. Ses cheveux roux étaient attachés haut, retenus par un petit peigne d'argent. Ses mains claires aux longues veines bleutées brassaient l'air au gré de son discours. Elle avait à peine touché au contenu de son assiette. Je repensais à Palmyre, au contact de son corps, j'aurais voulu me blottir contre elle jusqu'à disparaître. »

Mathias Énard : Boussole (Actes Sud, 384 p., 21,80 €)

À voir, sous l'onglet “Prolonger”, un entretien mené avec Mathias Énard, à l'automne 2012, à propos de son roman Rue des voleurs.

Antoine Perraud

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