Frédéric Keck: «Les chauves-souris et les pangolins se révoltent»

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L’anthropologue Frédéric Keck explore dans un ouvrage vertigineux, à paraître quand le coronavirus le permettra, comment la nature se venge avec des virus qui rendent caduques nos techniques de prévention des maladies et des épidémies, chamboulant la géopolitique planétaire.

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L’ouvrage que doit prochainement faire paraître l’anthropologue Frédéric Keck aux éditions Zones sensibles, intitulé Les Sentinelles des pandémies – Chasseurs de virus et observateurs d’oiseaux aux frontières de la Chine, donne en premier lieu le sentiment que les sciences sociales peuvent être prémonitoires tant il nous semble parler de notre actualité explosée par l’épidémie de Covid-19.

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En réalité, il suffit de se plonger dans cet ouvrage, dont la densité n’a d’égale que l’inventivité, pour comprendre que l’épidémie à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés est attendue depuis au moins 2003, avec le Sras.

De fait, sans que nous soyons pour autant prêts à vivre ce qui nous arrive, le monde s’est préparé à cette épidémie, que l’anthropologue et philosophe perçoit comme une vengeance de la nature.

Mais le monde s’y est préparé en utilisant souvent des cadres obsolètes et inadaptés, car on ne peut combattre ces maladies émergentes transmises des animaux aux hommes comme on combattait la variole. Et Frédéric Keck montre, grâce à une enquête anthropologique et philosophique, que les techniques de gestion des risques diffèrent selon les espaces, les histoires nationales, mais aussi les relations que nous avons établies entre humains et non-humains, en particulier les animaux.

Grâce à un terrain inédit à Hong Kong, Singapour ou Taïwan, Frédéric Keck, directeur de recherche au CNRS et en charge du Laboratoire d’anthropologie sociale de la rue d’Ulm, qui relève à la fois du CNRS, du Collège de France et de l’EHESS, étudie comment la préparation aux pandémies en vient ainsi à construire notre vision du monde et rebattre les cartes de la géopolitique planétaire. Avec en ligne de mire, cette question : la « santé globale » visant à réorganiser la santé publique par-delà l’échelle des États-nations et de leur population pourra-t-elle survivre à ce moment où les nations se barricadent face à un ennemi invisible ? Entretien.

Face aux pandémies, vous repérez trois attitudes : prévention, préparation et précaution. En quoi est-ce différent ?

Frédéric Keck : La prévention gère une épidémie comme une guerre de tranchées. On attend l’ennemi derrière les frontières et, quand il se présente, on déclenche les armes. C’est Pasteur contre les microbes. La préparation considère, elle, que l’ennemi est intelligent, qu’il est déjà parmi nous, invisible, et qu’il peut se déclencher n’importe quand. L’idée est alors de repérer les signaux le plus tôt possible, car l’effet de l’explosion se mesure moins au nombre initial de morts qu’à la panique qu’elle provoque dans l’opinion publique. C’est exactement la situation dans laquelle on se trouve aujourd’hui.

Quant au principe de précaution, il est moins fondé épistémologiquement. Mes collègues américains regardent avec scepticisme nos discussions, en Europe, sur ce principe de précaution, inventé dans les années 1970 en Allemagne au sujet du nucléaire et transposé dix ans plus tard en France en matière de sécurité alimentaire, notamment avec la maladie de la vache folle. Selon ce principe, il faudrait agir selon la fourchette de risques la plus élevée. C’est ce que font aujourd’hui les autorités françaises en confinant tout le monde, en invoquant des modèles qui prévoient 500 000 morts. Mais cette manière de penser le risque prête toujours le flanc à la critique, car on est toujours accusé d’en faire trop ou trop peu.

En réalité, il n’existe que deux techniques de prévention des risques. Soit vous raisonnez à l’échelle d’un territoire et d’une population déterminée, avec des quarantaines et des vaccins, ce qui peut permettre de gérer des épidémies comme la tuberculose, la rage ou la variole : c’est la prévention. Soit vous pensez au niveau global et non à l’échelle d’un territoire et d’un souverain, et il s’agit alors de poster des alertes au plus près d’un signal d’émergence d’une pandémie. C’est ce qui est fait depuis trente ans pour Ebola, la grippe pandémique ou les coronavirus du type Sras.

Comment et pourquoi, au début des années 1970, la stratégie de l’OMS a-t-elle opéré un changement de paradigme, passant de la prévention à la préparation ?

Parce que l’éradication de la variole a marqué le succès mondial des stratégies de prévention : on vaccine, on dit aux populations les gestes simples à effectuer pour se protéger et on déclare la fin de la maladie. Mais la variole est une des seules maladies infectieuses qui ne se transmet pas des animaux aux humains.

Image colorisée d'une particule virale Ebola obtenue par microscopie en 2014. © DR Image colorisée d'une particule virale Ebola obtenue par microscopie en 2014. © DR
Lorsque sont apparus le sida ou Ebola – des virus passés des singes à l’humain en Afrique – ou la grippe H5N1 ou le Sras provenant des oiseaux ou des chauves-souris en Asie, il a fallu tout recommencer. Les techniques de prévention ne fonctionnent pas pour ces maladies émergentes. Pour celles-ci, les méthodes de préparation sont plus adaptées : on imagine la catastrophe, on fait comme si elle était déjà là, on envoie des signaux d’alerte, on établit des scénarios et on stocke des masques, des vaccins et des antiviraux.

Mais, au moment de ce passage de la prévention à la préparation, on a rendu les choses confuses en Europe en focalisant les débats sur le principe de précaution, alors qu’il fallait clarifier deux techniques de gestion des risques qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre, qui sont hétérogènes puisqu’elles conçoivent différemment les modes et les acteurs de la décision, le lieu où elles s’appliquent, les relations entre les humains et les non-humains.

Quand Emmanuel Macron répète dans son allocution télévisée que « nous sommes en guerre », cela vous semble-t-il alors une façon fausse, ou du moins borgne, d’aborder le problème auquel nous sommes confrontés aujourd’hui ?

Dire que nous sommes en guerre contre un virus reste une bonne manière de mobiliser une population pour rendre réelle une menace. C’est un mode de communication emphatique mais raisonnable, dans la mesure où il fallait que les gens acceptent de se confiner chez eux et passent d’une angoisse diffuse vis-à-vis de ce qui se passe en Chine à la peur de quelque chose de concret.

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Emmanuel Macron n’a pas parlé de « guerre au virus », comme le fit le ministère de la santé en 2009 lorsqu’il nous a envoyé une lettre nous enjoignant de nous vacciner contre le H1N1, avec une organisation très militaire, où chacun devait faire la queue dans un gymnase réquisitionné par la préfecture. On n’est pas en guerre contre le nouveau coronavirus puisque celui-ci ne cherche qu’à se répliquer. Mais il s’agit de trouver un équilibre entre la guerre et l’irénisme. Si on laisse l’immunité de masse se faire, comme c’était la stratégie initiale de Boris Johnson en Grande-Bretagne, on arrivera certes à vivre avec le virus, mais il y aura eu des centaines de milliers de morts entre-temps.

Si on compare les discours de guerre de Macron et ceux de Xi Jinping, on peut faire l’hypothèse qu’un président français a toujours des messages simples et moralisateurs, tandis qu’un président chinois a toujours des messages volontairement ambigus qui peuvent s’entendre de plusieurs façons, comme le montre François Jullien dans Le Détour et l’accès. Même quand il parle de sacrifice, Xi Jinping ne l’entend pas au sens du sacrifice judéo-chrétien, qui actualise une transcendance dans l’immanence : c’est un sacrifice d’une partie du peuple chinois pour gagner la guerre séculaire contre l’Occident.

Vous écrivez que « les virus ne sont pas des entités intentionnelles visant à tuer des humains, mais plutôt le signe d’un déséquilibre entre les espèces d’un écosystème ». Le coronavirus est-il le symbole du désastre écologique en cours ou est-ce trop métaphorique que de voir les choses ainsi ?

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Tout l’enjeu de l’anthropologie des quarante dernières années a été de passer du symbolique au sémiotique. Les anthropologues ont longtemps eu pour charge de formuler les lois inconscientes régissant le monde social. Tout l’enjeu du sémiotique est de comprendre comment les signes fonctionnent pragmatiquement, comment les humains négocient leurs relations avec les non-humains par l’échange de signes. C’est le sens du passage de la fonction symbolique analysée par Claude Lévi-Strauss aux ontologies décrites par Philippe Descola ou à « l’anthropologie par-delà l’humain » proposée par Eduardo Kohn.

Le coronavirus est ainsi un signe de ce qui se passe entre la Chine, les États-Unis et l’Europe et non le symbole de la catastrophe écologique en cours. Passer du symbole au signe suppose de prendre en compte la vie des signes, qui sont plus dynamiques que des symboles, toujours statiques. Aujourd’hui, les signes s’accélèrent. Tous les scénarios catastrophes qu’on avait imaginés pour penser l’effondrement sont en train de se réaliser sous nos yeux, avec les avions à l’arrêt, l’effondrement financier, la fin de la pollution en Chine…

Qu’on en arrive à confiner les populations humaines et à arrêter toute l’économie pour se protéger d’un virus respiratoire dit beaucoup du capitalisme avancé contemporain. On n’est plus dans la même situation que dans les années 1990, où un capitalisme encore très confiant pensait que les maladies animales pouvaient être traitées comme des défauts de marchandises qu’on pouvait envoyer à la casse, comme ce fut le cas lors des abattages massifs de bovins ou de volailles pendant les crises de la vache folle ou la grippe aviaire.

Aujourd’hui, les chauves-souris et les pangolins se révoltent et c’est nous qui risquons de partir à la casse. Mais cela ne dit rien, symboliquement, d’un rapport intangible entre l’épidémie et la politique. Cela permet de diagnostiquer des dynamiques du capitalisme qui sont signalées par des maladies infectieuses qui ne sont jamais les mêmes.

En cas de zoonose, c’est-à-dire de transmission d’un pathogène au travers des frontières d’espèces, on peut distinguer trois types de réaction : l’abattage massif des animaux potentiellement infectés, l’usage de vaccins pour renforcer l’immunité et la surveillance des mutations des pathogènes par des collectes d’échantillons. Ces techniques impliquent des conceptions différentes des collectifs reliant les humains et les non-humains, que je distingue sous les termes de prévention, précaution et préparation : ce que j’appelle dans mon livre les trois « P » .

Vous débutez l’introduction de votre livre par cette phrase : « La question, selon les autorités de santé globale, n’est pas de savoir quand et où la pandémie commencera mais si nous sommes prêts à affronter ses conséquences catastrophiques. » Est-ce que vous avez la réponse, une fois le livre terminé ?

Non, mais j’ai fait l’histoire de la manière dont la question se pose, en Chine et aux frontières de la Chine. Mes collègues américains ont étudié, aux États-Unis, les techniques de préparation aux catastrophes, depuis la peur d’un accident nucléaire dans les années 1950-1960, jusqu’à ce qu’on appelle, depuis la fin de la guerre froide, la menace générique, marquée notamment par le terrorisme et les pandémies.

Ce qui m’a intéressé est notamment la façon dont ces techniques de préparation, pour lesquels les États-Unis ont eu un rôle prescripteur, ont été appropriées par la Chine, notamment au moment du Sras, au point de pouvoir désormais les retourner contre la grande puissance dont elle conteste l’hégémonie.

La préparation, que ce soit pour le nucléaire ou les catastrophes naturelles, implique en effet trois techniques principales, que je systématise par ce que j’appelle les trois « S »  : des sentinelles, des simulations et du stockage. Or Wuhan est une sentinelle, car elle est équipée d’un laboratoire P4, construit avec la France depuis 2003 et inauguré en 2017, qui permet de repérer précocement de nouvelles pandémies passant des animaux aux humains. Elle joue ainsi pour le Sras le rôle qu’a joué Hong Kong pour la grippe aviaire. Les simulations, la Chine en fait depuis le Sras, et son personnel hospitalier est ainsi entraîné à la gestion de maladies respiratoires aiguës comme le coronavirus. Singapour, qui a eu très peur du Sras, a beaucoup investi dans ces simulations. Quant au stockage de masques, on a vu que les Chinois en avaient en quantité bien supérieure aux pays occidentaux, au point de pouvoir en proposer au reste du monde, y compris aux États-Unis. La Chine a donc les moyens de mieux se préparer aux pandémies que les Américains ou les Européens. Taïwan est également en avance pour le stockage des antiviraux et déploie en ce moment une diplomatie sanitaire alternative à celle de Pékin.

Mon livre est structuré par l’idée qu’on se trouve en réalité, toutes et tous, aux frontières de la Chine, qui est le nouveau centre de la mondialisation, et où les conditions de vie produisent de nouvelles pathologies. Mais il existe des territoires, où j’ai mené cette enquête, qui se trouvent davantage aux frontières de ce pays : Hong Kong, Singapour, Taïwan. Ces territoires ont développé des stratégies sanitaires à mi-chemin entre la tradition chinoise et la tradition occidentale. S’ils nous intéressent autant aujourd’hui, c’est notamment à partir de l’idée qu’ils pourraient endiguer l’épidémie tout en demeurant plus compatibles avec notre tradition libérale que les mesures que la Chine impose à sa population.

Qu’est-ce que les pandémies révèlent des nouvelles configurations géopolitiques ?

On peut avoir le sentiment que la préparation aux pandémies implique surtout les relations entre États-Unis, Europe et Asie, alors que la grippe aviaire s’est beaucoup jouée entre l’Indonésie, qui était le véritable foyer, la Chine, qui en était l’épicentre, et l’Australie, qui l’avait anticipée, sans que l’Europe et les États-Unis ne soient beaucoup impliqués.

Face à cette épidémie de coronavirus, les Africains nous donnent des leçons de mobilisation contre un virus qui n’est pas encore chez eux, en coupant les ponts avec l’Europe et en nous renvoyant les mesures que nous avons prises à l’égard de leurs migrants depuis trente ans. Les rapports Nord/Sud se recomposent sous l’effet des pandémies : ce ne sont plus seulement des rapports de domination, on est vraiment dans un monde de relations post-coloniales. Alors que dans les techniques de prévention, c’était toujours l’Occident qui faisait la leçon au reste du monde, au nom de la science et de son savoir-faire pour gérer les populations, les techniques de préparation sont beaucoup plus réversibles : le dominé peut les retourner contre le dominant.

Vous écrivez aussi qu’il faut « se préparer aux pandémies pour limiter non seulement le nombre de victimes humaines mais aussi leurs effets économiques, politiques et moraux ». S’y prépare-t-on de la même façon en Occident et en Asie ?

On se prépare aux pandémies en fonction de nos traditions culturelles, ou, pour parler comme l’anthropologue Philippe Descola, de nos ontologies, c’est-à-dire des relations que l’on a établies entre humains et non-humains. Les États-Unis, obsédés par l’ennemi soviétique puis par le terrorisme, se sont concentrés sur l’ennemi bactériologique et le bioterrorisme. Les Européens se sont focalisés sur la sécurité alimentaire, notamment avec le principe de précaution.

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Les Chinois n’ont pas ces obsessions et ne posent pas depuis deux siècles la coupure que nous avons établie entre les humains et les animaux. Ils peuvent donc plus facilement penser que les animaux envoient des signaux des déséquilibres écologiques qu’il faut capter rapidement pour anticiper les catastrophes. J’ai été surpris de voir mes interlocuteurs sur le terrain s’approprier très facilement le vocabulaire de la « vengeance de la nature » pour expliquer les maladies émergentes, transmises des animaux aux humains.

On se prépare donc différemment à une pandémie selon les rapports que nous entretenons historiquement avec la nature. Dans mon livre, je résume cette idée en distinguant un rapport pastoral à la nature, dans le sens de Michel Foucault, où il existe toujours un pasteur supérieur au troupeau prêt à sacrifier une partie pour sauver la totalité, et un rapport cynégétique, dans lequel les chasseurs-cueilleurs négocient avec les animaux et les plantes qu’ils doivent tuer pour les manger. Les techniques cynégétiques et les techniques pastorales constituent deux façons différentes de contrôler les incertitudes dans les relations entre animaux et humains.

Comment avez-vous travaillé à la fois sur les sentinelles, les simulations et les stockages, qui se trouvent à la base des techniques de préparation aux épidémies ?

J’ai principalement étudié les techniques sentinelles en faisant du terrain à Hong Kong, qui se définit, depuis la rétrocession de la colonie britannique à la Chine en 1997, comme un territoire sentinelle alertant le reste du monde sur les maladies qui se déclenchent dans le sud de la Chine. À Hong Kong, dans les fermes ou les marchés, on trouve des « poulets sentinelles » non vaccinés permettant de détecter des grippes qui pourraient se transmettre aux humains. Ensuite, j’ai mis en relation ces techniques avec les études immunologiques montrant que certaines cellules de notre organisme jouent le rôle de sentinelles en captant l’information virale en première ligne. Ces études montrent que lorsque ces cellules sont leurrées ou contournées par le virus, l’organisme ne meurt pas du virus lui-même mais de sa propre panique.

Les simulations sont des scénarios du pire cas. Elles relèvent davantage de l’ordre du rituel parce que ce sont des pratiques codifiées et répétitives, donc moins intéressantes et diverses pour l’anthropologue que les sentinelles, que je compare en ce sens aux mythes. Ces simulations de catastrophes, et notamment de pandémies, consistent en des scénarios joués par des acteurs, qui ont notamment pour rôle de préparer le personnel hospitalier à ne pas paniquer devant ce qui se passe par exemple aujourd’hui.

Pour le stockage, j’ai eu accès à moins de données et de scènes ethnographiques, car cela relève du secret-défense, qu’on parle du stockage de vaccins, de masques, d’antiviraux. Mais j’ai assisté à des congrès d’entreprises pharmaceutiques qui permettent de comprendre que le stockage de vaccins ou d’antiviraux produit de la valeur économique dans un monde où les valeurs de coopération et de transparence sont pourtant essentielles.

Le stockage relève ainsi de techniques de gestion des populations qui produisent des inégalités, comme on le constate dans les situations d’urgence que nous vivons, avec des tris effectués entre les patients ou la question de savoir si le personnel médical ou politique doit être prioritaire pour l’accès au vaccin.

En somme, mon travail consiste à faire la généalogie de la préparation des pandémies et de montrer les différences entre les techniques mises en œuvre. Là où la notion de sentinelle peut être l’occasion d’une relation plus équitable entre humains et non-humains, car les animaux nous envoient des signaux dans des relations réversibles (le prédateur peut être tué par sa proie), le stockage crée des inégalités entre humains, mais aussi entre humains et non-humains, car le pasteur est toujours supérieur à son troupeau. Pour moi, les questions de la domination et de la domestication sont ainsi liées.

En quoi ?

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S’intéresser aux sentinelles oblige à s’interroger sur la domestication. Je tente de préciser l’idée du géographe Jared Diamond, qui s’est intéressé aux effets de la domination/domestication de certains animaux par les humains. Les animaux nous donnent des biens : nourriture, cuir, force de labeur… Mais, si nous les traitons mal, ils nous donnent aussi des virus et des bactéries. Les maladies infectieuses émergentes révèlent les inégalités du contrat de domestication et sont le signe que la nature se venge. Mon idée des sentinelles revient à rétablir de meilleures conditions de domestication, puisque les humains échangent des signaux d’alerte avec les animaux non humains sur des maladies qui nous infectent en commun.

Pour éviter la multiplication des pandémies dévastatrices dans le futur, faut-il alors re-séparer les humains et les animaux ?

Non, il ne faut pas re-séparer, mais plutôt forger un nouveau pacte. Je ne pense pas que celui-ci puisse être fondé sur la reconnaissance de droits pour les animaux, car je suis critique du courant animaliste initié par Peter Singer, qui constitue seulement l’extension de notre conception occidentale du droit aux animaux. Je crois davantage à l’idée de refonder ce pacte sur l’échange de signaux d’alerte entre humains et non-humains.

Quelle distinction faites-vous entre les « sentinelles » et les « lanceurs d’alerte » ?

Pour le Sras, Hong Kong a joué à la fois le rôle de sentinelle et de lanceur d’alerte. Cette fois, la différence est plus claire. Wuhan a été une sentinelle en détectant des signaux d’alertes précoces de formation du coronavirus et de sa transmission à l’homme. Mais les lanceurs d’alerte ont été bloqués. Par les autorités locales, affirme le président chinois Xi Jinping qui abonde le récit que l’État chinois a agi comme il le fallait et que les failles ont été locales.

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Mais l’enjeu est de savoir si Li Wenliang, l’ophtalmologue qui avait été un des premiers à prendre la mesure de la situation et à la dénoncer, avant de mourir lui-même du Covid-19, sera canonisé comme un nouveau héros maoïste ou deviendra une sorte d’Edward Snowden chinois, banni pour avoir eu raison avant tout le monde. Aujourd’hui en Chine, il y a une tension et une réflexion sur le fait de donner un statut aux lanceurs d’alerte, ce qui est complètement nouveau.

Pour lutter du mieux possible contre l’épidémie, faut-il – et peut-on – adopter le point de vue des virus ?

C’est toute la question. Je ne pourrais pas donner une réponse ferme. En tant qu’anthropologue, ce n’est pas possible car je ne manipule pas de virus. Mais j’ai pu constater que les virologues savent le faire, et s’amusent dans certains colloques à expliquer comment ils feraient, en tant que virus, pour infecter une ville ou un territoire. Dans mon travail, je regarde comment les relations entre humains et non-humains sont transformées par les virus. Pour cela, je m’appuie sur les discours et les pratiques des virologues, mais surtout sur les ornithologues, qui sont nettement plus bavards avec les anthropologues. J’ai donc davantage de facilité à prendre le point de vue d’un oiseau, même si je comprends ce que cela veut dire intellectuellement d’épouser la perspective d’un virus.

Vous avez rédigé à la fin du mois de février une postface à votre ouvrage sur les « sentinelles des pandémies » portant sur le coronavirus qui se répand aujourd’hui en France et ailleurs dans le monde. Si vous deviez rédiger une postface à cette postface, trois semaines plus tard, qu’est-ce que vous ajouteriez ?

La question essentielle est aujourd’hui de savoir comment penser une solidarité internationale, entre humains, et entre humains et non-humains, alors que chaque État est en train de se calfeutrer derrière ses frontières en affirmant que le voisin n’en fait pas assez. Cette logique de la surenchère dans les mesures de confinement est insupportable. Le confinement ne doit être vu que comme une étape, avant de discuter comment réorganiser en profondeur les collectifs d’humains et de non-humains.

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