Pierre Rabhi, chantre d'une écologie inoffensive?

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Paysan ardéchois originaire du Sahel et pionnier de l’agroécologie, Pierre Rabhi est devenu un « emblème » écolo-médiatique. Que s’est-il passé ? Enquête.

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À l’automne 2015, les promoteurs de soirées de musique électronique se frottent les yeux en observant la liste des meilleures ventes sur digitick, le site de billetterie électronique : Pierre Rabhi figure dans le Top 10 du clubbing. Sa conférence sur la « ( R )évolution intérieure » au Kursaal de Besançon talonne une fête prévue au Yoyo, la boîte branchée du Palais de Tokyo. Les relations entre l’agroécologie ( qui consiste à penser des systèmes de production agricole préservant l’écosystème ) et la culture DJ ne semblent pas avoir prospéré au-delà de cette rencontre fortuite. Mais l’anecdote est le signe surréaliste d’un succès d’audience bien réel, et inédit pour un penseur si critique de la société de consommation.

Le paysan et pionnier de l’agroécologie rencontre un succès à nul autre pareil quand il passe à la télévision, offrant des records d’audience aux émissions qui l’invitent. Ses conférences, souvent payantes, se tiennent à guichets fermés. En janvier 2016, sa conférence au Trianon de Paris sur le « sens de la communauté » fait salle comble : les mille places, vendues quinze euros pièce, s’écoulent en trois jours. D’après son entourage, il reçoit près de mille sollicitations par an pour intervenir en public.

Ses ventes de livres atteignent des records : 315 000 exemplaires en poche pour son témoignage et manifeste Vers la sobriété heureuse ( sorti en avril 2010 ), 102 000 exemplaires pour la version en poche du Manifeste pour la Terre et l’humanisme ( 2011 ), 91 000 exemplaires pour son livre d’entretiens avec le journaliste Olivier Le Naire ( 2013 ), Pierre Rabhi, semeur d’espoirs. Dans l’immense librairie arlésienne d’Actes Sud, vaisseau amiral de son éditeur, les ouvrages de Rabhi et de la collection « Domaine du possible », dirigée par l’association qu’il a cofondée, les Colibris, occupent toute une table.

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Sorti en décembre 2015, en pleine COP21, le sommet de l’ONU sur le climat, le film Demain, qui documente « des solutions qui existent partout dans le monde » a été vu par plus d’un million de spectateurs et couronné par un César. Le documentaire, coréalisé par son ancien collaborateur Cyril Dion, cofondateur des Colibris, est irrigué par la vision du monde de Pierre Rabhi, figure centrale parmi les personnalités qui y sont interviewées.

Pierre Rabhi n’était pas présent à la cérémonie des César mais, au fil des ans, le succès d’audience du paysan et penseur ardéchois s’est accompagné d’une fréquentation soutenue des riches et célèbres. Il publie un livre avec Nicolas Hulot ( Graines de possibles, en 2006 ). On aperçoit sa frêle silhouette dans un clip ( « Si jamais j’oublie » ) de la chanteuse Zaz, l’une des célébrités qui apporte son soutien aux Colibris, au côté du moine bouddhiste Matthieu Ricard, du journaliste télé Frédéric Lopez, des comédiennes Mélanie Laurent et Marion Cotillard.

Fin 2015, le magazine Vanity Fair publie une enquête sur la ronde insensée de mondanités dans laquelle virevolte le défenseur de l’insurrection des consciences : soirée avec Leonardo Di Caprio à Saint-Tropez en présence de Sylvester Stallone, Elton John et Naomi Campbell ( prix de la place : entre 7 500 et 150 000 euros selon l’article ), rencontre avec de grands patrons ( boulangeries Paul, McDo France, vente-privée.com ), promesse de financements faramineux par le fonds d’investissement Colony Capital.

La contradiction entre, d’un côté, le message de sobriété, d’humilité face à la beauté de la nature, et de devoir de transformation sociale porté par le paysan et, de l’autre, ses fréquentations élitistes et cette appétence pour le luxe trouble son image de vieux sage et interroge son rôle : Pierre Rabhi est-il un extraordinaire diffuseur de radicalité décroissante ou un personnage démonétisé qui ne sert qu’à rassurer le système, en jugeant que la transformation de soi pourrait suffire à résoudre les crises écologiques ?

Portrait extrait du film "Pierre Rabhi, au nom de la Terre", de Marie-Dominique Dhelsing (2013) Portrait extrait du film "Pierre Rabhi, au nom de la Terre", de Marie-Dominique Dhelsing (2013)

À près de quatre-vingts ans, Pierre Rabhi a passé beaucoup plus de temps les pieds dans la terre et le visage au vent que dans les sauteries de la jet-set. Il est avant tout – avant de faire le buzz et de se voir qualifié d’« icône green de Marion Cotillard » par Madame Figaro – un pionnier de l’écologie en France. Au départ, il se fait connaître par sa défense et sa pratique de l’agroécologie – dans l’un de ses premiers livres, L’Offrande au crépuscule, il parle encore d’« agrobiologie » – depuis sa ferme de Montchamp, en Ardèche. Alors qu’agriculteurs et défenseurs de l’environnement s’affrontent autour de l’usage des pesticides et de la mécanisation des parcelles, il propose une synthèse très singulière entre la culture de la terre et l’écologie.

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Sur le sol pierreux du plateau ardéchois, il monte avec son épouse Michèle, au début des années 1960, un élevage de chèvres, plante des vergers et réussit à jardiner. Il n’est pas du mouvement hippie et ne participe pas à l’occupation du plateau du Larzac contre un projet d’extension de base militaire. Il se dit plus influencé par sa pratique agricole que par les livres, à l’exception de La Planète au pillage de Fairfield Osborn, un essai qui, dès 1948, alerte sur la destruction de la planète par les humains, et des ouvrages du penseur mystique indien Jiddu Krishnamurti, qui prône la méditation pour mieux se comprendre et comprendre le monde.

Dans la France de l’après-68, les techniques de ce paysan atypique, né dans le sud de l’Algérie, suscitent la curiosité. Il commence à donner des conférences et intègre le Centre de relations internationales entre agriculteurs pour le développement ( CRIAD ). Influencé par Rudolf Steiner, fondateur de l’anthroposophie et inventeur d’une méthode d’agriculture en biodynamie ( qui pense la nature comme un ensemble ), il fait l’expérience de l’importance du compostage pour fertiliser la terre, du rôle de l’humus dans la naissance des végétaux. Il condamne l’usage des pesticides et des herbicides, destructeurs de l’harmonie écosystémique par la camisole chimique qu’ils imposent au vivant.

Le discours de Rabhi tranche alors avec la doxa productiviste de la politique agricole commune : le label « Agriculture biologique » est encore loin d’avoir été diffusé et José Bové n’a pas encore entrepris de démonter le McDo de Millau. La clarté des propos de l’Ardéchois, son vocabulaire imagé, son sens de la narration et son charisme personnel lui permettent de toucher un auditoire élargi. Dans les années 1980, il développe un centre de formation à l’agroécologie au Burkina Faso, à Gorom Gorom, grâce à un tour-opérateur épris d’Afrique et rencontre Thomas Sankara, le leader révolutionnaire assassiné peu après. En 1997, l’ONU le désigne expert en sécurité et salubrité alimentaires. En revanche, le milieu scientifique de l’agroécologie, en plein essor, ne reconnaît pas son apport. En retour, Pierre Rabhi ne se donne jamais la peine de citer des travaux de chercheurs.

Très tôt, il opère l’autre synthèse qui va lui donner un écho bien au-delà des cercles du développement : il relie l’agroécologie à la « mutation des consciences », la transformation de soi pour obtenir un monde meilleur. Dans un documentaire tourné en 1990, Les Artisans de la terre, il commence à employer une phrase qui va devenir un de ses mantras : « On peut faire de l’agriculture biologique et exploiter ses voisins. » L’enjeu n’est donc pas seulement l’environnement ; il est aussi moral et spirituel.

À force d’interventions publiques, il trouve son tube, repris en boucle au fil des ans : le mythe du colibri. « Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux, terrifiés et atterrés, observaient, impuissants, le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes d’eau dans son bec pour les jeter sur le feu. Au bout d’un moment, le tatou, agacé par ses agissements dérisoires, lui dit : “Colibri ! Tu n’es pas fou ? Tu crois que c’est avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ?” “Je le sais, répond le colibri, mais je fais ma part.” »

Pas un site sur les alternatives, pas un blog de permaculture, pas une liste de diffusion écolo qui ne cite aujourd’hui ce conte – sans que son origine amérindienne n’ait été certifiée. Pour la communauté des écologistes, il est devenu une oriflamme et une pierre de Rosette, un signe de reconnaissance et une clef d’interprétation. Pourtant, cet hymne à l’importance de l’action individuelle porte un message à double tranchant : certes, le petit oiseau héroïque fait sa part, mais il échoue à éteindre le feu. Si elle consiste à dire qu’il suffit d’agir sans chercher à transformer le monde, cette histoire n’incite-t-elle pas à accepter l’échec collectif pour empêcher la prédation de la planète ?

« Je sais que je n’éteindrai pas le feu tout seul, mais je suis en cohérence avec moi-même et je ne suis pas resté à geindre », nous répond Pierre Rabhi. Et si cela ne change pas le système ? « Si on est cohérent avec soi-même, si. » Mais s’agit-il d’être chacun à la hauteur de son époque moralement ou d’arrêter la destruction du monde ? « Si personne ne commence, ça ne changera jamais. Être vivant, c’est affirmer. Je n’ai pas été le moulin bêlant qui se lamente sur le monde qui va mal. Les lamentations, ça remplit les bibliothèques. » Tous ces individus qui se transforment eux-mêmes sans arrêter l’incendie, cela ne vous pose pas de problème ? « Ça ne me pose pas de problème car je ne suis pas Dieu. Si j’étais Dieu je changerais les choses. Je ne suis pas Dieu. »

S’occuper de soi avant de vouloir œuvrer à la transformation de la société : cette approche peut susciter des effets politiques équivoques. La tension entre une forme d’égo-spiritualité et l’appel au changement systémique parcourt toute l’œuvre de Rabhi et de l’écosystème associatif qu’il a bâti autour de lui.

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