André Tosel: disparition d’un marxiste éclairé

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Le spécialiste des grandes figures du marxisme, et notamment d’Antonio Gramsci, laisse une œuvre stimulante.

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Sa disparition le 14 mars dernier est largement passée inaperçue, hormis un article paru le lendemain dans L’Humanité, rendant hommage à ce compagnon de route du communisme et de la gauche radicale française. Pourtant, le philosophe André Tosel laisse derrière lui une œuvre substantielle, portant la marque de ses engagements et d’une érudition impressionnante.

Son dernier livre, paru en 2016, Étudier Gramsci, restera sans doute longtemps comme la somme de référence sur le penseur sarde de l’hégémonie. Difficile d’accès mais stimulant et nourri aux meilleures sources, l’ouvrage offre une mise en perspective biographique, contextuelle et théorique de l’œuvre gramscienne, laquelle apparaissait à Tosel comme « le plus haut exemple de communisme critique créateur du siècle passé ». Le philosophe originaire de Nice, où il naquit en 1941, était un des meilleurs connaisseurs de la pensée marxiste et de ses ramifications contemporaines. Il avait cependant su rester curieux d’autres courants théoriques (libéraux, républicains), ainsi que des apports empiriques fournis par les sciences sociales.

André Tosel (1941-2017) © Éditions Delga André Tosel (1941-2017) © Éditions Delga

André Tosel tenait probablement cette ouverture d’esprit d’un parcours intellectuel et militant qui ne s’était pas amorcé au sein du mouvement communiste, mais du catholicisme de gauche. Membre de la Jeunesse étudiante chrétienne, alors engagée contre la guerre d’Algérie, Tosel s’en était éloigné à cause de l’attitude ultraconservatrice de l’Église catholique. Comme lui-même l’a raconté dans un entretien à la revue Période, ce rejet fut d’autant plus résolu qu’il découvrait alors l’œuvre de Spinoza. Celle-ci l’a aidé à comprendre le potentiel liberticide des religions lorsqu’elles succombent au « théologico-politique », c’est-à-dire la réduction de la sphère délibérative dans les confins étriqués d’une Vérité posée comme indiscutable.

En même temps, Spinoza avait repéré le même potentiel liberticide dans tout État qui sacraliserait sa souveraineté et écraserait tout espace de remise en cause de sa propre légitimité. De « la politique de la religion », on risquait de passer à « la religion de la politique », autrement dit une substitution du « politico-théologique » au « théologico-politique », ce qui s’est par exemple produit durant la fossilisation du régime soviétique. Cette approche équilibrée a contribué à immuniser Tosel contre le dogmatisme et l’intolérance du marxisme-léninisme. C’est cette même approche qui a par ailleurs nourri chez lui une vision de la laïcité bienvenue, tant le débat public apparaît saturé de polémistes persuadés d’être les Voltaire du XXIe siècle.

Toujours à Période, Tosel confiait n’avoir jamais fait preuve « d’athéisme militant, car c’est une position privative et souvent susceptible [...] de sombrer dans la vulgarité d’une pause esthétique et dans l’absence arrogante de pensée ». Il reconnaissait le caractère contradictoire des religions, lesquelles ne peuvent se réduire à des entreprises de superstition de masse, dans la mesure où elles recèlent aussi des réserves d’éthique et d’utopie mobilisables contre les inégalités et dominations de l’ordre social. De plus, il craignait que la laïcité ne soit dévoyée à des fins identitaires, au risque de devenir le faux-nez universaliste d’un particularisme occidental hostile à ses minorités. Tosel appelait plutôt à prendre acte, sans naïveté mais sans crispation, de la « dé-privatisation » des convictions religieuses dans les terres sécularisées de la chrétienté.  

Il jugeait en effet impraticable le modèle d’une laïcité séparatiste, consistant à tracer une ligne infranchissable entre l’expression de ces convictions dans la sphère privée et leur invisibilité dans la sphère publique. Entre l’espace domestique et l’espace du législateur, il existe un espace civil et politique d’où les religions ne pourraient être écartées autoritairement. Pour Tosel, la laïcité reste bien sûr indispensable pour interdire aux religions de menacer la conflictualité démocratique entre citoyens égaux, lorsque ceux-ci confrontent leurs conceptions du bien concernant le monde terrestre. Dans ce cadre, cependant, les « laïques radicaux » devraient éviter de « s’ériger en instance de surplomb » et d’entretenir de la « nostalgie pour l’heureuse période où les religions semblaient à l’agonie »

L’originalité de Tosel réside surtout dans son refus de déconnecter la défense de la laïcité d’une critique charpentée du capitalisme. « L’œuvre exemplaire de Marx », selon lui, « ouvre sur la découverte d’un nouvel ennemi, un nouveau fanatisme, celui de l’accumulation du capital pour elle-même. C’est là une nouvelle abstraction, surpuissante, qui capture les forces de travail vivantes et les sépare de l’appropriation du monde qu’elles ont produit ». L’auteur du Manifeste du Parti communiste a en effet montré comment les sociétés humaines ont fabriqué un système de domination impersonnel, dont les impératifs semblent s’imposer aux individus et aux peuples comme des faits de nature, alors qu’ils découlent d’une myriade de processus sociaux.

À dessein, Marx a repris le terme de « fétichisme » à la critique de la religion, pour l’appliquer à la marchandise. L’objectif était d’illustrer le caractère aberrant d’un système sous lequel la valeur d’usage (l’utilité sociale d’un bien ou d’un service) n’est plus poursuivie pour elle-même mais dans la seule mesure où elle permet de maximiser la valeur d’échange (l’argent qui sert de contrepartie). Pour Tosel, cette fausse rationalité est tout autant source d’aliénation et de limitation de la capacité d’agir des citoyens, au risque de favoriser des compensations identitaro-religieuses au sentiment de dépossession et de vide existentiel généré par un tel système. 

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Fabien Escalona, docteur en science politique et spécialiste de la social-démocratie, collabore régulièrement à Mediapart. À l'occasion de l'élection présidentielle, il nous a rejoints pour mettre en perspective l'actualité de la campagne et les thèmes qui animeront le débat public. 

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