Luz: «Catharsis, c’est l’histoire d’un enfant qui regarde sans comprendre»

Par

Catharsis de Luz est une mise à nu, une plongée dans la tête et le quotidien d’un dessinateur qui, le 7 janvier 2015, a tout perdu. Qui a failli voir la raison et le dessin le quitter. Entretien avec Luz, autour de ce récit d’une reconquête et d’une réappropriation de l’intime.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Le 7 janvier 2015, Luz aurait dû être avec Charb, Tignous, Oncle Bernard, Wolinski, Cabu et les autres au moment où les frères Kouachi ont fait irruption dans la salle de rédaction de Charlie Hebdo et ont ouvert le feu. Il aurait dû mais il n’était pas là. C'était son anniversaire, il est arrivé en retard. Il n’a pas vécu l’horreur immédiate, il n’a « pas vu grand-chose ». Si ce n’est du rouge. Partout. Du rouge et du bleu, comme le rouge à lèvres et le manteau de sa compagne venue le retrouver devant l’immeuble, après l’attentat. Il n’a pas vu grand-chose et c'est ce vide qu'il raconte. Comme la nécessité de dessiner à nouveau, l’après. Quand il faut dépasser l’atrocité. Quand il faut se remettre au travail. Dès le lendemain, ou presque.

Dans Catharsis, Luz parle de la protection rapprochée, des nuits blanches, des jours où la folie n’en finit plus de le guetter, jusqu’à le gagner. Durant des semaines, l’abattement, la sidération, la colère, la douleur ont été ses compagnons. Sous les yeux des caméras, face aux micros tendus : toute la part d'intime du deuil, de la perte des amis, de son "amant" Charb comme il l'appellera dans une pirouette ironique quand il lui faudra l'enterrer en direct sur BFMTV, lui a été refusée. « On est tellement sous surveillance médiatique… dès que quelqu’un de Charlie pète un coup, il y a quinze journalistes pour venir renifler. »

Luz a pris du recul, il s’est mis à sa table à dessin, seul, souvent la nuit. Au bout d’une trentaine de pages, la question s’est posée : que faire de tout cela ? Alain David, éditeur chez Futuropolis, lui a proposé de le publier et l'a sans doute sauvé.

La nécessité de dessiner « à côté », pour soi, s’est imposée. Luz devait parler de lui, de la difficulté de se relever après une telle épreuve, comme se réapproprier son nom. Catharsis est un « Je suis Luz ». Luz ne voulait pas parler que du 7 janvier, « ça n’aurait pas eu de sens ». Même si bien évidemment « ça ne parle que de ça ». Le livre est le laboratoire d'un survivant.

LUZ : " Catharsis, c'est l'histoire d'un enfant qui regarde sans comprendre " - 1/2 © Mediapart

Pourtant, quand on lui demande ce qu'est Catharsis, Luz reste évasif, il hésite : « Je n’en sais rien en fait, ce n’est pas une BD, c’est tellement réducteur. » Avant d’ajouter : « C’est une avancée, celle d’un bonhomme comme moi, qui progresse grâce au dessin, cet outil génial. » On voudrait alors répondre à sa place : Catharsis, c’est le travail d’un auteur qui a exorcisé sa peine. C’est une « bombe d’amour » pour reprendre ses termes, une déclaration d’amour. À la vie, à la femme de sa vie. Au dessin.

Luz a travaillé au trait, remisé « les feutres et le papier dégueulasses qu’on utilise à Charlie ». Il a dessiné à la plume, directement, sans crayonné au préalable, pour mieux sentir crisser l’encre sur le papier. Il a convoqué Cabu – la plume était l’instrument de prédilection du dessinateur du Grand Duduche –, il a voulu ce travail sans filtre, sans filet, qui impose précision et régularité dans le geste. Les habitués du Luz de Charlie en seront pour leurs frais : le dessinateur convie Stephen King, Frank Lloyd Wright et Matisse. Il magnifie la femme de sa vie, révère Wolinski, Cabu et en appelle à Franquin et ses Idées noires...

Les autres découvriront un Luz torturé, au trait évanescent par endroits et saturé à d’autres. Luz a donc entamé un dialogue nécessaire avec son dessin comme avec le lecteur. On balance entre le second degré, les moments sombres, les scènes d’amour, les passages à vide, les morceaux de bravoure (« il a dessiné la chatte à ma mère le prophète ! ») et les (rares) instants de répit.

Comme le souligne Luz, même si ce n’est pas un album de « BD » à proprement parler, Catharsis a un début et une fin. C'est le journal d'une renaissance. Mais c'est bien sa date de naissance qui lui a été volée. Page 116, cette question de sa psy : « Comment vous allez aujourd'hui ? » « Vous savez, le 7 janvier il ne s'est jamais rien passé dans l'histoire. Il ne se passe jamais rien ce jour-là, à part mon anniversaire et ma mère qui m'appelle en pleurs. » Tout, dans ces pages, dit la lassitude comme l’envie de passer à autre chose. Comment s'étonner que Luz vient d'annoncer qu'il quittera Charlie en septembre ? Il le dit déjà, en filigrane, dans Catharsis.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Le 30 avril, jour de l’entretien accordé à Mediapart dans les locaux de Futuropolis, Luz découvre le livre dont quatre exemplaires viennent de sortir de l’imprimerie. Pour la première fois, il voit, touche ce qu’il a mis des semaines à écrire et dessiner. Durant les premières minutes de l’interview, le livre reste là, posé sur le bureau. Luz semble vouloir le tenir à distance. Ne le regarde même pas. Il ne le prendra dans les mains et ne le feuillettera presque distraitement que bien des minutes plus tard. Avant de le serrer dans ses bras…