L’université cartonne avec ses formations d’écrivains

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Longtemps, alors que les universités américaines vantaient leurs programmes de creative writings, ceux qui en France souhaitaient travailler leur écriture devaient se tourner vers des ateliers organisés par des associations, des particuliers… Les choses sont en train de changer. En ces temps de rentrée littéraire autant qu’universitaire, tour d’horizon d’un marché très concurrentiel.

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C’est un paradoxe évident, mais pourtant rarement relevé. On peut, en France, apprendre la musique ou la danse dans des Conservatoires, la peinture ou la sculpture dans des Écoles des Beaux-Arts, mais il n'est pas d'institution publique enseignant l'art d'écrire. Là où les universités américaines proposent quelque 800 programmes de creative writings, les étudiants qui en ressortent auteurs n'ayant nulle honte à reconnaître qu'ils y ont appris le métier d’écrire, le mythe du génie propre de l’écrivain, né avec son talent, reste solidement ancré en France. Mais les choses sont en passe de changer avec l'apparition dans plusieurs universités de formations à la création littéraire. En ces temps de rentrée littéraire autant qu'universitaire, tour d'horizon de ce marché très concurrentiel de l'atelier d'écriture.

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Le concept même d'atelier d'écriture naît des réflexions des pédagogues des années 1970, préoccupés que chacun puisse se reconnaître le droit d'écrire, qu'il n'y ait pas de paroles plus autorisées que d'autres. De cette effervescence post-soixante-huitarde, restent deux poids lourds du marché de l'écriture créative. ALEPH-Écriture (du nom de la première lettre de nombreux alphabets comme d'une nouvelle de Borges) et les Ateliers Élisabeth Bing. Le premier est une SARL, les seconds sont une association loi de 1901 qui porte le nom de sa fondatrice, mais tous deux ont bien des points communs : mêmes origines, dans la mouvance des pédagogues et de l'éducation populaire des années 1970 ; même appartenance à la European Association of Creative Writing Programmes, riche lieu d’échanges entre praticiens européens des ateliers d’écriture ; même fonctionnement en ateliers d’une douzaine de personnes maximum, avec un immuable triptyque entre lecture à haute voix d’un texte, discussion entre participants animée par un formateur, et retour à l’écriture pendant la séance ; la même dualité d’activité, combinant ateliers d'écriture pour les particuliers et dans des institutions (hôpitaux, prisons, maisons de retraite, centres de formation des professionnels du travail social, etc.), même si ce second domaine se contracte du fait de la diminution des budgets publics (ALEPH-Écriture a, de surcroît, une troisième activité de formation professionnelle en entreprise) ; et enfin même professionnalisation des animateurs d’ateliers, titulaires de la formation de formateur en écriture. « L'entraîneur du tennisman Guillermo Vilas disait : “Je joue moins bien que Guillermo, mais je sais ce qu’il faut pour l'entraîner.” C'est cette philosophie qu'applique notre équipe de formateurs. Nous faisons passer notre écriture personnelle après celle des personnes que nous accompagnons », explique Frédérique Anne, présidente des Ateliers Élisabeth Bing.

En vieux routiers du domaine, les responsables d’ALEPH-Écriture et des Ateliers Élisabeth Bing sont les mieux à même de témoigner de l'engouement actuel pour les ateliers d’écriture, après l’éclipse des années 1990 qui avait suivi leur apparition dans les années 1970. « Notre public reste majoritairement féminin, mais se rajeunit, avec des trentenaires que l'on ne voyait pas il y a dix ans. Il y a une évolution consumériste, avec des stagiaires qui veulent un résultat rapide pour leur pratique d'écriture, y compris une perspective de publication qui reste un fantasme stimulant pour beaucoup. Mais aussi un public de stagiaires qui nous choisissent pour accompagner et faire aboutir leurs chantiers de création littéraire ou professionnelle par des formateurs écrivains », souligne Joana de Fréville, directrice générale d'ALEPH-Écriture, à la tête d'une équipe d'une quarantaine de personnes dont cinq permanents. « Nos ateliers sont multigénérationnels et multiculturels, et leurs participants vont de gens qui n'ont jamais écrit à des gens en train de finir un roman. Beaucoup de stagiaires nous disent qu'ils viennent parce qu'ils n'ont pas le temps d'écrire hors de l’atelier. D’autres, de plus en plus nombreux, se tournent vers les ateliers par courriels, animés par la même éthique, qui permettent à nos participants d’écrire de partout », remarque Frédérique Anne.

L’écriture s’apprend : ce leitmotiv, martelé depuis trois décennies par les praticiens des ateliers d’écriture, se heurte encore à de fortes résistances dans le milieu éditorial. Une anecdote en témoigne. Le romancier Dalibor Frioux, auteur de Brut (2011) et d'Incident voyageurs (2014), tous deux au Seuil, expliquait dans ses premiers entretiens avec la presse qu'il avait écrit ces deux livres au sein des ateliers d’ALEPH-Écriture… jusqu’à ce que son éditeur le prie de cesser de le préciser, sans doute de crainte d’affaiblir l’aura créatrice de son nouvel auteur.

Le duopole ALEPH-Écriture et Ateliers Élisabeth Bing, qui dominait le marché, s’est trouvé contesté en 2012 par le lancement en fanfare, pour célébrer les cent ans de la maison, des Ateliers de la NRF par Gallimard. « Charlotte Gallimard en avait eu l'idée en observant comment l'éditeur britannique Faber and Faber avait lancé sa Faber Academy », raconte Léa Manuel, responsable des Ateliers de la NRF. Leur logique est fort différente de celle d’ALEPH-Écriture ou des Ateliers Élisabeth Bing. Les animateurs ne sont pas des professionnels des ateliers d'écriture, mais des écrivains, alors même, observe Joana de Fréville, que « l’expérience montre que les qualités littéraires ne sont pas synonymes de compétences pédagogiques pour la formation des stagiaires ». Tous ne sont pas édités chez Gallimard (par exemple, Camille Laurens, Serge Joncour, Laurence Tardieu ou Colombe Schneck), mais des vedettes de la maison, comme Hédi Kaddour et Philippe Djian, jouent un rôle central, en animant année après année des ateliers dont ils proposent le thème. « Cela permet aussi à la maison d'entretenir d’autres types de liens avec ses auteurs », explique Léa Manuel. Le recrutement social est bien différent, ce qui n’est pas sans rapport avec les tarifs pratiqués : 1 500 euros pour 8 séances de 3 heures, soit à peu près cinq fois les tarifs horaires d’ALEPH-Écriture ou des Ateliers Élisabeth Bing. « L'âge moyen est de 50 ans, et la plupart de nos participants travaillent déjà dans des métiers où l'écriture compte, par exemple des avocats ou des journalistes. »

Surtout, la finalité de l'atelier n’est, pour la plupart des participants, guère « de se sentir autorisé à écrire », selon l'expression de Joana de Fréville, mais plutôt l’espoir d’être publié. « Gallimard a délibérément fait en sorte de cloisonner, au sein de l'entreprise, les services éditoriaux du service chargé des Ateliers de la NRF », insiste Léa Manuel. Le cloisonnement n'est pourtant pas si étanche. Jean-Marie Laclavetine est à la fois auteur et éditeur chez Gallimard, et animateur d'ateliers de la NRF. La prestigieuse maison sait jouer de son aura symbolique, en réunissant en fin d'atelier les participants pour un dîner dans les superbes locaux de la rue Gaston-Gallimard, ou en leur offrant leurs textes reliés et présentés d'une manière qui ne peut qu'évoquer la célèbre collection blanche. Preuve que le cloisonnement entre ces ateliers « dans lesquels Gallimard ne dégage pas de profit », souligne Léa Manuel, et la direction éditoriale n'est pas étanche, Leïla Slimani est devenue auteure maison après être passée par les ateliers. « Il peut arriver qu'un écrivain Gallimard animant un atelier repère un auteur et le fasse passer au service des manuscrits », explique Léa Manuel, qui souligne le succès des Ateliers, passés de 47 participants en 2012 à 155 en 2015, avec 40 % de réinscription d'une année sur l'autre.

Deux historiques nés de l'ambition post-soixante-huitarde d'ouvrir l'écriture à tous ; Gallimard vendant son image et son savoir-faire ; et une foultitude, sur laquelle nous ne nous étendrons pas, de particuliers ou de petites associations proposant des interventions d'ateliers d'écriture aux écoles, médiathèques, centres de vacances et autres lieux sociaux. Tel était le paysage du marché de l'écriture créative en France avant que les universités n'y fassent irruption.

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