Musique Reportage

Joël Favreau, la deuxième guitare de Brassens, joue encore

À l’occasion du centenaire de la naissance de Georges Brassens, le 22 octobre 2021, rencontre avec celui qui l’accompagna à la deuxième guitare, de 1971 à 1981 : Joël Favreau. Quarante ans après la mort du mentor, le disciple revisite et réinvente.

Antoine Perraud

21 octobre 2021 à 19h26

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Ancenis (Loire-Atlantique).– Celui que Georges Brassens traitait volontiers de « galopin » a aujourd’hui 82 ans. Un document d’archives audiovisuelles datant d’une quarantaine d’années le montre avec une drôle de mine, entre « Le Grand Duduche » et Lionel Jospin (à voir ici, lors d’un hommage que lui rendait Yves Duteil à l’occasion d’un récital à l’Olympia) : c’est Joël Favreau, guitariste ne dédaignant pas les cordes vocales.

Il s’est formé à l’école du cabaret Rive Gauche. En particulier Chez Bernadette, rue des Bernardins (Paris Ve). Bernadette Durousseau-Dugontier était une hôtesse foldingue chez laquelle Moustaki avait ses habitudes et où Michel Colucci, qui y faisait la vaisselle, devait pour la première fois monter sur scène, en 1965, pour pousser la chansonnette.

Bernadette se produisait elle-même tout en surveillant la tambouille, s’interrompait, passait inopinément d’un ton à un autre, enchaînait des mesures à deux ou onze temps : « Elle m’a tout fait. Après, je pouvais accompagner n’importe qui chantant n’importe quoi ! », affirme Joël Favreau, saisi d’un fou rire au souvenir de cette école extravagante, quelque 60 ans plus tard…

En 1966, il osait franchir la porte de la loge de Brassens au TNP (Théâtre national populaire), avec la chanteuse Colette Chevrot qu’il accompagnait – elle devait assurer ensuite les premières parties des récitals du barde sétois, avec Boby Lapointe et quelques autres, ce qui allait permettre au jeunot Favreau de faire plus ample connaissance avec Tonton Georges.

Si bien qu’après la mort de Barthélémy (dit Mimi) Rosso, en 1971, le troubadour moustachu ferait appel au duduche dégingandé pour être deuxième guitare lors de séances d'enregistrement (les deux derniers albums de 1972 et 1976). Ou alors à l’occasion d’émissions de télévision, comme celle-ci, présentée par Pierre Tchernia en 1975. Brassens (au début de la vidéo) laisse une place de choix à son puîné, qui entonne un texte anarchisant n’ayant rien perdu de sa malice subversive en nos temps de surveillance généralisée : « La Souris a peur du chat »

En 1975, dans « Pour un air de guitare », émission présentée par Pierre Tchernia, Georges Brassens laisse la vedette à Joël Favreau, avant de chanter Aristide Bruant avec toute la bande de copains... © Mediapart

À l’occasion du centenaire de la naissance de Georges Brassens, Joël Favreau, unique survivant de ces temps héroïques, accepte d’incarner « le dernier homme qui a vu l’ours », comme il dit en pouffant tristement. France Inter lui consacre un feuilleton cette semaine. À peine en a-t-il cure. Il a quitté Paris pour Ancenis, entre Angers et Nantes, où il se pointe, sans façon, quérir à la gare l’envoyé de Mediapart venu jusqu’à lui.

L’homme est complexe, discret et riche d’expériences multiples. Il faut le pousser dans ses derniers retranchements, à propos de l’engagement collectif auquel il ne croit guère, pour apprendre qu’il a été arrêté, au printemps 1960, lors d’une manifestation contre la guerre d’Algérie et pour la non-violence sur les Champs-Élysées : « J’entends encore le bruit des matraques sur les crânes. Parmi les internés de cette nuit passée en cellule, il y avait Louis Massignon. J’ai manqué l’occasion d’une belle discussion. »

Joël Favreau, fort d’une entièreté timide, ne s’est jamais imposé. Avec Brassens, il ne parlait guère d’autre chose que de leur quotidien musical : « Je ne voulais pas l’emmerder. J’ai même été hyper scrupuleux à force d’observer ceux qui ne se gênaient pas avec lui, ce qui me hérissait. Ne pas être intrusif m’a sans doute privé de moments marquants. »

Peu après Mai 68, il débarque pourtant chez le chanteur avec Les dieux ont soif d’Anatole France, roman ironique et désabusé sur les ravages de l’idéalisme révolutionnaire se muant en mécanique de mort : « “Ah ! tu aimes ça ?”, m’a dit Georges. Il est alors monté à l’étage – je ne sais où, n’ayant jamais dépassé le rez-de-chaussée –, pour redescendre avec une pile de livres d’Anatole France. Il les avait achetés puis fait relier, au cas où un copain s’y intéresserait. C’était un cadeau d’avance, qui n’attendait qu’une occasion pour être offert. Georges connaissait par cœur des passages entiers d’Anatole France et il m’a récité des pages de Thaïs… »

Face à une telle compacité brassénienne, comment trouver sa place ? Une seconde guitare, est-ce une relation inégalitaire et pourtant cruciale ? Est-ce un pique-bœuf juché sur un pachyderme ? Pour faire comprendre « ces petites notes ajoutées », c’est-à-dire le contrechant, Joël Favreau nous propose des travaux pratiques à partir de « La Princesse et le Croque-notes » (vidéo ci-dessous).

Joël Favreau sur “La Princesse et le croque-notes”

Joël Favreau se souvient de l’œil noir du chanteur, enflant un jour sa voix pour faire son effet sur la cantonade lors d’une réunion amicale : « Le premier guitariste de Brassens, c’est Brassens ! »

Pierre Nicolas était essentiel à la contrebasse. Dès les débuts, au tournant des années 1950, chez Patachou dont il était l’accompagnateur, Pierre Nicolas était spontanément remonté sur la scène du cabaret pour épauler Georges Brassens, qui n’en menait pas large malgré son quintal et son allure de colosse.

Mais la seconde guitare ? Joël Favreau pense qu’elle est ensuite venue pour « compenser l’absence du public. Georges entretenait une relation privilégiée avec la salle. Mais en studio, c’est toujours un peu mort, alors la seconde guitare rajoutait de la vie ».

Il y avait eu Victor Apicella – notamment pour Les Funérailles d’antan, l’album de 1960 –, puis Barthélémy Rosso. En « vieil Indien », comme il se définissait, Brassens avait prétendu laisser la bride sur le cou de Joël Favreau en l’adoubant (« tu fais ce que tu veux »), tout en lui réclamant un petit essai au préalable...

Il ne s’agissait pas seulement de jouer dans les trous.

Le second guitariste avait vite saisi qu’il y avait des ritournelles déjà écrites à suivre, comme dans « Cupidon s’en fout », mais qu’une large part d’improvisation lui était dévolue, à condition de mettre en valeur sans parasiter : « Il ne s’agissait pas seulement de jouer dans les trous mais de suivre les mouvements des accords en ajoutant ma petite note pas trop envahissante. »

Les deux compères ont envisagé de reprendre « Supplique pour être enterré à la plage de Sète ». Philips avait en effet sorti en catastrophe une bande de travail, enregistrée sans deuxième guitare, pour coïncider avec un passage du chanteur à Bobino. La version à deux guitares ne vit jamais le jour. C’est trente ans après le trépas de Brassens que Joël Favreau, en 2011, allait conclure ce projet. Sur un écran géant serait projetée une captation en noir et blanc de la Supplique interprétée en janvier 1967 par le chanteur et Pierre Nicolas, tous deux disparus, tandis que bien vivant Joël Favreau improviserait sa partie, en direct. Le résultat est spectral et empoignant (à voir ici).

Mais c’est bien dans « La Princesse et le Croque-notes » que l’accompagnateur aura poussé le plus loin le bouchon, pour la première et unique fois, en osant proposer son contrechant accepté par l’auteur-compositeur-interprète, qui lâcha : « C’est pas mal. » Son second guitariste s’en souvient comme si c’était hier : « Ce fut mon bâton de maréchal. »

Drôle de formule pour un antimilitariste adepte des arts martiaux, qui fit enrager l’armée pendant son service en « foutant un bazar pas possible » dans les archives de la caserne sans pour autant se heurter de plein fouet à l’institution qui l’eût broyé. La fibre séditieuse et le pas de côté pour échapper au pire remontent à la plus tendre enfance de Joël Favreau. En 1942, en pleine Occupation, il a trois ans. La police débarque dans l’appartement familial du quartier de l’Odéon, où la famille écoute en cachette la BBC. Tout content d’avoir l’occasion de faire son numéro, le garçonnet se met à gazouiller un air entendu sur les ondes interdites et inspiré de « La Cucaracha » (voir vidéo ci-dessous) 

Joël Favreau en 1942 : le résistant de trois ans. © Mediapart

Son père, Pierre Favreau, résistant répertorié par le dictionnaire Maitron, était un dictateur domestique brillant de tous les feux ténébreux du patriarcat. Élevé à la cravache, il éduquait lui-même à coups de trique. Son fils Joël, pour qu’il échappe à « l’influence pernicieuse de Saint-Germain-des-Prés », serait envoyé dans de pénibles et sordides collèges à Beauvais puis Saint-Flour, où il ne se ferait pas très bien voir en citant, à un principal ami de son daron, du Prévert pur sucre : « Les religions ne sont que les trusts des superstitions. »

Ce qui n’allait pas l’empêcher de flirter ensuite avec l’enseignement soufi, ou encore les groupes Gurdjieff et l’injonction du « Rappel de soi ». Aujourd’hui, il en convient : « Sans Brassens et ses chansons, je serais peut-être tombé dans des dérives sectaires. » Curieux méandres du destin pour un garçon surnommé « camarade Goguenard » à la faculté de droit de Paris. Il se mettait à littéralement baver quand les communistes tentaient de l’embrigader ; tout en vomissant – au sens figuré – « la corpo », tenue la décennie précédente par Jean-Marie Le Pen : « Il y avait encore des aigles nazis dans leur local. »

Soixante ans plus tard, la règle de vie de Joël Favreau semble raccord avec les principes brasséniens : « J’aime être utile aux autres autant que possible sans pour autant crier des slogans. On n’est pas obligé d’abdiquer toute dignité en faveur du collectif. » Concrètement, notre homme transmet : à l’intention de la jeunesse en général et des publics scolaires en particulier.

On le trouve donc plus que jamais, à l’heure du centenaire de Georges Brassens, un peu partout dans l’Hexagone, revisitant à sa façon le répertoire, avec l’accordéoniste Rodrigue Fernandes aujourd’hui – après Jean-Jacques Franchin hier. Comme s’il faisait sienne jusqu’au bout cette maxime lâchée par son mentor, l’air de rien et pour l’éternité : « Mais, sans technique, un don n’est rien / Qu’un' sal' manie. »

Chez lui, à Ancenis, Joël Favreau lutte, à sa façon, contre la panne de transmission. © Mediapart

Antoine Perraud


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