Eric Zemmour en néo-Drumont vomissant la France musulmane

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Sous couvert d’une réflexion sur l’Histoire, Destin français, d’Éric Zemmour, s’avère un livre de guerre civile : un appel à l’expulsion de l’islam de France. Et le pendant antimusulman de La France juive de Drumont. Nauséeux…

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Les ravages d’André Castelot sont palpables. Éric Zemmour le dévorait dès 11 ans. Résultat : il est devenu telle une grenouille dans son bocal, grimpant sans relâche sur l’échelle du temps, ainsi qu’il s’en explique dans Destin français (Albin Michel) : « Écrire l’Histoire de la France, c’est pour moi monter et descendre inlassablement le même escalier : comment l’Église a fait un roi ; comment le roi a fait la nation ; comment la nation a fait la République ; comment la grande nation est devenue puissance moyenne ; comment la puissance moyenne est en danger de mort. »

Si vous ajoutez, à cette « vision », une écriture qui charrie les citations à coups de vaillants copier-coller d’âne savant, tout en obéissant à une logique pour le moins capricante à la « j’en-ai-marabout-de-ficelle » : vous récoltez un gros pavé (anti-soixante-huitard), confus mais obsessionnel, haineux tout en passant pour douloureux. Un livre effréné, débridé, insensé…

Nous pourrions nous contenter d’en rire : c’est chétivement pompeux et pompeusement chétif, comme du sous-Malraux surdéclamé : « Le conquérant d’hier est le conquis d’aujourd’hui et sera le conquérant de demain dans l’incessant flux et reflux de deux civilisations irréductiblement antagonistes. » Nous pourrions, à chaque page, jouer à une devinette calquée sur celles que proposaient les journaux du temps jadis : un musulman se cache dans ce paysage français, saurez-vous le retrouver ? Nous pourrions égrener sans fin les perles qu’enfile l’auteur : « Bossuet connaît ses classiques. » L’auteur va mal, tout fout le camp : « On ne comprend plus Napoléon. On ne peut plus le comprendre. » C’est presque aussi poignant que la constatation d’Alphonse Allais : « On a beau dire, plus ça ira, et moins on rencontrera de gens ayant connu Napoléon. »

Zemmour devrait se méfier, mais il ne se méfie pas. Il écrit comme conduisait son papa « installé dans la DS » : « D’une main nerveuse, voire brutale. » Notre essayiste se débat dans un spleen baudelairien. « La forme d’une ville change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel », se désolait le Poëte. Ce qui donne, sous la plume de l’auteur de Destin français : « Je ne reconnais pas, moi non plus, les quartiers où j’ai passé mon enfance et ma jeunesse. » Le voici qui enfonce le clou : « À Montreuil, on a l’impression que la ville vit sous permanente transfusion malienne. »

Les deux phrases qui suivent se nichent dans le fracas, se lovent dans l’anéantissement, se tapissent dans l’horreur : « Les commerces traditionnels ont fermé les uns après les autres, les boutiques halal fleurissent, les rares pâtisseries s’interdisent les babas au rhum. À Stains, j’ai cru comprendre que la paisible cité de mes grands-parents avait connu une importante promotion en devenant un centre européen du trafic de drogue. »

Avez-vous noté ce « j’ai cru comprendre » ? C’est la méthode, la morale et le modus operandi de M. Zemmour. Il y a ceux qui vont voir, qui étudient la question, qui vérifient. Et il y a celui qui a « cru comprendre », fort d’une conviction : « Même sous la torture, je continuerai d’affirmer que oui, décidément, c’était mieux avant. » La conviction se transmute en credo, avec ce passage révélateur, symptomatique, crucial – mais grammaticalement et stylistiquement boiteux, jugez-en :

« Je ne crois pas en la résurrection du Christ ni dans le dogme de l’Immaculée Conception, mais je suis convaincu qu’on ne peut être français sans être profondément imprégné du catholicisme, son culte des images, de la pompe, l’ordre instauré par l’Église, ce mélange subtil de Morale juive, de Raison grecque, et de Loi romaine, mais aussi de l’humilité de ses serviteurs, même forcée, de leur sensibilité aux pauvres, ou encore de ce que René Girard nous a enseigné sur la manière dont Jésus, en se sacrifiant, a dévoilé et délégitimé l’ancestrale malédiction du “bouc émissaire”. »

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Le Bouc émissaire (Grasset, 1982) de René Girard s’avère précisément la meilleure description des mécanismes de la haine antimusulmane et anti-arabe que déploie Éric Zemmour : « Le sens de l’opération est de rejeter sur les victimes la responsabilité de cette crise et d’agir sur celle-ci en détruisant lesdites victimes ou tout au moins en les expulsant de la communauté qu’elles “polluent” », analysait Girard.

Destin français s’avère réquisitoire itératif, avec l’islam en ligne de mire. Du temps de La Chanson de Roland (« L’Europe médiévale comprend qu’elle est avant tout chrétienne parce qu’elle refuse de devenir musulmane »), comme en ce terrible aujourd’hui : « Ce n’est pas un hasard si Israël est haï depuis des décennies par une gauche française postchrétienne et postnationale qui, après avoir vénéré l’Union soviétique de Staline et la Chine de Mao (certains de leurs aînés n’avaient pas hésité à collaborer avec l’Allemagne de Hitler), s’est soumise à l’Islam comme ultime bannière impériale pour abattre les nations. C’est la France qu’ils vomissent en Israël. La France d’antan et la France éternelle. »

Ce n’est plus le chagrin et la pitié ; c’est le délire et le tocsin ! Tous les amalgames sont permis au nom d’une prétendue concordance des temps qui sent son placage infécond. Ainsi, au sujet du pape Urbain II, qui lança la première croisade à la fin du XIe siècle, Éric Zemmour écrit : « Il en va de la survie de l’héritage de l’Empire romain et de l’intelligence grecque, rassemblés et sublimés dans leur synthèse chrétienne. Il en va du destin de l’Europe. Urbain II l’a compris. Le temps presse. La vague islamique déferle. »

Incapable de s’appuyer sur les travaux récents d’un Stéphane Boissellier, par exemple (professeur à l’université de Poitiers né en 1966), Zemmour s’en remet uniquement à une vieille tige, le médiéviste belge Henri Pirenne (1862-1935). Celui-ci demeure plus intéressant, même si dépassé, à propos de la formation des villes à partir de leurs activités marchandes que pour ses vues sur l’islam, furieusement datées. Mais notre essayiste les brandit pourtant, tel un trophée : « La différence est que partout où ils sont, ils dominent. »

Campant sans détour dans sa chasse aux mahométans débusqués du passé comme du présent, Zemmour se vautre dans les stéréotypes, astiqués non-stop pour qu’ils fassent lien entre son imaginaire et celui des lecteurs. Ce faisant, il illustre à nouveau Le Bouc émissaire de René Girard : « Les persécuteurs finissent toujours par se convaincre qu’un petit nombre d’individus ou même un seul put se rendre extrêmement nuisible à la société tout entière, en dépit de sa faiblesse relative. C’est l’accusation stéréotypée qui autorise et facilite cette croyance en jouant de toute évidence un rôle médiateur. Elle sert de pont entre la petitesse de l’individu et l’énormité du corps social. »

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Ce faisant surtout, M. Zemmour rejoint l’idée fixe et la rhétorique jadis affichées par Édouard Drumont dans La France juive (1886). Destin français aurait pu et dû s’appeler La France musulmane. Même ramassis de fantasmes surchauffés en guise d’appréhension conspirationniste d’un monde menacé dans ses fondements. Même réalité pervertie par des hantises tenant lieu de lucidité. Même culte d’un âge d’or monarchiste. Même crainte d’une déchirure irrémédiable de la nation sous les coups de boutoir d’un ennemi intérieur, inassimilable – conquérant impénitent et incorrigible étranger : il faut l’éliminer ou périr.

Même façon, enfin, de prétendre écrire l’histoire alors qu’il ne s’agit que d’historiettes, d’exempla alignés pour y accrocher angoisses et fureurs, mythes et prêches faux ou approximatifs, qui se présentent comme la libre parole non encore étouffée par l’esprit de soumission. Il y a passation de cauchemar entre Drumont et Zemmour, avec un transfert des juifs aux musulmans. Et c’est vertigineux…

Pour devenir un Drumont juif antimusulman, Éric Zemmour a dû faire allégeance à une France forte et coercitive qu’il porte aux nues, comme il l’explique dans Destin français : « Un jour, mon grand-père paternel me montra un des timbres qu’il collectionnait. Un combattant à la mine farouche, la tête surmontée d’un turban, brandissait un fusil. Un seul nom barrait l’image : Zemmour. C’était une tribu berbère célèbre, m’expliqua le vieil homme. Une des dernières à se soumettre à la France, bien après la prise de la smala d’Abd-el-Kader, que j’avais étudiée à l’école. Mon sort se compliquait : j’avais été colonisé par la France, et j’avais même farouchement résisté à l’envahisseur. »

Suivent des digressions sur ses aïeux ayant « donné des prénoms français à leurs enfants », ayant tombé la djellaba au profit des « costumes et des robes de Paris ». Pour aboutir à cet aveu constitutif : « J’avais toujours su qu’être français, c’était précisément ce sentiment qui vous pousse à prendre partie pour votre patrie d’adoption, même si elle avait combattu vos ancêtres. »

Une telle subordination, un tel fait de désintégration, une telle force désaxante se doublant d’un désir d’intégration radicale au sein de la puissance victorieuse, Jean-Paul Sartre l’analysa d’une façon magistrale, dans un article d’août 1945 intitulé : Qu’est-ce qu’un collaborateur ?

« Qu'est-ce qu'un collaborateur ? » figure dans le recueil d'articles « Situations III » « Qu'est-ce qu'un collaborateur ? » figure dans le recueil d'articles « Situations III »
Sartre écrivait ceci : « Le collaborateur est atteint de cette maladie intellectuelle qu’on peut appeler l’historicisme. L’histoire nous apprend en effet qu’un grand événement collectif soulève, dès son apparition, des haines et des résistances, qui, pour être parfois fort belles, seront considérées plus tard comme inefficaces. Ceux qui se sont dévoués à une cause perdue, pensaient les collaborateurs, peuvent bien apparaître comme de belles âmes : ils n’en sont pas moins des égarés et des attardés dans leur siècle. Ils meurent deux fois puisqu’on enterre avec eux les principes au nom desquels ils ont vécu. »

Et Sartre ajoute : « Les promoteurs de l’événement historique, au contraire, qu’il s’agisse de César ou de Napoléon ou de Ford, seront peut-être blâmés de leur temps au nom d’une certaine éthique ; mais cinquante ans, cent ans plus tard, on ne se souviendra que de leur efficacité et on les jugera au nom des principes qu’ils ont eux-mêmes forgés. J’ai cent fois relevé chez les plus objectifs, cette tendance à entériner l’événement accompli simplement parce qu’il est accompli. »

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