Comment les «gilets jaunes» ont fait exploser les cadres de pensée

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Les ronds-points vus par les penseurs : c’est à une tentative d’analyse à chaud de la mobilisation des « gilets jaunes » que se prêtent quinze chercheurs dans Le fond de l’air est jaune, paru ce jeudi au Seuil. Mediapart propose à la lecture l’introduction de ce recueil de textes, lesquels aident à saisir la force d’un mouvement qui est parvenu, comme rarement au cours de la décennie, à imposer au centre du débat la question de la justice sociale.

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Les éditeurs se sont emparés du mouvement des « gilets jaunes », si inédit et riche en interprétations. Alors que les grilles de lecture habituelles sont de peu de secours pour comprendre ce qui surgit sous nos yeux, nous vous proposons la lecture de l’introduction d’un recueil de textes, coordonné par notre journaliste Joseph Confavreux, qui paraît aujourd’hui aux éditions du Seuil. En parallèle à la couverture journalistique fouillée proposée par Mediapart depuis le début de la mobilisation (retrouver ici notre dossier), ce livre offre un panorama de quelques-unes des analyses les plus percutantes publiées ces derniers jours, certaines dans le Club de Mediapart, par des chercheurs. Parmi eux, Étienne Balibar, Ludivine Bantigny, David Graeber, Samuel Hayat, Sophie Wahnich et Michelle Zancarini-Fournel, qui toutes et tous à leur manière documentent le temps présent, au travers du prisme de la philosophie, de l’histoire, de la sociologie ou de l’économie. Nous signalons la parution, en même temps, d’un autre ouvrage aux ambitions proches, celui de La Découverte, coordonné par le site AOC, pour Analyse Opinion Critique, qui rassemble chaque jour des textes écrits par des chercheurs, des intellectuels, des écrivains et des journalistes.

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Les ronds-points sont une invention française, tout comme l’idée de les bloquer vêtus de gilets jaunes. C’est en effet l’urbaniste Eugène Hénard (1849-1923) qui a réalisé le premier giratoire de l’histoire, autour de l’Arc de Triomphe à Paris. Sans pouvoir se douter que la place de l’Étoile, comme plusieurs des 30 000 ronds-points que compte aujourd’hui la France, championne du monde en la matière, deviendrait en 2018 l’un des improbables épicentres d’une révolte inédite.

En y installant leurs baraques, leurs tentes, leurs plots et leurs barrières, les manifestants les ont transformés en places publiques, permettant à des gens qui s’évitaient jusqu’alors de fraterniser. Ils ont aussi, et ainsi, fait voler en éclats les faux-semblants consensuels d’une société qui a remplacé le carrefour, avec ses risques de collisions mais encore ses possibilités de rencontres, par le rond-point, métaphore et illusion d’un monde où tous les flux iraient dans la même direction, mais pas à la même allure que les grosses cylindrées conduites par les « premiers de cordée. »

Ainsi que l’ont écrit le philosophe Pierre Dardot et le sociologue Christian Laval, « les gilets jaunes, que cela plaise ou non, ont réussi ce que trente ans de luttes sociales n’ont pas réussi à faire : mettre au centre du débat la question de la justice sociale. Mieux, ils ont imposé on ne peut plus clairement la question fondamentale pour toute l’humanité du lien entre justice sociale et justice écologique. »

De cette histoire encore en cours, chacun conserve sans doute déjà un souvenir de quelque chose qu’il n’aurait jamais cru voir ou entendre : les Champs-Élysées, interdits aux manifestations depuis le 6 février 1934, pris d’assaut et couverts de lacrymo ; un opticien de Saint-Étienne reconnaissant, médusé, certains de ses clients parmi les pilleurs de son magasin ; un gilet jaune filmant en Facebook Live l’intégralité de son entretien avec un ministre ; le mariage de deux manifestants vêtus de jaune au péage occupé de Séméa-Tarbes-Est ; une « mamie asthmatique », ainsi qu’il était écrit sur son gilet, s’aspergeant les yeux de sérum physiologique entre deux charges de CRS ; des groupes d’extrême gauche et d’ultra-droite battant le même pavé, mais en venant parfois aux mains ; ou encore les comparutions immédiates sidérantes de « primo-manifestants », selon le terme désormais consacré pour décrire tel boucher-charcutier de quarante-cinq ans venu spécialement des Hautes-Alpes, ou tel autre forgeron de trente-sept ans tout juste débarqué des Ardennes afin de « monter sur » l’Élysée…

Au rond-point d'Ancenis, le 18 janvier 2019. © Reuters Au rond-point d'Ancenis, le 18 janvier 2019. © Reuters

De cette histoire encore en cours, il est toutefois déjà possible, voire nécessaire, de fixer certains contours sans en figer le sens. Afin de prendre la mesure d’un événement qui a bouleversé, selon leurs propres mots, l’atonie existentielle de beaucoup de celles et ceux qui y ont participé, mais aussi fracassé le sentiment diffus d’impuissance politique de nombre de celles et ceux qui les ont observés, de tout près ou de plus loin. En effet, pour reprendre les mots de l’écrivain Dimitris Alexakis, le soulèvement des gilets jaunes fait « apparaître, comme en une explosion, tout un monde. Il politise des situations, des lieux et des parcours qui semblaient avoir été remisés hors du champ politique ».

Bien sûr, ainsi que l’écrivait Edgar Morin, « ces événements extraordinaires échappent aux explications ordinaires ». Et il serait donc vain de chercher une signification monolithique, ou même dominante, à cette mobilisation, à la fois protestation contre la vie chère, demande de justice sociale et fiscale, conséquence de la déréliction des institutions représentatives, reflet d’une « situation populiste », pot-pourri de passions joyeuses ou tristes, miroir des travers monarchiques d’une Ve République qui ne veut connaître qu’un homme seul face à « son » peuple, ou encore signal d’un « épuisement physique et psychologique qui est aussi la trace de notre épuisement démocratique », selon l’historien Quentin Deluermoz

L’éventail des comparaisons historiques qui ont pu être projetées sur les gilets jaunes, depuis la Révolution française jusqu’au mouvement de Pierre Poujade ; depuis les « chemises vertes » agraires de l’entre-deux-guerres jusqu’aux bonnets rouges des années 2010 ; depuis les journées de juin 1848 jusqu’aux révoltes viticoles de 1907, atteste aussi de la difficulté à cerner le caractère inédit de cette révolte contemporaine.

Tenter de la comprendre – c’est-à-dire en accueillir les formes, en saisir les ressorts et en imaginer les conséquences – suppose alors tout à la fois de croiser les regards et de rester modestes. Car si les gilets jaunes ont percuté toute une société, ils ont fait trembler les cadres d’analyse des chercheurs et des penseurs.

Au début, le monde intellectuel a d’ailleurs regardé le plus souvent de loin, voire en se pinçant le nez, une mobilisation qui semblait remettre en cause aussi bien les défis écologiques contemporains que la solidarité nationale permise par l’impôt. La présence de groupuscules fascistes, comme les propos sexistes, homophobes, racistes et antisémites tenus par certains gilets jaunes, et surexposées par certains commentateurs politiques ou médiatiques, ont ajouté au brouillage.

Toutefois, rapidement, nombre de penseurs et de chercheurs ont emprunté le chemin inverse d’Éric Brunet, journaliste pour RMC et BFM, qui avait endossé son gilet jaune le 17 novembre, lors du premier acte de la mobilisation, avant de s’en désolidariser, quand il s’avéra que ce qui se passait ne pouvait être réduit à une protestation antifiscale d’automobilistes en colère, ni même de « gaulois réfractaires » fiers du drapeau tricolore.

Il ne s’agissait pas, pour toute une partie du monde intellectuel, d’endosser sans regard critique un vêtement réfléchissant devenu un signifiant flottant propice à toutes les appropriations et les projections. Mais se mettait d’abord à jour la nécessité de défendre les gilets jaunes contre le mépris de classe dont ils étaient souvent victimes.

L’historien Gérard Noiriel, auteur d’une récente Histoire populaire de la France (Agone, 2018) et lui-même issu d’un milieu populaire, a ainsi précocement remis en cause l’idée que l’on aurait affaire à une « jacquerie », terme péjoratif, symptôme de « l’importance du langage dans l’interprétation des luttes populaires. » Quant à l’écrivain Édouard Louis, il a jugé que « les gilets jaunes représentent une sorte de test de Rorschach sur une grande partie de la bourgeoisie ; ils les obligent à exprimer leur mépris de classe et leur violence que d’habitude ils n’expriment que de manière détournée. »

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