Le monde désaxé de Cassius Clay, selon Alban Lefranc

Par

De roman en roman, de la bande à Baader à Mohamed Ali, en passant par Nico ou Fassbinder, Alban Lefranc ne met pas seulement l'Allemagne et l'Amérique en perspective, mais la manière dont le langage (dé)construit l'Histoire. Analyse à l'occasion de la parution du Ring invisible.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Pour Alban Lefranc, écrire revient à « jeter des sondes, poser un monde ». Tout part de ce que d’autres ont appelé des Vies imaginaires (Marcel Schwob) ou des « hypothèses biographiques » (Arno Bertina). Ne pas être dans une stricte fidélité à l’Histoire ou à la biographie mais faire surgir une conscience privée comme politique à travers le prisme du corps intime et social. Découvrir des vérités qui ne s'énoncent pas dans l'évidence ou la saisie univoque, en somme, seule manière de dire comment les choses « se passent, entre corps vivants, dans le temps vivant ».

Cette recherche passe par ce qu'Alban Lefranc nomme un « putsch interprétatif » : il puise l’inconnu dans le passé, et la figure élue – de la chanteuse Nico au boxeur Mohamed Ali, en passant par Baader ou Fassbinder – devient une « surface de projection » permettant d’articuler vie et fiction, récit et politique. Le roman réinterprète le passé et fait saillir son devenir. Ainsi émerge « un trajet fantastiquement romanesque (très beau mais très dangereux) », comme l’écrit Alban Lefranc dans Fassbinder, La mort en fanfare.

De roman en roman se compose un cycle : d’abord Des foules des bouches des armes (Léo Scheer, 2006) autour de Bernward Vesper, « un jeune homme empêché, un jeune homme épuisé qui voudrait devenir écrivain ». Il a un père « poète authentiquement nazi, nazi de la première heure et dépourvu de toute honte » puis un fils, Félix, avec Gudrun Ensslin « future icône, égérie de la Fraction armée rouge ». Les faits sont là, Alban Lefranc les réinvestit pour dire les failles d’une Allemagne, la complexité des filiations quand « on fait partie soit du problème, soit de la solution. Entre les deux, il n’y a rien ».

Vous n’étiez pas là (Verticales, 2009) se centre sur Nico, « queen of the bad girls », « bad girl ostentatoire » : le roman dépasse l’icône vide et tant méprisée pour chercher Christa Päffgen, experte en mystifications – elle s’invente une enfance, des pères, des vies potentielles. Pour l’écrivain, elle incarne l’ambiguïté de l’histoire allemande d’après-guerre, du poids du nazisme aux explosions de violence. Il y a « l’odeur de bombe et de boue » de son nom, sa parole en déroute entre inventions et silences abyssaux, sa vie brève et chaotique. Dans son corps même, Nico dit le vacillement des sens, les absences de certitudes historiques.

L’Allemagne de l’après-guerre est toujours présente dans Fassbinder, La mort en fanfare (Rivages, 2012) : après la « photogénie » de Baader et Nico, la laideur hyperbolique que le cinéaste, « courtaud grêlé de petite vérole », « né dans l’anéantissement du nazisme », fait exploser sur l’écran, la violence sublime de ses films qui ont pour dessein de « creuser le temps de l’intérieur, ouvrir des poches à l’intérieur du temps ». Enfin, avec le dernier roman paru, Le Ring invisible (Verticales, 2013), Alban Lefranc quitte l’Allemagne pour l’Amérique mais reste dans les années 1960-70 et réinvente le déjà mythique Ali, « Mohamed, alias Cassius X, alias Cassius Clay, alias The Greatest of All Time, alias lui-même ».

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale