Disparition de Miguel Abensour: l'utopie est plus que jamais une «dédicace à l'avenir»

Par et Vincent Truffy

Philosophe, fin connaisseur de l’École de Francfort et des théories de l’utopie, Miguel Abensour est mort samedi 22 avril, à Paris, à l’âge de 78 ans. Nous l’avions rencontré au mois de juin 2010. Voici l’entretien filmé, et retranscrit, que nous avions eu avec lui square Léo-Ferré, sous les fenêtres de Mediapart.

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Le philosophe et fin connaisseur des théories de l’utopie Miguel Abensour vient de mourir à l’âge de 78 ans. Il avait notamment remarquablement isolé le sentiment de l’injustice sociale dans la pensée politique du philosophe Pierre Leroux comme ferment des théories socialistes au XIXe siècle en France.

Miguel Abensour, le 7 juin 2010, à Paris Miguel Abensour, le 7 juin 2010, à Paris
Son œuvre filant une utopie libératoire est à mettre plus que jamais dans toutes ces mains, qui font et qui rêvent, ensemble, à mille lieues des intérêts particuliers et des spectacles aliénants à quoi se réduit pour beaucoup la représentation « politique ». Voici l’entretien que nous avions eu avec lui square Léo-Ferré, au printemps 2010, sous les fenêtres de Mediapart, à l’occasion de la parution du tome II de ses « Utopiques ».

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Le philosophe Miguel Abensour publie L’homme est un animal utopique aux Éditions de La Nuit. Si l'on est familiarisé, depuis Aristote, avec la figure de l'homme en tant qu'«animal politique», que peut bien être cet homme utopique ? L'utopie elle-même est-elle bien ce que l'on croit en savoir ?

Car, comme on peut le constater, à l'usage, la langue gauchit parfois de façon notable le sens des mots. C'est particulièrement spectaculaire dans l'emploi des adjectifs, ces termes de relation. Imaginez une seule seconde André Breton confronté à l'usage courant aujourd'hui de « surréaliste ». Or, sur le plan plus général des idées, l'adjectif « utopique » a subi à peu près le même sort.

Mais rien ne sert de s'offusquer de ce « gauchissement » qui indique, au contraire, que les mots sont au travail : ils servent, s'usent, se tordent d'avoir trop servi, comme dit le poète. Ou le penseur, qui songe également à les arracher de cette gangue et à les replanter ailleurs, où autre chose a cours dont on a fait mine de s'éloigner mais qui n'a jamais cessé de nous concerner (et si ce n'est pas l'Histoire, quelle est donc sa part ?).

De l'utopie, c'est avec Miguel Abensour en particulier qu'on se convainc très vite de l'importance qu'il y a à refonder son sens « commun ». Et précisément, parce qu'à ce mot, à travers une certaine tradition de la pensée politique, s'attache une dimension toute relationnelle de l'altérité. D'où sans doute, dans l'esprit de Miguel Abensour, cette fortune faite à la forme adjectivale « utopique ». Car le dernier ouvrage du philosophe, L'homme est un animal utopique, forme en effet le second volet de ses « Utopiques ».

Pour l'évoquer, il fallait donc ouvrir toutes grandes les portes pour qu'entre l'utopie, et on a choisi de mener en plein air cet entretien, square Léo-Ferré (dans le XIIe, sous les fenêtres de Mediapart), où Miguel Abensour nous a rejoints en voisin. Pour autant, les «itinéraires» n'ont pas manqué à la version « critique » de la philosophie politique dont se revendique cet ancien président du Collège international de philosophie et professeur émérite de l'Université Paris VII-Diderot.

On a en mémoire vive, toujours actuelle, la fameuse collection « Critique de la politique » que Miguel Abensour dirige chez Payot depuis 1974. Dans le sillage de l'École de Francfort de Max Horkheimer et Theodor Adorno, place y fut faite notamment à Ernst Bloch, Walter Benjamin, Siegfried Kracauer, Maximilien Rubel. À ces seuls noms (la liste est longue), on voit bien pourquoi il convient de parler d'une véritable œuvre éditoriale « théorique ».

De ces itinéraires, Miguel Abensour (né en 1939) a récemment rassemblé dans un ouvrage somme (Pour une philosophie politique critique, Sens&Tonka, 2009) les grandes lignes et voisinages. Il faut bien percevoir que son propre travail d'auteur en tant que critique de la politique s'inscrit dans un rapport jamais interrompu à la Révolution française, notamment à travers l'œuvre de Saint-Just. Cette interrogation incessante sur la «vraie démocratie», telle qu'elle fut pensée par le jeune Marx, s'est transformée en une réflexion sur la «démocratie insurgeante» (contre l'Etat). Cela ne pouvait aller sans une mise en question radicale de la tradition propre à la philosophie politique, par référence tant aux travaux de Hannah Arendt qu'à ceux de Claude Lefort.

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C'est ce travail critique de la domination articulée au politique que Miguel Abensour a trouvé à enrichir dans L'homme est un animal utopique. Un dialogue imaginatif, imprimé par les « maîtres rêveurs » qu'en sont Martin Buber et Emmanuel Levinas, s'y donne libre cours, s'emplissant des voix de Thomas More, La Boétie, les pensées libertaires ou socialistes de l'utopie, Marx, Walter Benjamin... Car alors même que la philosophie politique dans son ensemble lui paraît devenir une entreprise de «restauration», de préservation de l'ordre établi, rien de plus simple, pour Miguel Abensour, que d'invoquer ces sources intarissables de l'utopie.

Pour mémoire, le texte principal qui compose Le Procès des maîtres rêveurs (Utopiques I) a paru dans les Etudes de marxologie de Maximilien Rubel… en 1972. Et quel est-il, ce texte ? Ou plutôt, ce manifeste : ni plus ni moins que « Pierre Leroux et l'utopie socialiste », suivi de la « Lettre au Docteur Deville ». C'était là déjà faire se rejoindre, comme a pu le souligner Louis Janover, dans la figure de l'utopie deux penseurs, Marx et Leroux, fondateur ou précurseur d'une pensée utopique et révolutionnaire, sciemment occultée, confisquée, trahie par des idéologies d'État.

Le rappel vaut avertissement : « L'utopie s'interroge sur les nouveaux moyens de réaliser l'idée d'émancipation et de dépasser ce qui se pose à chaque fois comme horizon indépassable. »

Voir sous l'onglet Prolonger une bibliographie choisie.

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Cet entretien a été réalisé le lundi 7 juin 2010. Miguel Abensour avait tenu à apporter quelques modifications au texte retranscrit de l'entretien filmé par souci du lecteur.