De l'importance de traverser hors des clous

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Faut-il, dès aujourd'hui, éviter de respecter les passages piétons pour, demain, être en état de résister à une loi inique ou un ordre absurde ? C'est, en résumé, la thèse que développe James C. Scott dans son dernier ouvrage, Petit Éloge de l'anarchisme.

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James C. Scott, professeur de science politique et d'anthropologie à Yale, avait déjà étudié « l’art de ne pas être gouverné » à travers les peuples d’Asie du Sud-Est ayant fui ou échappé à l’État, en montrant que le nomadisme, l’agriculture itinérante ou l’oralité pouvaient ne pas être les simples étapes préliminaires de notre monde développé et étatisé, mais bien de véritables choix politiques conscients et rationnels (voir ici notre compte-rendu).

Il prolonge, dans un Petit Éloge de l’anarchisme publié par les Éditions Lux, son travail de terrain, à travers non pas un texte programmatique mais plutôt un manuel d'exercice de l'esprit et du comportement, fondé sur l’hypothèse que l’insubordination et les désobéissances ponctuelles aux règles peuvent être plus fécondes politiquement, voire plus efficaces en pratique, que l’action des organisations syndicales ou des grands mouvements sociaux.

Pour l'anthropologue, il n'est en effet pas nécessaire « d'établir un complot en bonne et due forme pour obtenir les effets pratiques d'un complot. Plus de régimes ont été forcés à capituler, petit à petit, par ce que l'on appelé la "démocratie irlandaise", soit la résistance silencieuse et obstinée, la défection et la férocité de millions de personnes ordinaires, que par des avant-gardes révolutionnaires ou des foules en émeute ».

La pensée anarchiste est, en France, cantonnée à une imagerie folklorique de drapeaux noirs et à un projet d’en finir avec l’État. Elle a pourtant, aux États-Unis, droit de cité dans les plus prestigieuses universités et a produit certains des ouvrages politiques les plus décapants de ces dernières années, notamment celui de David Graeber sur la dette (voir ici notre-compte rendu). Notamment parce que « l’anarchisme » n’y désigne pas exactement ce qu’on entend habituellement de ce côté de l’Atlantique.

Ainsi, pour Scott, qui explique que son « intérêt pour la critique anarchiste de l'État découle d'une forme de désillusion et d'espoirs déçus à l'égard des possibilités d'un changement révolutionnaire », en particulier le constat « que pratiquement toutes les grandes révolutions réussies ont abouti à la création d'un État encore plus puissant que celui qu'elles avaient renversé », l'anarchisme n'est pas nécessairement synonyme d'hostilité à l'État.

« Contrairement à bien des penseurs anarchistes, raconte-t-il, je ne crois pas que l'État soit partout et en tout temps l'ennemi de la liberté. Pour les Américains, il suffit d'évoquer l'image de la Garde nationale fédérale accompagnant des enfants noirs à l'école à travers une foule menaçante de Blancs en colère à Little Rock, en Arkansas, en 1957, pour se rendre compte que l'État peut, dans certaines circonstances, jouer un rôle émancipateur. »

Sa plaidoirie pour un « regard anarchiste » tient également à se dissocier d'un axe de pensée anarchiste, au sens d'une « doctrine libertaire qui tolère (et va jusqu'à encourager) de vastes écarts de richesse, de propriété et de statut. Bakounine l'avait bien compris : dans des conditions de grande inégalité, la liberté et la démocratie ne sont qu'une cruelle imposture ».

À partir du moment où « la démocratie sans égalité relative est un infâme canular », et « si l'égalité relative est une condition nécessaire de la mutualité et de la liberté, comment peut-elle être garantie autrement que par l'État ? » interroge James C. Scott. Avant de conclure : « Face à cette énigme, je crois, autant du point du vue théorique que du point de vue pratique, que l'abolition de l'État n'est pas une option à considérer. » Que circonscrit alors cet « anarchisme » prêt à accepter l’État et à contraindre ceux qui refuseraient de se plier à des impératifs d’égalité au moins relative ? Pour l'anthropologue, l'anarchisme est plutôt à entendre dans le sens de la mutualité ou de la « coopération sans hiérarchies et sans le monopole de l'État ».

Rosa Luxemburg en 1915 Rosa Luxemburg en 1915
S'il en fait alors l'éloge, c'est aussi, avant tout, pour la « tolérance dont font preuve les anarchistes à l'égard de la confusion et de l'improvisation qui accompagnent l'apprentissage social ainsi que la confiance en la coopération spontanée et la réciprocité ». Il cite à ce sujet Rosa Luxemburg, pour laquelle « les erreurs commises par un mouvement ouvrier véritablement révolutionnaire sont historiquement infiniment plus fécondes et plus précieuses que l'infaillibilité du meilleur "comité central" ».

Le livre est rédigé à partir d’une inquiétude contemporaine : « Les deux derniers siècles passés sous l'emprise de l'État et des économies libérales nous ont peut-être socialisés de telle sorte que nous avons pratiquement perdu toutes nos habitudes de mutualité et que nous sommes par conséquent en danger de devenir exactement les dangereux prédateurs qui, selon Hobbes, peuplaient la nature à son état sauvage. » James C. Scott plaide alors pour une revalorisation des principes de coopération et d’autonomie au cœur des pratiques anarchistes et estime que « l'anarchisme a beaucoup à nous apprendre sur les moyens d'opérer le changement politique, qu'il soit réformiste ou révolutionnaire ».

Mais l’originalité de son approche réside dans l’idée que ce regard anarchiste sur le passé souligne l’importance d’adopter, au présent et pour le futur, des conduites désobéissantes et des comportements insoumis, pour rompre, dans la vie quotidienne, avec les « habitudes d'obéissance automatique », qui peuvent s’avérer mortifères dans des situations moins anodines.

Scott exhorte donc ses lecteurs en ces termes : « Chaque jour, si possible, enfreignez une loi ou un règlement mineur qui n'a aucun sens, ne serait-ce qu'en traversant la rue hors du passage piéton », parce « qu'un jour, vous serez appelés à enfreindre une grosse loi au nom de la justice et de la rationalité. Tout en dépendra. Vous devrez être prêts. Comment vous préparerez-vous à ce jour où votre choix sera vraiment important ? Il faut "garder la forme" pour être prêt quand le grand jour arrivera. »

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