Littéralement Nathalie Quintane

Par

Un pavé dans ce mois de mai : Un œil en moins de Nathalie Quintane regarde le monde de face. On n’y trouvera pas de réconfort, mais un peu de réel, et d’allant.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

En ce joli mois de mai, qu’on nous dit dévolu à la contestation, beaucoup s’occupent à commémorer une révolte révolue pour mieux enterrer les colères d’aujourd’hui. C’est ce qui vient de se produire au théâtre de l’Odéon, où plutôt que de laisser quelques étudiants s’inviter à une soirée consacrée à « L’Esprit de mai », la direction a préféré leur envoyer la police (lire ici et ici). Il ne faudrait pas que la célébration de l’agitation passée soit gâchée par l’irruption du présent.

D’autres trouvent que le joli mois de mai est un moment idéal pour un salon de l’auto-édition portant le nom seyant d’« Anti-Aufklärung », ce qui, sous des allures cuistres, veut tout bonnement dire « Anti-Lumières », celles du XVIIIe siècle : vive l’obscurantisme ! Un brouet d’Adorno mal digéré prétend agrémenter la chose. On hésite : insondable bêtise ou nostalgie proto-totalitaire ? Un peu des deux sans doute, la mode est au fascisme chic : il faut des fumets putrides à ces nouvelles élégances qui se rêveraient provocantes quand elles ne sont qu’infectes (en 2017 un club parisien « dédié aux cultures alternatives » avait pris pour nom celui de la république mussolinienne, Salò).

En ce décidément pas très joli mois de mai, il est temps de lire Nathalie Quintane. On n’y trouvera pas de réconfort, mais un peu de réel, et d’allant.

 © DR/ P.O.L. © DR/ P.O.L.
Dans un monde qui se gargarise de signifiants d’opérette (« Performance historique », « dangereuse tribune ouverte »), pour mieux évacuer les signifiés lourds et patauds (le réel), Un œil en moins s’attelle à cette tâche ingrate : regarder le monde en face.

Nathalie Quintane écrit de la littérature ras des pâquerettes, et elle en est fière. Son premier livre s’appelait Chaussure, et il se présentait ainsi : « Chaussure n’est pas un livre qui, sous couvert de chaussure, parle de bateaux, de boudin, de darwinisme, ou de nos amours enfantines. Chaussure parle vraiment de chaussure. » Le littéral a une vertu poétique : c’est le parti pris des choses de Ponge, ou le travail des objectivistes américains : « décrire ce qu’on voit et ce qu’on entend », comme l’explique Emmanuel Hocquard.

Le littéral a du même coup une vertu politique : pas question de prendre la pose, de s’essayer à faire du style, ambiance rébellion vintage. Il s’agit de regarder le monde comme il est ; Tomates, paru en 2010, se donnait pour objet de parler « de ce qui se passe au moment où il est écrit (2009), de la plante au sommet de l’État » : du jardin de l’auteure à « l’affaire » Tarnac – et c’était un livre gorgé de sève, pugnace.

Nathalie Quintane. © Bamberger Nathalie Quintane. © Bamberger
Un œil en moins n’est pas aussi vigoureux, il est plus disert : du végétal on est passé au minéral, c’est un « pavé » ; mais il procède de la même logique que Tomates, qui expliquait, dans la postface de sa réédition en poche : ce livre « considère que la littérature est avant tout une activité critique. Seulement, contrairement à d’autres disciplines, elle n’a aucune réponse préalable, elle n’a pas de plan. Comme les chevaliers du Moyen Âge, elle ne connaît pas le nom de l’aventure qu’elle va vivre ».

L’aventure, cette fois, ce sont les Nuits debout, à Paris, ou dans le « bled » du Sud où vit Quintane : l’occupation, l’épiphanie d’une voix collective, la fabrication des tracts… et puis la répression. L’œil en moins du titre est d’abord celui des violences policières : l’auteure propose d’ailleurs un beau tableau à double entrée qui croise les parties du corps touchées avec le matériel policier utilisé, pour donner un état de la situation, qui indique par exemple : « Chevilles Pieds/ Grenades désencerclantes = 9 hématomes ; 2 plaies. » Pas de place pour l’indignation ici, ou pour l’envolée pathétique. Rester terre à terre, faire des constats, c’est bien plus terrible, et bien plus drôle.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale