Octave Mirbeau, l’écrivain qui démentait comme un arracheur de masques

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Retour sur un prodigieux pamphlétaire, romancier, dramaturge et journaliste, mort voilà cent ans. Octave Mirbeau n’a jamais paru aussi actuel, avec son art d’enfoncer les portes fermées ou de rabattre le caquet des valeurs bourgeoises…

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Du stade Vélodrome de Marseille, pendant un match de football, souvent s’élève une clameur en forme d’impératif du verbe aimer : « OM ! OM ! OM ! » Ces mêmes initiales électrisantes résonnent, plus assourdies et avec une autre signification, parmi les admirateurs d’un immense écrivain français mort en 1917 – le centenaire de son trépas n’est guère célébré par la République, qui semble garder un chien de sa chienne à cet insoumis intégral : Octave Mirbeau !

Octave Mirbeau (1848-1917) Octave Mirbeau (1848-1917)
Sa vie fut réglée comme du papier à musique révolutionnaire. Né le 16 février 1848 (six jours avant l’insurrection parisienne marquant le début du Printemps des peuples), il est mort le 16 février 1917 (deux jours avant – selon le calendrier Julien en vigueur dans l’Empire russe – que Petrograd ne commençât de secouer le joug tsariste avec la grève des ouvriers de l’usine Poutilov).

Poussant son dernier soupir à la date de son anniversaire – un 16 février donc –, Octave Mirbeau accomplit lui-même sa révolution, au sens premier (du latin revolvere) : revenir au même point. Tout le contraire de son œuvre, qui s’est libérée des ornières initiales pour ne jamais y verser à nouveau.

L’écrivain sera d’abord, après la défaite de 1870 – vécue dans un régiment de Mobiles –, un « prolétaire de lettres », obligé de prostituer sa plume au profit de fieffés réactionnaires : il rédigera les éditoriaux politiques de L’Ordre, feuille appartenant à un ancien député bonapartiste de l’Orne dont O.M., pour gagner son pain, devient le secrétaire particulier.

Secrétaire particulier, il le sera aussi du directeur d’un journal parisien qui, lorsqu’il se tournait vers sa gauche, apercevait Le Figaro : Le Gaulois, huppé, mondain et monarchiste – tendance guêtres à boutonnage latéral et gants gris perle.

À partir de 1885, enfin lancé, sautant d’un support à l’autre, créant parfois d’éphémères périodiques proches de ses idées libertaires, Octave Mirbeau entame une carrière de chroniqueur expert et renommé, livrant un avis toujours très attendu sur la peinture, la sculpture, la musique, le théâtre et la production littéraire de son temps. Il est l’un des premiers à défendre avec ferveur Camille Claudel.

Dans le domaine politique, il vole au secours des anarchistes (Félix Fénéon et Laurent Tailhade notamment), victimes des lois scélérates en 1894. Il se révèle également dreyfusard intraitable. Il publie par ailleurs des contes empoignants qui le mènent tout naturellement à la littérature, où il fait une entrée fracassante avec la publication, en 1900, du Journal d’une femme de chambre.

Le journal d'une femme de chambre de Luis Buñuel (1964) © Universcine

Petite piqûre de rappel de cette œuvre, sans doute la plus célèbre d’O.M., portée à l’écran par Luis Buñuel, avec Jeanne Moreau dans le rôle de la narratrice ancillaire, Célestine. Voici comment celle-ci renverse la relation maître-esclave, dès sa première accointance avec Monsieur, qu’elle aide à se déchausser :

« Dans un mouvement que j’essayai de rendre harmonieux et souple, et même provocant, je me suis agenouillée en face de lui. Et pendant que je l’aidais à retirer ses bottes, qui étaient mouillées et couvertes de boue, j’ai parfaitement senti que son nez s’excitait aux parfums de ma nuque, que ses yeux suivaient, avec un intérêt grandissant, les contours de mon corsage et tout ce qui se révélait de moi, à travers la robe… Tout à coup, il murmure :

— Sapristi ! Célestine… Vous sentez rudement bon…
Sans lever les yeux, j’ai pris un air ingénu :
— Moi, Monsieur ?…
— Bien sûr… vous… Parbleu !… je pense que ce n’est pas mes pieds…
— Oh ! Monsieur !…

Et ce : “Oh! Monsieur !” était, en même temps qu’une protestation en faveur de ses pieds, une sorte de réprimande amicale – amicale jusqu’à l’encouragement – pour sa familiarité… A-t-il compris ?… Je le crois, car, de nouveau, avec plus de force, et, même, avec une sorte de tremblement amoureux, il a répété :
— Célestine !… Vous sentez rudement bon… rudement bon…

Ah mais ! il s’émancipe, le gros père… J’ai fait celle qui était légèrement scandalisée par cette insistance, et je me suis tue… Timide comme il est et ne connaissant rien aux trucs des femmes, Monsieur s’est troublé… Il a craint sans doute d’avoir été trop loin, et changeant d’idée brusquement :
— Vous habituez-vous ici, Célestine ?…
Cette question ?… Si je m’habitue ici ?… Voilà trois heures que je suis ici… J’ai dû me mordre les lèvres, pour ne pas pouffer… Il en a de drôles, le bonhomme… et vraiment il est un peu bête… Mais cela ne fait rien… Il ne me déplaît pas… Dans sa vulgarité même, il dégage je ne sais quoi de puissant… et aussi une odeur de mâle… un fumet de fauve, pénétrant et chaud… qui ne m’est pas désagréable. »

En 1900, Mirbeau s’avère précurseur de toutes les modernités. Du point de vue stylistique, son jeu hoquetant avec le code typographique – points de suspension et d’exclamation à volonté ! – annonce Louis-Ferdinand Céline. La morale bourgeoise est catapultée par la sensualité transgressive et olfactivement incorrecte des corps cessant d’être sages. Et l’écrivain genre à mort avant la lettre, mêlant transtextualité et transexualité – même s’il est loisible aux spécialistes de déceler tant de mâles caractères dans une prose prétendument féminine…

Du point de vue politique, son principal exégète, Pierre Michel (cf. la Boîte noire en… pied d’article), note dans sa préface au Journal d’une femme de chambre : « Le romancier nous incite à en conclure que les motivations des antidreyfusards s’enracinent dans le cerveau reptilien, que les nationalistes et les antisémites qui ne cessent de crier “Mort aux Juifs” ne sont que des assassins en puissance, et que le combat des dreyfusistes est bien celui des Lumières contre les ténèbres, de la pensée libre contre la part d’inhumain que tous les hommes, lointains descendants des grands fauves, portent en eux. »

Du point de vue littéraire enfin, O.M. enchaîne les provocations prophétiques. Après avoir, au mépris des conventions bourgeoises, offert la parole à une domestique, il élève sa voiture automobile au rang d’héroïne, donnant même pour titre au roman sa plaque d’immatriculation : La 628-E8 (1907) Le livre est dédié au constructeur Fernand Charron. Et l’écrivain, dans une verve androïde anticipatrice, prête à la carrosserie une nature désirable, une énergie lascive, une jouissance motrice pour le moins osées :

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« Si je suis sensible, par exemple, à la belle ligne, à la belle courbe, si pleine, si modelée, si parfaitement harmonieuse du capot de la Charron, c’est qu’il enferme toute la machine et lui applique son épiderme exact. Je ne le suis pas moins à l’agencement du moteur, à l’enroulement étudié des volutes de cuivre, au quadruple embranchement de l’admission si pratiquement mécanique et si joliment ornemental, à tout le dispositif assemblant les métaux les plus propres à leur objet, à la distribution anatomique des pièces qui, non seulement fait vivre le moteur et captive sa fougue, mais encore lui donne une beauté véritable. »

Dix-sept ans avant Paul Morand – L’Homme pressé date de 1924 –Mirbeau s’empare du thème de la vitesse : « La vitesse névropathique, qui emporte l’homme à travers toutes ses actions et ses distractions. » Mais à la différence de Morand, dandy de droite sans grande conscience d’autrui, le libertaire fraternel Octave dénonce les laissés-pour-compte qu’engendrent les bolides – allant jusqu’aux cadavres semés sur les routes : « Place! Place au Progrès ! Place au Bonheur ! Et pour bien leur prouver que c’est le Bonheur qui passe, et pour leur laisser du bonheur une image grandiose et durable, je broie, j’écrase, je tue, je terrifie ! »

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O.M. n’est pas prophète en son pays, du moins dans la France officielle. Le ministère de la culture s’en contrefout et le musée d’Orsay n’a pas levé le petit doigt pour mettre en lumière ce défenseur étincelant de Monet, Rodin et Van Gogh. Cependant, comme des chrétiens des catacombes – ou plutôt quelque cellule anarchisante –, l’armée des ombres des mirbelliens a mis sur pied, tout au long de l’année, des rencontres subversives (ici le calendrier des festivités).

Un colloque, qui s’annonce passionnant, « Octave Mirbeau, postérité et modernité », a lieu les 31 mars et 1er avril 2017 à Angers, puis au château du Plessis-Macé. L’ultime communication a pour titre : « D’Octave Mirbeau à Donald Trump – Modeste contribution à la compréhension de l’électeur moyen », présentée par Pierre Michel.

Pierre Michel a voué sa vie à l’œuvre et à la pensée mirbelliennes, consacrant à O.M. un site faramineux en forme de source vive, auquel cet article s’est abreuvé.