Aurélie Filippetti maintient l'opacité sur ce cher Chateaubriand

La BNF a négocié la cession d'une copie des Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand, annulant ainsi une vente aux enchères. Trois questions demeurent sans réponses. Le notaire Dufour avait-il le droit d'écouler un tel document, dépôt privé datant de 1847 ? La valeur de ce duplicata, estimé un demi-million d'euros, n'est-elle pas gonflée ? Combien a coûté cet achat sur deniers publics ?

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Quelle affaire ! La ministre de la culture exulte, mardi 26 novembre, sur les réseaux sociaux :

Le « manuscrit » en question est en fait une copie intégrale des Mémoires d’outre-tombe, nantie de la signature du maître, déposée chez un notaire en 1847. Et conservée depuis quelques décennies par l’étude de Me Dufour, sise à Paris sur les grands boulevards. Le tout devait être proposé aux enchères publiques, à l’hôtel des ventes de Drouot, mardi 26 novembre à 14 h 30. Mais ce matin-là, Éric Beaussant, le commissaire-priseur chargé de l'affaire, nous annonce au téléphone que la vente est annulée. Une cession de gré à gré a été négociée entre la Bibliothèque nationale de France et Me Dufour. Aucune partie n'entend livrer la somme ainsi engagée. Ni le commissaire-priseur, tenu par le secret professionnel ; ni le notaire, fort agacé par cette mauvaise publicité ; ni la BNF, établissement public oublieux de son épithète jusqu'à devenir occulte (lire la “boîte noire” ci-dessous)...

Mercredi 27 novembre, le ton monte entre un journaliste qui réclame des informations et une ministre, ardente tweeteuse :

Que faire face à l'attaque d'une agrégée de lettres qui parvient à rendre ubuesque Chateaubriand ? Peut-être eût-il fallu s'en tenir à Jarry (Ubu roi) : « Ah ! ma gidouille ! Je me tais, je ne dis plus mot. Continuez, madame l’Apparition ! » Mais les “oneilles” du journaliste s'échauffent autant que la bile de la ministre :

En vérité, voici de quoi il retourne. Le lot Chateaubriand, proposé puis soutiré de la vente, s'avère certes d'une grande importance pour l'histoire et la recherche. Me Dufour, quand il consent à parler, rappelle que son étude, au fil des ans, laissa libre carrière à bien des exégètes : ces 3 514 pages, reliées en dix volumes, ont ainsi légitimé quelques vénérables éditions des Mémoires d'outre-tombe. Compilée par des secrétaires et mise au net par le calligraphe Poussin, cette copie fait foi. Les bibliophiles considèrent néanmoins une telle pièce comme moins importante que la version incomplète mais corrigée de la main de Chateaubriand soi-même, qu’avait acquise, en 2000, la BNF auprès de Pierre Berès.

L’estimation (entre 400 000 et 500 000 €) semblait trop haute à bien des spécialistes. Mais la spéculation fait rage en ce domaine. En témoigne, le 6 novembre dernier, la vente outrageusement gonflée (357 000 €) d’une copie non signée d’un testament de Napoléon ; semblable à celle n’ayant trouvé aucun preneur, à 1 500 €, en 2004.

La commission consultative des trésors nationaux recommanda le 20 novembre de classer comme “trésor national” cette copie complète d'un monument de la littérature française, approuvée par son auteur, voilà 166 ans. Et Aurélie Filippetti confirma un tel classement, ayant pour conséquence de bloquer la marchandise sur le territoire national. Les acheteurs étrangers étaient ainsi éliminés. La vente envisagée perdait de son intérêt, au sens vénal du terme.

Demeure la question épineuse qui agite le Landerneau : Me Dufour avait-il seulement le droit de vendre le duplicata des Mémoires d’outre-tombe en sa possession ? L’avis de la commission nationale des ventes (abritée par le ministère de la culture) avait été sollicité. Pas d'objection majeure, tant nous sommes dans un cas limite, flou, délicat : une pratique héritée de l'Ancien Régime, consistant à déposer ses archives privées chez un notaire, dont les successeurs n'ont plus forcément trace d'un certificat de dépôt remontant à Louis-Philippe...

Impossible d'en savoir davantage. À la question « avez-vous le droit de vendre ? », le commissaire-priseur a toujours objecté qu'il ne s'agissait pas d'archives publiques. Certes, Chateaubriand ou ses mandataires n’avaient pas déposé ledit manuscrit au minutier – toute minute notariale revenant aux Archives nationales. Il s’agissait d’une copie témoin, récupérable par qui de droit.

D'où l'interrogation capitale : un notaire (il s’appelait Cahouët en 1847, il s’appelle donc Dufour en 2013 à la suite des rachats d’études à travers les ans) a-t-il le droit d'écouler ce qu’il conserve en dépôt ? Non, trois fois non, explique-t-on à la Chambre des notaires de Paris. Sauf si Me Dufour pouvait produire un titre de propriété, qui ferait de lui davantage que le simple dépositaire du manuscrit en question. Est-ce le cas ? Refus catégorique, brutal et impoli de répondre à Mediapart, chez “Dufour et associés”, 15, boulevard Poissonnière à Paris, où l'on excipe de son « ignorance » avec une constance bravache !

Du côté de la Chambre des notaires, qui n’a guère réussi à réunir davantage d’éléments, une certaine gêne, face à cette situation ténébreuse, a poussé au compromis. Dans sa grande sagesse, l'institution professionnelle s'interdisait d’imaginer – tout en laissant entendre que la tentation s'avérait taraudante – que l’étude “Dufour et associés” ne pût se prévaloir que d’une forme d’abandon de propriété dévolu par tant de décennies sur trois siècles. Des avocats étaient à pied d’œuvre. Tout se plaide mais il fallait bien s’appuyer sur des faits incontestables, qui tardaient à être produits de la part d’un vendeur tablant sur la discrétion voire l’opacité.

Manqué ! Lundi 25 novembre en fin de journée, le commissaire-priseur Éric Beaussant, chargé de la vente, hululait avec distinction, au téléphone, sur le mode itératif : « Je ne peux pas vous parler ! Je ne peux pas vous parler ! » Il nous concédait un rendez-vous le lendemain, jour de la vente, où « tout apparaîtra plus clair ». Voilà donc chose en partie faite, avec l'annulation précipitée de la vente aux enchères, pour une affaire de plus en plus mal emmanchée. Le patrimoine national est enrichi. Bien. Mais dans quelles conditions ?

Il faut éclaircir – cela servira de jurisprudence – le droit que s'arroge un notaire concernant un antique dépôt. Et il n'est pas interdit de s'interroger sur la somme qu'a déboursée la BNF pour acquérir ce “trésor national”. Une politique patrimoniale spectaculaire a poussé à offrir près de 3 millions d'euros pour décrocher les archives de Guy Debord, environ 4 millions d'euros pour celles de Michel Foucault, sans oublier les 7 millions d'euros déboursés pour Casanova. La copie Chateaubriand ne peut que jouir de la comparaison. Pourquoi, donc, ce misérable petit tas de secrets ?...

Mercredi 27 novembre au matin, message à la ministre : « Seriez-vous disposée, Madame, à révéler à Mediapart le prix payé à l'étude Dufour et associés pour que la copie des Mémoires d'outre-tombe, nantie du blanc-seing de Chateaubriand, embrassât le patrimoine national ? » Réponse d'Aurélie Filippetti : « Je demande à mon conseiller sur le patrimoine de vous appeler. »

Nous ne manquerons pas de vous tenir au courant, comme le permet, en temps réel, le numérique en général et Mediapart en particulier...

Antoine Perraud

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