«Bad Banks», une Allemagne dévergondée

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Arte diffuse en deux soirées, les 1er et 2 mars, la mini-série allemande Bad Banks, illustrant la plongée vertigineuse de la banque traditionnelle francfortoise, pilier du capitalisme rhénan, dans la finance mondialisée à la mode anglo-saxonne. Beaucoup dadrénaline, à défaut de pédagogie. 

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Avec la crise financière globale survenue en 2007-2008, la finance internationale est entrée dans le Panthéon du crime télégénique. Une reconnaissance amplement méritée pour sa très particulière capacité de nuire, avec une puissance de frappe se jouant des frontières qui n’a guère d’équivalent que dans la violence d’État. Et encore. La consécration suprême étant la série télévisée qui, portée par les Netflix, HBO et autres Amazon, est en train d’imposer une réécriture du langage cinématographique, attirant du grand vers le petit écran les réalisateurs les plus prestigieux et les acteurs les mieux cotés.

Dallas... ou Wall Street sur le Main © Arte Dallas... ou Wall Street sur le Main © Arte

Bad Banks (en anglais dans le texte), la mini-série de six épisodes que la chaîne franco-allemande Arte diffuse les 1er et 2 mars, a choisi les tours miroirs de la place financière de Francfort pour entraîner le spectateur dans « l’univers impitoyable » des salles de marché, des bureaux panoramiques et des restaurants ou bars de luxe, sans oublier les berlines noires « made in Germany », avec chauffeur, qui assurent la fluidité physique du système.

Par la construction du scénario, le rythme de la réalisation et la performance des acteurs, la série allemande fait mieux que tenir son rang face à Billions, la lutte à mort dans le monde des fonds spéculatifs new-yorkais entre le milliardaire Bobby Axelrod (Damian Lewis) et le procureur Chuck Rhoades (Paul Giamatti), dont la saison 3 sera lancée aux États-Unis le 25 mars.

Inspiré d’une histoire vraie de délit d’initié mettant en cause la défunte banque d’affaires Drexel Burnham Lambert et le légendaire Michael Milken (inventeur du marché de la dette à haut rendement ou junk bonds), Wall Street, précurseur du genre en 1987, avait une dimension pédagogique. La leçon de choses et de vie donnée par Gordon Gekko (Michael Douglas) à Bud Fox (Charlie Sheen) illustrait précisément la fonction d’arbitragiste et les méthodes peu recommandables pouvant être utilisées (en violation de la loi) pour transformer en coup gagnant garanti l’exercice à risque consistant à assurer la liquidité des marchés d’actions.

Même chose dans le plus récent The Big Short, dérivé du livre de Michael Lewis (lire ici), où le mécanisme de la catastrophe financière à venir (la titrisation des crédits immobiliers dits subprimes) était autrement sophistiqué et les démonstrations explicatives d’un bonheur inégal : plutôt réussies avec la pyramide de dominos utilisée par Jared Vennett (Ryan Gosling), plutôt ratées dans le bain de mousse de la call-girl.

Disons-le d’emblée : en dépit du temps long apporté par le format de la série télévisée, Bad Banks ne fera guère progresser la culture financière du téléspectateur. Le réalisateur, Christian Schwochow (De l’autre côté du mur et Paula), a choisi de montrer, très efficacement, pas d’expliquer. Montrer la violence, y compris physique, des rapports humains dans un monde de mercenaires où seule compterait la performance individuelle.

« Il n’y a pas de loyauté qui tienne, ni entre collègues, ni vis-à-vis de la banque », résume un des personnages. Tous jeunes, tous bardés de diplômes, tous fascinés par l’argent facile et les dérives qu’il autorise : l’alcool, la drogue, le sexe. Rappelons que c’est Michael Lewis, dans le désopilant Liars Poker, qui, dans les années 80 du siècle dernier, avait le premier joué les anthropologues chez les traders en prêts immobiliers de la défunte Salomon Brothers, lesquels ne carburaient pas encore à la poudre blanche mais à la junk food.

Ce qui n’a pas changé, d’une époque à l’autre, c’est un travail sous une pression extrême, où il ne saurait être question de compter ses heures, et qui rend littéralement malades ceux qui n’ont pas acquis la résistance nécessaire. Un milieu au machisme exacerbé, décrit ainsi dans Bad Banks par une femme qui y a conquis une place au sommet, Christelle Leblanc (Désirée Nosbuch), formée, rien de moins, à l’école des services secrets français, quand elle s’adresse à l’héroïne principale Jana Liekam (très convaincante Paula Beer) : « Les patrons des banques sont des alpha mâles. Pas toi. Le système est dominé par les hommes. » Autrement dit, il faut tuer ou être tuée. Au terme du sixième épisode, Jana aura franchi toutes les épreuves de ce Hunger Game en costumes griffés Hugo Boss et talons aiguilles. Autant dire que Bad Banks coche toutes les cases du politiquement correct ambiant concernant la nocivité de la finance. Caricature et généralisation abusive étant les lois du genre. 

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