Marie-José Mondzain: «Nous sommes en pleine confiscation prédatrice du langage»

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La philosophe Marie-José Mondzain, à partir du rapt par Emmanuel Macron du mot « saxifrage », analyse comment le libéralisme économique siphonne le vocabulaire et anesthésie l'action politique en délégitimant la « radicalité ».

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Les mots ne veulent plus rien dire, à force de vouloir tout dire pour avoir été mis à toutes les sauces. Mediapart a récemment disséqué quelques exemples criants : comment les sarkozystes prétendent, avec une impudence d'acier, que leur porte-drapeau mouillé dans bien des affaires est innocent puisque soupçonné par la justice (lire ici) ; comment les hypocrisies sémantiques minent l’information économique (lire ici) ; ou encore et surtout comment, à rebours du narcissisme consumériste libéral, le mot d’ordre #OnVautMieuxQueCa  reprend le pouvoir sur la langue (lire ici).

Ce combat pour un verbe vivace, à défendre contre les récupérateurs censés nous gouverner, connut un moment singulier pour la philosophe Marie-José Mondzain, lorsqu'elle prit le ministre de l’économie et des finances, Emmanuel Macron, en flagrant délit de maraude linguistique. Ce petit marquis coruscant venait de chiper le terme « saxifrage ». C’était sur France Inter, le 8 mars au matin. Marie-José Mondzain n’en est toujours pas revenue. Écoutez plutôt…

À cliquer sans modération... © Mediapart

Plante vaillante au point d’avoir raison des obstacles, la saxifrage se révèle donc « le mot préféré de la langue française » de M. Macron – selon une confidence recueillie par L’Express. L’hebdomadaire précise, dans une note, que le boss de Bercy épris de littérature se réfère au poème de René Char : « Pour un Prométhée saxifrage ».

Extrait de la section Au-dessus du vent du recueil La Parole en archipel (1962), ce texte de Char, tout en faveur de « l’énergie disloquante de la poésie », sonne comme une gifle au talon rouge de la République qui campe au cœur du système : « La seule lutte a lieu dans les ténèbres. La victoire n’est que sur les bords. »

Qu’importe pour le chapardeur Macron ! Il a volé « saxifrage », pensant peut-être se hisser au niveau de l’essai publié en 2003 par Dominique de Villepin, Éloge des voleurs de feu ; livre rare et inégalé dans la classe politique française – l’honnêteté commande d’en convenir.

En s’appropriant la saxifrage, symbole d’une lutte collective contre les méfaits du néolibéralisme, le ministre de l’économie n'aurait-il pas commis une forfaiture lexicale métaphorique de sa turpitude politique ? Zoomer sur un mot pour aboutir à un panoramique idéologique, voilà ce que tente l’entretien ci-dessous…

Comment avez-vous découvert la saxifrage ?

Marie-José Mondzain : C’était il y a une douzaine d’années, du côté de Saint-Affrique dans l’Aveyron. J’ai constaté comment une simple plante était parvenue à faire éclater une paroi en béton. Cette plante, certains l’appellent « casse-pierre ». C’est la traduction de son nom savant : de saxum (la roche) et frangere (briser). Il existe des dizaines d’espèces de saxifrage. Elles n’ont quasiment pas besoin de terre ni de racines.

Et vous décidez d’en faire un symbole politique…

Oui, l’image m’a sauté aux yeux. Ce qui me plaisait, c’était le fait d’être portée par le vent et non pas enracinée, plantée. Outre cette volatilité, la saxifrage est présente partout dans le monde. Elle pousse malgré le froid ou la chaleur. C’est vraiment tenace.

La poussée irrésistible me parle, en tant que femme ayant accouché et donc entendu : « Poussez ! Poussez ! » Ce verbe quitte alors le règne végétal. Il accompagne la mise au monde d’un événement, c’est-à-dire une énergie d’éclosion sans précédent.

J’aime aussi l’idée de « pousser un cri ». Ce verbe est politique : comment faire bouger les choses, sinon en tablant sur la poussée, qui mettra du désordre, qui redistribuera les places, les biens, les droits et les espaces ?… La poussée indique la puissance d’une proposition de ce qui naît pour transformer.

Comment le mouvement saxifrage s’est-il ensuite greffé ?

Nous étions à l’approche du référendum de mai 2005 sur la Constitution européenne, des initiatives se fédéraient tout en s’intégrant dans l’Appel des appels. J’ai donc écrit un texte, Saxifraga Politica, pour filer la métaphore de la saxifrage : compter sur la multiplicité croissante des énergies sismiques – dans les milieux de l’enseignement et de la recherche comme de la santé ou de la justice. Ne plus attendre la transformation d’un grand homme ou d’un grand parti.

Nous avons travaillé avec Frédéric Lordon, Aline Pailler, ou Raoul Marc Jennar. Avec également Gérard Paris-Clavel – ancien du groupe Grapus fondé dans le sillage de Mai-68 –, qui co-anime aujourd’hui « Ne Pas Plier », structure graphique qui s’est illustrée depuis avec le mot d’ordre « Rêve générale », par exemple.

Gérard Paris-Clavel a une vraie pensée de l’espace public et de son appropriation. Il s’intéresse au voisinage : le mitoyen et le citoyen. Le lien allait de soi avec les saxifrages, qui apparaissent entre les pavés des villes – il suffit d’un peu d’humidité ou de poussière. Alors, tout ce qui a pourtant l’air très jointoyé ne saurait leur résister…

2010, manifestation à Paris contre la réforme des retraites (photo Bernard Dimier : www.nepasplier.fr ) 2010, manifestation à Paris contre la réforme des retraites (photo Bernard Dimier : www.nepasplier.fr )

Les Indignés sont-ils un mouvement saxifrage ?

Par excellence ! Sont ainsi apparues des solidarités nouvelles, des mobilisations contre les injustices, les scandales de toutes sortes, les trahisons progressives de toute la gauche par la gauche. Il faut réactiver notre fidélité aux forces micro-sismiques. Il y a des initiatives innombrables de gens qui veulent résister envers et contre tout, qui veulent produire de la création, de la liberté, de la générosité, de l’hospitalité…

Comment faire l’éloge d’une puissance sismique, qui délie et fracture la compacité paralysante du néolibéralisme, mais au nom du rétablissement d’un autre régime de liens ? Comment arriverons-nous à solidariser des saxifrages, quand on ne peut plus attendre de la voie syndicale ?…

Peut-être, entre autres, grâce à la Toile et à ses réseaux…

Oui, la question de la solidarité trouve là sa forme opératoire, nous l’avons vu lors des printemps arabes. Les forces de transformation classiques ne sont plus la solution. Celle-ci figure d’abord dans la mobilisation. Le sismographe se met en marche, pour le meilleur et pour le pire.

Marie-José Mondzain Marie-José Mondzain
Je suis marquée par la méditation de Castoriadis. Il considérait que la puissance de transformation à la fois subjective et collective qui habite toute société, s’avère potentiellement capable de défaire la paralysie et la consistance étouffante de l’institution. Tout en pouvant donner lieu à des éclatements qui brisent les liens – tels le nazisme ou le stalinisme : alors advient le cauchemar plutôt que l’invention.

Voilà pourquoi il faut travailler sur une poussée qui donne la vie et non la mort. Le fascisme hier, Daech aujourd’hui, montrent l’aimantation du « Viva la muerte ! ». Rien à voir avec les énergies saxifrages. Alors scrutons les composantes des forces de transformation, pour y repérer celles qui sont au service du regain plutôt que de la nuit éternelle.

Et méfions-nous de ce retournement des moyens d’affranchissement en outils de servitude qui n’a jamais cessé, de l’imprimé à la Toile en passant par l’audiovisuel…

Cette confiscation des risques joyeux, des énergies de transformation, pour les mettre au service du projet et des profits néolibéraux, a lieu aujourd’hui sous nos yeux. Il n’y a certes pas là l’intensité criminelle propre au nazisme, l’intensité bureaucratique du stalinisme, ou l’intensité nihiliste qui se déploie dans l’islamisme, mais une telle confiscation a quelque chose de révoltant.

La figure d’Emmanuel Macron n’est pas sans intérêt dans une telle optique…

Il est le serviteur docile, ambitieux – et carnassier à moyen terme – d’un système qui ne peut que le conduire au pouvoir, sans donner le pouvoir à personne.

Nous l’avons déjà vu avec Michel Rocard, qui se proclamait « animateur de luttes » lors de sa période PSU…

C’est précisément là que gît la trahison. Ceux qui ont eu cette énergie saxifrage dans les années 1960, voire 1970, sont devenus des fleurs en pot ! Ils sont les OGM de la politique…

Macron pousse le bouchon jusqu’à se réclamer de René Char, pillé et galvaudé sans vergogne, en disant qu’il a puisé chez ce poète le mot saxifrage. Prendre ainsi son tribut fait partie de tous ces gestes de confiscation, qui confinent au cannibalisme verbal.

Mais quand vous prônez l’absence de racines, n’est-ce pas du pain bénit pour les libéraux qui nous veulent sans mémoire ?

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L’enracinement dans le sol, dans la patrie, dans le sang, dans les origines, dans les mythes, dans la religion – bref, l’enracinement du « depuis toujours » : non merci ! Voilà pourquoi je me suis laissé séduire par la saxifrage et son insémination par le vent, tel le pissenlit de l’antique publicité pour le dictionnaire Larousse.

Mais dans le même temps, j’ai mené un travail pour défendre la radicalité. Radicalité, qui a la même racine que… « racine » : radix. Je m’inquiète en effet de la confiscation de la radicalité au nom des dangers de la « radicalisation ». La parole publique appelle radicalisation l’engouffrement de toute une jeunesse dans l’islamisme et désigne, sous le terme de déradicalisation, le travail d’assainissement – voire de libération – de ces déradicalisés, qui sont en fait des déracinés.

Il leur faut retrouver un accueil radical – dans le lien social, l’hospitalité, mais aussi dans une réelle égalité que leur offriraient le travail, le logement, la culture et la langue –, à même de préserver leur colère et leur exigence radicales. Ils ne seront pas guéris de leur islamisation délirante et mortifère par une réinsertion dans un système consumériste et marchand, faussement professionnel (cf. le nouveau code du travail). Nous devons accueillir sans condition ceux qui arrivent avec une mémoire non partagée – ce qui ne veut pas dire sans mémoire. Les migrants ne sont pas une matière brute qu’il nous resterait à sculpter !

Mais que partager ?

La radicalité des aspirations face au pouvoir actuel ! Nous ne pouvons plus continuer de négocier autour d’une table avec ce gouvernement pour prétendument trouver « une sortie de crise ». Nous devons nous réapproprier la radicalité, qui est à rebours de la fascination morbide et suicidaire pour le crime. Je suis pour maintenir la radicalité de nos exigences.

Une radicalité rimant avec solidarité ?

Oui, d’où le refus de se laisser confisquer la saxifrage par un Macron, qui vient uniquement y trouver l’éloge du déracinement, de la déliaison, de la précarité, de la fragilité… NKM, sur la même longueur d’ondes, rappelle à qui veut l’entendre qu’on n'entre plus dans le monde du travail pour y trouver un refuge jusqu’à la retraite – il va falloir changer tout le temps de rythme et d’activité. On devra avoir énormément d’emplois sans être jamais dans un travail, ni dans un savoir-faire. Tout se démultipliera dans le dévoiement et la flexibilité : un jour vous enseignerez la géographie, le lendemain les mathématiques, puis vous passerez à l’aide à la personne si l'on ne vous trouve rien avant de revenir vous chercher…

Travailler, c’est mettre au monde quelque chose – la parturiente passe en salle de travail pour accoucher. Quand on a choisi un travail, pour bien le faire, on n’a pas envie de s’entendre dire que tout ce qui fut investi de désir, de plaisir, de partage, se trouve complètement disqualifié sous le signe de l’emploi.

Slogan (depuis 1994) : manifestation en faveur des transports gratuits pour les chômeurs, organisée avec la participation de Ne Pas Plier. Slogan (depuis 1994) : manifestation en faveur des transports gratuits pour les chômeurs, organisée avec la participation de Ne Pas Plier.

D’où la question cruciale du langage. Nous sommes entrés dans un monde orwellien où la guerre c’est la paix, la fin du travail la liberté de créer, le refus de l’injustice le dernier stade du conservatisme…

Désormais, se font taxer de régression obtuse à l’égard du « progrès » ces mouvements sismiques de résistance, face à ce qui cherche à nous dévorer, à nous aliéner en nous privant de liberté et d’espoir. Le progressiste se serait mué en Macron, capable d’anticiper. Nous sommes en pleine confiscation prédatrice du langage – le libéralisme avait déjà volé son radical à la liberté.

Le système néolibéral fonctionne sur l’accélération du temps. Tout faire, tout dire, trop vite. Informer vite, oublier vite, renouveler vite. Cette confiscation de toute patience, cette disparition de « la conscience intime du temps » (Husserl), se révèlent une atteinte majeure à la constitution subjective du citoyen – individu privé comme sujet de la collectivité.

Heureusement, grâce aux voies électroniques, existe une possibilité de nous ressaisir d’instruments qui recréent du lien, solidarisent et favorisent les poussées inventives bien tempérées ; avec leur respiration, leur rythme, leur cadence, leur tempo…

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