Sorj Chalandon donne l'extrême-onction littéraire à son traître

Par
Grand Prix du roman de l'Académie française, en lice pour le Goncourt et l'Interallié, Retour à Killybegs (Grasset) de Sorj Chalandon s'avère aussi abouti que dérangeant. Cette confession prenante et fulgurante prêtée à un renégat irlandais de l'IRA donne au lecteur la faculté d'admettre l'inadmissible. Arrêt sur sortilège...
Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

La littérature n'est pas un porte-voix mais une confidence cryptée. Elle suppose que l'écrivain et son lecteur se dépouillent de leurs œillères mentales. La littérature caresse à rebrousse-poil: au diable les idées reçues, les conceptions politiques, les manières de voir! Aimer un roman, c'est souvent être traître à soi-même tant on fait un pas vers autrui, quel qu'il soit.

Deux des titres les plus accomplis de cette rentrée malmènent nos certitudes. L'Art français de la guerre (Gallimard), d'Alexis Jenni, qui recevra peut-être le prix Goncourt mercredi 2 novembre, a heurté une critique furieusement bienséante, circonspecte et suspicieuse: comment peut-on à ce point se mettre à la place d'un légionnaire boutefeu en Indochine et en Algérie, sans être guidé par une fascination inopportune?...

Sorj Chalandon © Grasset Sorj Chalandon © Grasset
Retour à Killybegs (Grasset) de Sorj Chalandon, récompensé le 27 octobre par l'Académie française, en lice pour le Goncourt et l'Interallié, n'a guère eu l'honneur des gazettes, comme si, une autre fois devenue coutume, la gêne idéologique l'emportait sur ce qui devrait primer: l'écriture profonde, fiévreuse et maîtrisée; la science des tours, détours et retours en arrière d'un récit empoignant; un regard lucide, distant mais généreux sur l'engagement et ses soubresauts.

Sorj Chalandon, journaliste plus de trente ans à Libération, couvrait l'Irlande. Il la couvait du regard. Il l'aimait, au même titre qu'une «source» devenue fluviale jusqu'à gonfler son cœur et peut-être noyer son jugement: Denis Donaldson. Ce militant de l'IRA s'avéra une balance. La guerre s'était retirée du nord de l'île comme un océan qui dévoile, lors d'une puissante marée basse d'équinoxe, de vilaines surprises habituellement sous-marines.

Fin 2005, Denis Donaldson, qui ne servait plus à rien aux Britanniques, fut lâché par ceux-ci, qui firent savoir sa trahison aux républicains irlandais, histoire de semer la discorde dans le camp ennemi. En avril 2006, Denis Donaldson était abattu par des vengeurs anonymes toujours prêts à se dévouer en pareil cas. Son camp était partagé entre le dégoût et le soulagement. Sa veuve et, dans une supérieure et trouble mesure, Sorj Chalandon, restèrent avec leurs interrogations muettes enfoncées dans la gorge.

La femme se prostra. L'écrivain écrivit. Mon traître en 2008. La Légende de nos pères en 2009. Et, coup de maître à la troisième tentative, encore et toujours urgente, désespérée, mais parfaite comme une flèche enfin au centre de la cible: Retour à Killybegs.

Chalandon a renommé – Tyrone Meehan – son ami renégat. Il l'a vieilli d'une trentaine d'années, sans doute pour ne plus poursuivre de son questionnement obsédant un exact contemporain, mais une figure paternelle octogénaire. Il lui a donné un an et un jour de plus à vivre. La littérature transpose pour éviter les sentiers battus des proses prosaïques.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous