Incertain Frédéric Pajak

Par Roger-Yves Roche (En Attendant Nadeau)

Les éditions Noir sur Blanc publient coup sur coup deux livres de Frédéric Pajak, Un certain Frédéric Pajak, sorte de livre-album dans lequel on découvre un artiste rebelle et utopiste, et Blessures, tome 6 de son Manifeste incertain, où l’auteur revient sur quelques épisodes douloureux de son enfance.

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Vous connaissez déjà Frédéric Pajak ? Allez directement à la case Blessures, Manifeste incertain 6. Vous ne connaissez (vraiment) pas Frédéric Pajak ? Alors, commencez par Un certain Frédéric Pajak, un livre-album passionnant qui relate les faits et gestes de celui qui est à la fois écrivain, dessinateur, éditeur, homme de revues, etc. Cela fait beaucoup de Pajak d’un coup, me direz-vous ? On a l’âme d’un couteau suisse ou on ne l’a pas…

Il n’y a pas un mot de trop dans cette suite d’entretiens, mots et dessins de lui, mots des autres, les amis surtout, qui tentent de dire l’homme, de cerner le personnage (lisez le bel hommage de Roland Jaccard), dapprocher l’étrange animal qui tantôt fait des livres, tantôt se terre. Un genre de gars utopiste-anarchiste-artiste que l’on sent à la fois proche et détaché du monde qui l’entoure (sentiment rare et cher). Mais c’est peut-être sa sœur, Anne-Pia, qui résume le mieux le bonhomme : « Mon frère, c’est un éléphant, un paresseux et un petit loup en même temps. »

Mai 68 © Frédéric Pajak Mai 68 © Frédéric Pajak
Parfois, les livres ressemblent à ceux qui les font. Indéfinissables sont ainsi les ouvrages de Pajak comme insaisissable est la vie du même auteur. Voyez par exemple le très étonnant Nietzsche et son père, et aussi Mélancolie, J’entends des voix, Autoportrait, tous livres de dessins et de destins, d’histoire et d’Histoire, d’un moi et d’un autre moi, miroir qui ne dit pas son nom, le dit pourtant, et dans lequel on finit par apercevoir… mais qui donc ? Incertain Pajak…

Le projet Manifeste est évidemment à rapprocher de ces livres-là. À ceci près que l’ensemble est plus touffu, plus ambitieux, plus hasardeux encore que les précédents. On y croise Walter Benjamin tout seul, Benjamin qui croise Ezra Pound, Pavese, Gobineau même, bref, des fantômes familiers, ou inattendus, de l’auteur. L’idée vient d’on sait à peu près quand et où : à un moment où l’enfant cultive le dernier carré de son enfance. Le secret, la douleur, le silence y poussent comme d’étranges fleurs noires et blanches :

« Je suis enfant, dix ans peut-être. Je rêve d’un livre, mélange de mots et d’images. Des bouts d’aventure, des souvenirs ramassés, des sentences, des fantômes, des héros oubliés, des arbres, la mer furieuse. J’accumule des phrases et des dessins, le soir, le jeudi après-midi, mais surtout les jours d’angine ou de bronchite, seul dans l’appartement familial, libre. J’en fais un échafaudage que je détruis très vite. Le livre meurt chaque jour. »

Blessures, pour en venir au sujet, est donc le sixième et dernier en date de la série Manifeste incertain (il en est prévu neuf). Mais une fois n’est pas coutume, le personnage principal est Pajak lui-même. Pajak qui raconte Frédéric, s’approche de lui ; à petit pas de loup, comme de bien entendu. Il est question, entre autres, de la mort du père dans un accident de voiture près de Vitry-le-François, alors que l’enfant n’a pas dix ans ; d’un autre accident encore, provoqué par la mère, en Espagne cette fois ; d’un combat avec, pour, contre le petit frère ; de villes traversées, oubliées, rappelées, aimées, trop aimées peut-être. Tel ce saisissant portrait de Paris (métaphore du rapport à une mère trop femme et pas assez maternante ?) : « Suis-je né de ces murs, de ces avenues, de ce fleuve ? Il s’agirait donc de mon territoire à moi ? Mais Paris ne coule pas dans mes veines. Je n’ai pas de larmes pour lui, pas même un sourire. Et pourtant j’aime son trottoir anonyme, la foule d’inconnus que l’on fend les soirs de brouillard, gare de l’Est ou place de l’Opéra. J’aime ce bar de nuit qui ne ferme qu’au petit matin, et ces cœurs abîmés qui me tiennent la jambe pour un verre de plus, et que je ne reverrai pas. J’aime, traînant des heures dans Paris, cette ruelle qui surgit tout à coup, et que je n’avais jamais vue, et que j’oublierai. »

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