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Mediapart mer. 27 juil. 2016 27/7/2016 Dernière édition

Mabanckou, dans les lumières de Pointe-Noire

30 janvier 2013 | Par Dominique Conil et Sophie Dufau

Retour de l’écrivain, vingt- trois ans après son départ, dans la ville-mère. Son nouveau récit Lumières de Pointe-Noire (Seuil) est un « film congolais », drôle, complexe, déchiré, dont l’écrivain parle superbement, en vidéo. Extrait du livre en fin d'article.

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Longtemps, Alain Mabanckou a menti. S’est menti. Une longue omission, et une rémission, aussi… Tandis que ses livres collectionnaient les récompenses – prix Henri Gal de l’Académie française, Renaudot, entre autres – suivis par un public fidèle et grandissant, qu’il construisait un univers romanesque issu du terreau de Pointe-Noire, Congo-Brazzaville, ville portuaire et surtout lieu de l’enfance, qu’il s’en allait enseigner la littérature francophone à Chicago puis Los Angeles, un silencieux déni se perpétuait. À la ville comme en écriture : « J’ai laissé croire que ma mère était encore en vie. Je m’évertue désormais à rétablir la vérité dans l’espoir de me départir de ce mensonge qui ne m’aura permis jusqu’alors que d’atermoyer le deuil. »

Oui, Pauline Kengué, dite maman Pauline, mère aimée, qui traverse et nourrit l’œuvre de Mabanckou (encore récemment, en 2010, dans Demain j’aurai vingt ans) est morte… en 1995. Tout comme Papa Roger, père de cœur, dix ans plus tard. On l’a supplié, harcelé, menacé mais Alain Mabanckou n’est jamais allé aux funérailles, redoutant de voir la femme pleine d’énergie qu’il avait quittée muée en « une personne inerte maquillée à outrance, parfumée avec du mananas », comme les défuntes exposées de son enfance. Il avait poursuivi la re-création de cette mère, comme lorsqu’il s’inventait à l’école d’extravagantes sœurs afin de ne pas appartenir à cette catégorie mal considérée à Pointe-Noire : celle de l’enfant unique.

Vingt-trois ans d’absence, presque un quart de siècle. C’est peu, à l’aune d’un imaginaire d’écrivain, c’est beaucoup dans une vie. Même si, de prime abord, la ville ne lui paraît pas si changée, aux antennes paraboliques et climatiseurs près. Même si, en somme, les funérailles l’ont attendu. Lors de la première réunion de famille, deux chaises vides et deux verres de vin de palme ont été placés face à lui, en souvenir. Tous les rappels n’auront pas cette délicatesse…

« Je suis un personnage de roman ! »

En acceptant, en juin 2012, une invitation de l’Institut français du Congo (séjour, conférences), Alain Mabanckou acceptait aussi cette confrontation. Une guerre civile, une ville qui est aussi – pétrole et port – un cœur économique, mutant. Lui aussi avait changé, il n’était plus l’étudiant en droit épris de littérature s’envolant pour Paris, ni l’enfant grandi sur une « parcelle », avec cabane de planches, du sommaire mais une maison ; pas de richesse, mais pas de misère.

Dans son texte, Alain Mabanckou ne l’évoque que par le détour de ses « personnages », retrouvés à Pointe-Noire et redevenant bien réels, mais il rentre en vedette. Tous l’ont lu, ou presque, et si on se froisse, ce n’est pas parce qu’on figure dans un livre, mais parce qu’on ne s’y trouve pas… On l’avait prévenu que Pointe-Noire, ah, ce n’était plus ça, la culture en berne… Sourire. Devant l’Institut, il y avait tant de monde lors de sa venue que l’on crut à un meeting politique. Et dans la foule, combinaison orange, lunettes de soleil et bien parti, le « frère » Yaya Gaston dont il est question dans la vidéo, clamant qu’il était un « personnage », lui ! (Et qui faillit se faire vider.)

Lumières de Pointe-Noire, par le prisme des confrontations – intimes, bousculées, joyeuses, déchirées –, raconte une ville, une mémoire qui accepte de se perdre. « Le livre est venu à moi », dit Alain Mabanckou. « J’écris dans un cahier d’écolier dont j’arrache tantôt les feuilles pour la moindre rature. Comme si le passé était une ligne droite, une onde immobile. » Le livre, lui, est devenu une suite de séquences, portant toutes le titre d’un film, rigoureusement montées, lecture fluide et organisation rigoureuse, ponctuées ou accompagnées de quelques photos. Quelques-unes sont les photos de famille, gardées-pliées-tachées, d’autres, en épure, sont celles de la photographe Caroline Blache, compagne d’Alain Mabanckou. Un film congolais.

Retour vers les lieux fondateurs, cette rue Louboulou, investie d’abord par Tonton Albert, vite rejoint par d’autres natifs du village. À lui seul, le grand-père polygame Grégoire Moukila, qui comptait une cinquantaine d’enfants, contribua efficacement au peuplement de la rue, devenue village dans la ville. C’est là que Mabanckou retrouve d’innombrables cousins-frères-tontons-grands-mères, de vie sinon de sang, la maison où il séjournait quand il refusait de manger (méthode apéritive simple : ragoût et fouet de caoutchouc), la grand-mère Hélène, opiniâtre cuisinière traquant littéralement le convive potentiel, et qui aujourd’hui se meurt.

Guy des gares, rêverie ponténégrine

Retour vers les images et les livres fondateurs, avec une visite (difficile car on ne plaisante pas avec Dieu) dans le fameux cinéma Rex devenu aujourd’hui église pentecôtiste de la Nouvelle Jérusalem. Finis, Bud Spencer, Trinita, Clint Eastwood ou Le Gendarme de Saint-Tropez, vite détrônés par Bruce Lee et les consistantes productions de Bollywood. Le Rex (où le bon déroulé d’un film dépendait à la fois de la réception des bobines arrivant au fur et à mesure en 4 L d’un autre cinéma, et de la drague du projectionniste) était précédé sur le trottoir, d’une « librairie par terre ».

Rejoignant Lobo Antunes, qui estime la lecture des mauvais livres indispensable et constructive, Mabanckou rend hommage à Zembla, ou Blek le roc, mais surtout au Sang d’Afrique de Guy des Cars, dont il fut stupéfait d’apprendre qu’en France on le surnommait Guy des gares. Mais Sang d’Afrique conte les amours d’un orphelin noir avec une blanche de bonne famille, et a « donné le goût de la lecture à toute une génération de Ponténégrins ».

Le chapitre s’intitule Cinéma Paradiso, mais la nostalgie stoppe net à cent mètres de là, où commence le quartier des Trois-cents, où les prostituées, entre planches et tôles, après avoir vu leurs tarifs brisés par une arrivée massive et offensive de Zaïroises, luttent maintenant pour imposer le préservatif à une clientèle réfractaire.

L’écrivain célèbre, accompagné de sa compagne blanche, est, normal, un distributeur de billets, sur le mode bon enfant (mais pas toujours). Il ne sait plus à quel monde il appartient, sinon celui de la littérature : « Ceux qui me croisent pressentent que je ne suis pas d’ici – car qui, en dehors des fous de la ville, oserait par exemple s’attarder sur un tas d’immondices, sur une carcasse d’animal ou s’émouvoir devant le caquètement d’une poule dont on ignore ce qu’elle fait sur l’un des étals du marché désert ? »

Au restaurant Gaspard, un homme relate un épisode de la guerre civile, lorsque son groupe de réfugiés, errant en brousse, affamé, a vu approcher hélicoptères et avions français. Soulagement et cris de joie. Les portes s’ouvrirent sur des mercenaires angolais au service de Denis Sassou-Nguesso qui tirèrent sur la foule. Épisode sombre de la guerre civile, et de la Françafrique ; mais à peine le rescapé a-t-il achevé son récit, qu’autour de lui on le met en doute…

« Ne les oublie pas, ceux qui sont partis… »

Le récit de la ville est rumeur, il est multiple, polyphonique, empreint de légende : c’est bien ainsi qu’on l’aime, qu’on le veut. Le professeur de philosophie du lycée ex-Karl Marx, redevenu Victor Augagneur (un colonialiste qui compte pas mal de morts ouvrières sur la conscience), les vagues mortelles, aux airs de tsunami, qui raflent le promeneur de la côte sauvage (et où l’on noie de malheureux albinos, « blancs ratés »), l’abordage littéraire par ordre alphabétique à l’Institut français, faute d’autre repère, l’animal-âme sœur auquel on portera un peu d’urine pour prolonger la bénédiction, en 2012. Strates, croisements, ici se tient le livre.

Sans surprise, c’est avec les enfants – ceux qu’il sait si bien raconter – que Mabanckou s’amuse. À l’« Américain », on demande un bonbon ou une voiture, une vraie, selon inspiration, il retrouve les tongs, les galopades, et un air de liberté. Pointe-Noire respire, « impression amplifiée par l’océan Atlantique juste derrière l’enclos de l’école et du vent qui secouait les cocotiers de la cour centrale. Voir en permanence la mer, les marins polonais et leurs tatouages grossiers, les pêcheurs béninois excités par une pêche abondante, les albatros apeurés par la hauteur des vagues et les navires amarrés au port avec leurs voiles épuisées me détachait peu à peu de cette ville ». Quelques-uns se détacheront à leur tour.

Pour Alain Mabanckou, maman Pauline avait parcouru 500 km afin de lui dire, au moment du départ : « Mon petit, ne me déçois pas. » Vingt-trois ans plus tard, ces Lumières, qui l’éclairent.

 

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Lumières de Pointe-Noire, d’Alain Mabanckou, 281 p.,
Éditions du Seuil (coll. Fiction et cie) 19,50 €.

L’essai d’Alain Mabanckou paru en 2011, Le Sanglot de l’homme noir, est réédité en même temps en Points-Seuil.

Les photos de Caroline Blache qui illustrent cet article – et bien d’autres – sont exposées jusqu’au 20 mars prochain à la Librairie-Galerie Congo, 23, rue Vaneau, 75007.

Extrait du livre ici.

 

Entretien en intégral, ci-dessous.