Trois livres inégaux tentent de nous faire entrer dans la tête des kamikazes

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Trois livres récents tentent, de manière très différente, de cerner les racines des motivations de ceux qui commettent des tueries avant de mourir, sous les balles des forces de l’ordre ou désintégrés par leur ceinture d’explosifs.

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Les Enfants du chaos. Essai sur le temps des martyrs, de l'anthropologue Alain Bertho, publié par les éditions La Découverte. Tueries. Forcenés et suicidaires à l’ère du capitalisme absolu, aux éditions Lux, de Franco « Bifo » Berardi, issu du mouvement autonomiste italien des années 1970 et cofondateur de la mythique radio libre pirate Radio Alice à Bologne. Et enfin, Les Nouveaux Somnambules, du philosophe Nicolas Grimaldi, paru chez Grasset.

Ces trois ouvrages, dont les titres révèlent les différentes approches, s’intéressent à une même question, criante depuis la terreur du 13 novembre 2015 : pourquoi des hommes perpètrent-ils des tueries de masse, conclues, le plus souvent, par leur propre mort ?

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Le livre de Nicolas Grimaldi se distingue toutefois des deux autres car il s’intéresse seulement à ceux qui tuent au nom de l’islam et ne s’attarde guère sur leurs motivations, préférant, pour « penser le fanatisme », filer la métaphore des « somnambules » dont le propre est que « leurs mouvements se produisent dans la réalité », mais qu’ils y « poursuivent leur rêve. Or ce rêve leur fait éprouver comme inexistante la réalité où ils agissent, tout en leur imposant comme une incontestable réalité la fiction dont ils sont envoûtés ».

Sa démarche d’écriture part du choc produit par les attentats de janvier 2015 et du fait que les meurtriers, « sans rien connaître de leurs victimes, il y avait toutefois une chose qu’ils ne pouvaient pas ignorer : c’est qu’elles ne leur avaient fait aucun mal. Seules une fable, une fiction, une chimère avaient pu faire attribuer à tous ces innocents quelque culpabilité collective ». Mais le livre se réduit trop souvent à une forme de description surplombante, largement dépolitisée, du comportement des meurtriers, réduit à des « hallucinations » et du « nihilisme », et finit ainsi par ne pas élucider grand-chose.

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Franco « Bifo » Berardi se méfie aussi d’une lecture avant tout politique des Tueries qu’il examine dans son ouvrage, mais avec une autre perspective que celle de Nicolas Grimaldi. Pour lui, « on peut certes expliquer le terrorisme contemporain en termes politiques, mais cette grille d’analyse ne suffit pas. Ce phénomène, parmi les plus effrayants de notre époque, doit avant tout être interprété comme la propagation d’une tendance autodestructrice. Bien entendu, le chahîd (le martyr ou le terroriste) agit pour des raisons politiques, idéologiques ou religieuses en apparence. Mais sous ce vernis rhétorique, la motivation profonde du suicide, son déclencheur, est toujours le désespoir, l’humiliation et la misère. Pour celui ou celle qui décide de mettre fin à ses jours, la vie est un fardeau insupportable, la mort la seule issue, et le meurtre l’unique revanche ».

Pour le philosophe issu des luttes gauchistes italiennes des années 1970, l’augmentation de « suicides meurtriers est due au fait que la vie sociale est devenue une usine de malheurs ». L’idée de son livre lui est venue après la fusillade meurtrière d’Aurora, dans l’État du Colorado, pendant une projection du dernier Batman, en juillet 2012, mais Berardi examine différentes tueries, depuis la fin des années 1970 et sur tous les continents, des États-Unis au Japon, en passant par les rues de Paris.

Il pense déceler ainsi les effets de ce qu’il nomme le « capitalisme absolu », un capitalisme « qui ne sert plus le progrès et qui s’est dissocié, une bonne fois pour toutes, de la démocratie », propageant un désespoir et une dépression généralisés dont les tueurs suicidaires seraient les symptômes. Berardi souscrirait sans doute à l’affirmation du philosophe slovène Slavoj Žižek, selon lequel il serait aujourd’hui « plus facile d'imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme », ce qui permettrait d’inscrire les actes à la fois meurtriers et suicidaires qu'il décrit dans une forme d’apocalypse liée à la disparition de tout horizon émancipateur.

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Mais l’inconvénient de vouloir ranger toutes ces tueries sous la même bannière du désespoir est de gommer leurs spécificités. Pourtant, la fascination des armes aux États-Unis, les humiliations de l’occupation israélienne en Palestine ou les endoctrinements de Daech, s’ils peuvent déclencher des modes opératoires similaires, ne dessinent ni des motivations similaires ni des objectifs partagés.

Les djihadistes de Daech ont une vision de la fin des temps, un projet politique, et l’idée que non seulement ils accéderont personnellement au paradis mais qu’ils pourront ainsi intercéder pour leurs proches. Des éléments qu’on ne retrouve pas parmi les tueurs des campus américains ou chez le Norvégien Anders Breivik, le tueur de l’île d’Utoya, qui, par ailleurs, ne comptait pas mourir en commettant ses meurtres.

Il est donc, certes, important de noter, comme l’écrit Alain Bertho, que « l’époque est propice aux folies meurtrières les plus diverses », et de rappeler en conséquence que ni les 15 personnes mortes dans la fusillade de Columbine en avril 1999, ni les 69 personnes abattues par Breivik sur l’île d’Utoya en Norvège en 2011, ni les neuf morts d’une église fréquentée par la population noire de Charleston en juin 2015, ni les dix vies anéanties de l’université d’Umpqua dans l’Oregon en octobre 2015, n’ont été victimes de meurtriers musulmans.

Mais il demeure délicat de ranger sous la même bannière tous les « enfants du chaos », même si ce n’est pas la « foi, ni surtout les musulmans en général – cette “communauté qui n’existe pas, comme le rappelle Olivier Roy – qui sont responsables de la radicalisation meurtrière de Français, de Canadiens, d’Australiens, de Britanniques ou de Tunisiens ».

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