L’armée française à l’assaut de nos imaginaires

Par David Servenay

Le Bureau des légendes, dont la cinquième saison a été diffusée au printemps sur Canal +, est la tête de pont d’une vaste stratégie de soft power mise en place par les militaires français. Une enquête du numéro 16 de la Revue du Crieur.

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L’initiative a de quoi surprendre. Pourtant, les six services de renseignement français ont décidé de sponsoriser l’exposition « Espions » coproduite par la Cité des sciences et de l’industrie et la société TOP (The Oligarchs Production, appartenant au réalisateur Éric Rochant et au producteur Alex Berger), celle qui produit Le Bureau des légendes, la série à succès diffusée par Canal +. Pourquoi l’ensemble de la communauté française du renseignement est-elle ainsi sortie de l’ombre par le biais d’un show à la Disney en modèle réduit?

Côté « réalité», le comité scientifique n’a pas lésiné: outre les techniques utilisées par nos espions, plusieurs dizaines d’interviews d’« agents en activité », filmés en contre-jour afin de respecter leur anonymat, sont proposées. De l’ingénieur système à l’analyste pays, tous racontent leur passion pour ce métier qui consiste à servir la France dans les profondeurs clandestines du monde. Est-ce crédible? Sans doute, même si l’exercice fleure bon l’opération de communication. Par exemple, à la question « Quelles sont les qualités principales pour faire votre travail », la plupart des interviewés répondent par le même triptyque: « Curiosité, adaptabilité, humilité».

En réalité, cela

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provient d’une étude commandée en 2012 par Erard Corbin de Mangoux, alors patron de la DGSE, à un cabinet spécialisé dans le but de définir les « valeurs» de la « boîte». En est sorti un argumentaire bien rodé, le « système Leda», définissant les quatre valeurs cardinales du service: loyauté, exigence, discrétion, adaptabilité. Ces éléments de langage sont repris dans chaque communication du service. Il n’est donc pas étonnant de les retrouver chez ces employés très « corporate». L’important est de paraître « crédible», quitte à taire les points épineux du métier.

Dans la catégorie « prouesse technologique», l’Imsi catcher – un boîtier permettant d’intercepter toutes les communications téléphoniques dans un périmètre donné – est présenté sans aucune précaution, alors que l’usage de cet outil a fait l’objet de plusieurs polémiques liées à la sauvegarde des libertés publiques. Seule la reconnaissance faciale donne lieu à un « débat éthique», indique une affichette. Quel débat? Mystère, le visiteur n’en saura pas plus.

Pas question non plus d’évoquer les « opérations homos», ces homicides clandestins autorisés par le président de la République. Enfin, l’exposition ne s’attarde jamais sur les questions de fond, comme la position de la France au Moyen-Orient. Pas un mot sur le programme Eurodif de nucléarisation de l’Iran du Shah, favorisé par la France giscardienne dans les années 1970. Normal, ce n’est pas le sujet. Et d’ailleurs, qui s’en plaindrait? À la sortie, les jeunes visiteurs ont inscrit sur une tablette tactile des flopées de commentaires plutôt élogieux: « C’était super, mais où peut-on s’inscrire pour être espions?», demande ainsi Emy. Mission accomplie: la DGSE peut compter sur de futures recrues convaincues de sa juste cause. Fin février, plus de cent mille visiteurs avaient parcouru l’exposition.

Soft power? Vous avez bien dit « soft power»? Lors de chaque entretien mené dans le cadre de cette enquête, nos interlocuteurs – pour la plupart des militaires – sont d’abord surpris, puis dubitatifs. Le concept formulé par le politologue Joseph Nye leur semble mal défini et surtout trop « américain» pour qualifier la dynamique à l’œuvre au sein des armées françaises depuis une dizaine d’années. Cette reconnaissance intellectuelle sonnerait comme l’aveu d’un atlantisme tricolore mal assumé.

Joseph Nye. © DR Joseph Nye. © DR
Pourtant, la définition donnée en 1990 par le professeur de Harvard paraît pertinente: le soft power, explique Nye, est la somme des « ressources intangibles » à la disposition d’un État lui permettant d’affirmer sa suprématie autrement que par l’usage de la force (hard power) ou par l’emploi de ses ressources économiques. Selon le classement annuel 2019 de l’Institut Portland, la France serait même la nation ayant le meilleur soft power au monde. Autrement dit, le pays possédant les capacités d’attraction et de persuasion les plus développées pour parvenir à ses objectifs politiques, en s’appuyant sur ses capacités de communication, son exemplarité, sa culture ou encore son rayonnement scientifique et technologique.

Dans les armées, on préfère utiliser les termes d’« influence » ou de « rayonnement ». La première trace de cette évolution apparaît dans l’introduction du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2013. Il fixe un cap doctrinal: « La France entend préserver sa souveraineté, en se donnant les moyens de l’action et de l’influence, et contribuer à la sécurité internationale en inscrivant ses actions dans une légitimité nationale et internationale.»

À la manœuvre, Cédric Lewandowski, le bouillonnant directeur de cabinet du ministre de la défense Jean-Yves le Drian : persuadé que la stratégie militaire se joue désormais autant dans le storytelling de la guerre que dans l’acte lui-même, il forme un commando de civils dont la mission est de changer la vision de l’armée. La chercheuse indépendante Bénédicte Chéron n’hésite pas à parler de « politique culturelle» car, souligne cette historienne, « c’est par la culture que les Français peuvent comprendre, quitte à en contester les fondements, le sens de l’engagement militaire».

Voilà pour la stratégie, qui s’inspire largement de l’exemple américain, en particulier dans le secteur de l’audiovisuel. « Il y a clairement une inspiration américaine, même si chaque fois on affirme avec force que l’on fera les choses à la française, détaille le chercheur Élie Tenenbaum. L’objectif est de sortir de l’image à la papa véhiculée jusqu’ici. La Grande Vadrouille a fait du mal à l’armée française.» Néanmoins, la réflexion se nourrit aussi de l’exemple russe et de sa longue tradition en matière de manipulation des foules.

Valeri Guerassimov en 2015. © DR Valeri Guerassimov en 2015. © DR
Dans une note très complète, une analyste de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (Irsem) décrypte la « doctrine Guerasimov de la guerre irrégulière», du nom de ce général, chef d’état-major des forces armées russes depuis 2012. Valeri Guerassimov résume ainsi la nouvelle conception de la guerre vue de Moscou: « L’influence à distance, sans contact, sur l’adversaire devient le principal moyen d’atteindre ses objectifs de combat et d’opération. La défaite de ses entités s’effectue dans toute la profondeur du territoire. Les distinctions s’effacent entre les niveaux stratégiques, opérationnels et tactiques, et entre les actions offensives et défensives.» L’effacement des fronts, le continuum stratégique, l’importance prise par les réseaux sociaux et l’asymétrie de plus en plus forte des conflits modernes sont autant de raisons de favoriser l’émergence de nouveaux moyens de faire la guerre « du cœur et des esprits».

Au niveau tactique, les initiatives éclosent en ordre dispersé, sans doute à cause de la concurrence qui oppose les différentes composantes des armées françaises. L’armée de terre sent rapidement la nécessité de se doter d’un « Pôle rayonnement», constatant son retard par rapport à ses deux rivales, la marine et l’armée de l’air, bien plus habiles à assurer leur promotion. Vanter l’esprit de cohésion d’un équipage sur un navire ou la supériorité technologique d’un avion de chasse semble plus évident que louer les vicissitudes de la vie de fantassin.

Par ailleurs, il ne faut pas négliger la capacité d’adaptation de l’institution. « Il y a trois moments importants, analyse l’historienne Bénédicte Chéron: l’embuscade d’Uzbin en 2008 en Afghanistan, où la réaction de Nicolas Sarkozy (qui traite l’événement presque comme un ministre de l’intérieur) montre un grand décalage avec les militaires; l’opération Serval en 2013 au Mali, avec une prise de conscience assortie d’un discours épique où les politiques assument comme jamais une opération extérieure (Opex); et enfin les attentats de 2015, où le politique est complètement désinhibé (le fameux Nous sommes en guerre de François Hollande), avec une grande concordance entre l’opinion et le discours politique.» Ainsi, la vague terroriste de 2015 vient boucler la révolution entamée avec les attentats du 11 septembre 2001. Elle entérine l’idée que l’armée peut et doit être active sur le territoire national, son nouvel espace d’« influence ».

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« Pour moi, décortique le général Vincent Desportes, ex-directeur de l’École de guerre aujourd’hui retraité, le soft power va du défilé du 14 Juillet sur les Champs-Élysées à l’opération Sentinelle. Sentinelle a un effet opérationnel limité mais elle est très utile pour le soft power, car cela assure une visibilité de l’uniforme dans l’espace public et permet de mieux faire comprendre aux yeux des contribuables les trente-sept à trente-huit milliards de budget annuel que l’on consacre à la Défense.» Cela s’avère d’autant plus nécessaire que l’armée n’a plus de contact direct avec la société depuis la fin du service militaire. En tant qu’institution, elle a disparu de l’imaginaire collectif qui forgeait depuis des décennies les représentations sociales de chaque famille comptant un appelé du contingent. Une génération, qui plus est, façonnée par l’antimilitarisme des années 1970.

À partir des attentats de 2015, l’armée ressent la nécessité d’affermir ses liens avec la nation. D’où l’émergence d’une pratique beaucoup plus professionnelle des opérations psychologiques visant une cible civile sur le territoire national: en clair, vous, moi et tous ceux que l’armée intéresse. Il faut donc limiter ce soft power au seul territoire national, car ces opérations psychologiques  (psy-ops) destinées aux opérations extérieures n’ont pas du tout les mêmes objectifs ni les mêmes méthodes. À trop les confondre, l’armée prendrait sans doute le risque de l’impopularité.

Le général Jean-Pierre Bosser l’a bien exprimé lors d’une inspection du dispositif Sentinelle suivie par Le Monde en février 2015. Le chef d’état-major de l’armée de terre y lâche ce conseil à ses soldats: « Je vous demande la plus grande vigilance sur la posture de l’armement. Par accident, des balles ont touché des plafonds, elles peuvent aussi partir à l’horizontale. On peut très vite passer de la position d’une armée appréciée de protecteurs, à celle d’une armée honnie d’abatteurs.» En arrière-plan, le spectre de la guerre d’Algérie est toujours présent. Et c’est sans doute à cette période qu’il faut remonter si l’on veut comprendre la portée de ce champ de bataille intellectuel qui met en scène les rapports complexes entre politiques et chefs militaires.

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Le no 16 de la Revue du Crieur, une coproduction Mediapart-Les Éditions La Découverte, dont est issue cette enquête, est disponible en librairies et Relay jusqu’à la fin du mois d’octobre.

Le sommaire complet de ce numéro peut être consulté ici.