Sapin décore Bézard malgré son pantouflage controversé

Par

Michel Sapin a décoré, lundi 6 juin, l’ex-directeur du Trésor, Bruno Bézard, qui va pantoufler dans un fonds financier chinois disposant d'une implantation dans le paradis fiscal des îles Caïmans.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

C’est l’un des pantouflages les plus controversés de ces dernières années : l’ex-directeur du Trésor, Bruno Bézard, va rejoindre un fonds financier chinois qui travaille avec de l’argent public français et qui dispose d’une implantation aux îles Caïmans, l’un des paradis fiscaux parmi les plus opaques au monde. Au moment même où son projet de loi anticorruption est examiné à l’Assemblée nationale, le ministre des finances, Michel Sapin, n’en a pas moins jugé opportun, même si cela n’a donné lieu à aucune publicité, de décorer le haut fonctionnaire par lequel le scandale est arrivé, lui apportant son soutien et s’offusquant des critiques qui lui sont adressées.

Bruno Bézard Bruno Bézard
Selon nos informations, la petite cérémonie a eu lieu lundi soir au ministère des finances. Elle a été organisée afin que le ministre des finances puisse remettre à Bézard les insignes d’officier de l’ordre du Mérite qu’il a obtenus sur proposition du même Michel Sapin par un décret du 20 novembre 2015. À l’époque où le décret a été publié, le ministre des finances n’avait donc aucune raison de se douter que le directeur du Trésor allait démissionner et encore moins que son pantouflage serait à ce point controversé. Mais, ce lundi 6 juin, pour la remise de la décoration, Michel Sapin n’ignorait plus rien de ce sulfureux départ.

Très discret, le rendez-vous n’avait, certes, fait l’objet d’aucune publicité auprès de la presse. Et Bruno Bézard avait seulement invité les hauts fonctionnaires qu’il souhaitait. Autour du ministre des finances, Michel Sapin, et de l’ex-directeur du Trésor en partance pour le privé, il y avait pourtant du beau monde, le gratin de la haute fonction publique de Bercy et quelques anciens de la grande maison : pêle-mêle, la directrice de cabinet du ministre, Claire Waysand ; la future directrice du Trésor, Odile Renaud-Basso ; le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau ; le PDG d’Aéroports de Paris, Augustin de Romanet. Et puis, perdu au milieu de ces hauts fonctionnaires, Michel Rocard, qui a commencé sa carrière il y a fort longtemps à la direction de la prévision. Le ministre de l’économie, Emmanuel Macron, a fait une apparition.

Selon les hauts fonctionnaires du ministère des finances qui nous ont raconté la scène, c’est en toute connaissance de cause que Michel Sapin a décoré Bruno Bézard, car il souhaitait visiblement en prendre la défense. En substance, le ministre a évoqué le déchirement que constituait pour l’ex-haut fonctionnaire le fait de quitter le ministère. Il a noté que ce départ faisait l’objet de critiques injustes, l’intéressé s’étant conformé aux règles de droit applicables. Il a fait valoir que ceux qui étaient proches des politiques dans le travail s'attiraient les mêmes foudres qu’eux, ce qui expliquait la publicité dont le départ de Bruno Bézard dans le privé a profité et son évocation à la tribune de l’Assemblée nationale lors du débat sur le texte de loi anticorruption, dit « Sapin 2 ». Il a déploré la vision étroite de ceux qui critiquent les départs du public vers le privé comme si, selon eux, il devait y avoir un mur entre les deux secteurs pour éviter toute « contamination » du public par le privé. Le ministre a, au contraire, valorisé les allers et retours public-privé, facteur selon lui d’enrichissement collectif. Il a exprimé toute sa confiance en Bruno Bézard dans ses nouvelles fonctions au service de l’économie française.

Les propos du ministre des finances risquent toutefois de relancer la controverse beaucoup plus que de l’apaiser. Car en vérité, le pantouflage est encore beaucoup plus discutable qu’on ne le pensait initialement.

Les premières critiques dont ce départ peut faire l’objet sont celles que nous avions pointées lors de notre première enquête (lire Direction du Trésor: le sulfureux pantouflage de Bruno Bézard). D'abord, de nombreux hauts fonctionnaires font observer que l'intéressé avait remué ciel et terre pour décrocher le poste de directeur du Trésor, écartant d'autres candidats de grande valeur (lire ici notre article : Crise larvée à la direction du Trésor). Ensuite, il n'est resté en fonction que deux petites années, ce qui est sans précédent dans l'histoire récente de Bercy – et peu conforme à la défense de l'intérêt public. Il n'était aussi resté que deux ans dans ses fonctions antérieures de directeur général des finances publiques, sans d'ailleurs y avoir laissé de bons souvenirs, à cause d'une gouvernance jugée très brutale. À Bercy, on tend donc à penser que les plus hautes autorités de l'État récoltent en partie ce qu'elles ont semé…

Mais, surtout, nous pointions dans cette enquête le grave problème de conflit d’intérêts que soulève le passage au privé de Bruno Bézard, car c’est dans un fonds financier chinois, Cathay Capital, qu’il va travailler ; lequel fonds travaille avec des apports financiers qui sont constitués en partie par de l’argent public… français !

Concrètement, d’après ce que nous avions pu reconstituer, CDC Entreprises, filiale de la Caisse des dépôts et consignations (CDC), a d’abord apporté en 2011 une somme d’environ 75 millions d’euros, et des investisseurs chinois une somme équivalente au sein de ce fonds. Puis, quand CDC Entreprises a été fusionné avec diverses autres structures pour donner naissance à la BPI (au sein de l’une de ses filiales dénommée BPI Investissement), les apports de la BPI à Cathay Capital ont continué pour atteindre cette somme totale d’environ 250 millions d’euros, une somme équivalente étant fournie par la partie chinoise.

Par conséquent, on comprend bien le grave problème que pose le pantouflage de Bruno Bézard : il est embauché dans un fonds financier qui a obtenu, sans appel d’offres, la gestion de financements qui sont constitués en partie par de l’argent public français. Le conflit d’intérêts est encore plus important qu’il n’y paraît. Car Bruno Bézard, en sa qualité de directeur du Trésor, était membre de la commission de surveillance de la CDC, qui est actionnaire à 50 % de BPI. En somme, la commission de surveillance de la CDC a vraisemblablement eu à connaître ces derniers mois de l’avenir de BPI et de sa stratégie – dont l’alliance avec le fonds chinois –, qui va devenir l’employeur… de Bruno Bézard !

Le conflit d’intérêts fait d’autant moins de doute que la BPI, étant contrôlée par ailleurs à 50 % par l’État, est aussi sous la supervision des grandes directions de Bercy. Pour cette participation détenue par l'État, c’est l’Agence des participations de l’État (APE) qui est en première ligne et qui exerce la tutelle. Mais la direction du Trésor est aussi très impliquée dans la gestion consanguine de la BPI. À preuve, l’une des principales filiales de BPI, dénommée BPI Financement, compte parmi ses administrateurs (l’organigramme est ici) un haut fonctionnaire dénommé Sébastien Raspiller, qui est sous-directeur du financement des entreprises et des marchés au Trésor, ce qui fait de lui l’un des principaux adjoints de Bruno Bézard.

En résumé, Bruno Bézard a eu à connaître de la BPI et de son alliance avec le fonds chinois en sa double qualité de directeur du Trésor et de membre de la commission de surveillance de la CDC.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous