Énergies Enquête

Engie s’éparpille en confettis

C’est une restructuration sans précédent pour un ancien monopole de service public. En décidant de vendre son entité de services à l’énergie Equans à Bouygues, Engie (ex-GDF-Suez) s’apprête à transférer plus de 40 % de ses effectifs. Un pas de plus vers le démantèlement, redoutent les salariés.

Martine Orange

9 novembre 2021 à 20h09

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Imperturbable, Jean-Pierre Clamadieu poursuit la mission qu’il s’est donnée – ou qu’on lui a donnée – depuis sa nomination à la présidence du conseil d’administration d’Engie (ex-GDF-Suez) : celui de syndic de faillite, de grand liquidateur du sixième groupe d’énergie européen. Après avoir cédé nombre d’activités à l’étranger, les terminaux méthaniers, sa branche exploration-production gazière, sa participation dans Suez, l’entreprise continue à se réduire comme peau de chagrin, à s’éparpiller en confettis : le 5 novembre, le conseil d’administration d’Engie a approuvé l’entrée de négociations exclusives avec Bouygues en vue de lui céder Equans. Créée à la va-vite en juillet, cette entité regroupe toutes les activités de services liés à l’énergie (génie climatique, efficacité énergétique, gestion de chauffages et de climatisations urbaines, etc.).

D’un trait de plume, Engie est prêt à transférer 74 000 salariés, soit 40 % de ses effectifs, à renoncer à 12,5 milliards de chiffre d’affaires, soit plus de 20 % du total. Un mouvement sans précédent pour un ancien monopole public, dont l’État est encore le premier actionnaire.

Jean-Pierre Clamadieu, président du conseil d'Engie, lors de l'université d'été du Medef, en août 2020. © Daniel Pier / NurPhoto via AFP

« Vendus », dénonce dans un communiqué au vitriol la CGT d’Engie en soulignant la logique implacable qui mène, selon elle, tout droit au démantèlement du groupe. Dans un texte plus alambiqué, la CFDT du groupe dit prendre acte de la décision du conseil d’administration d’Engie de céder Equans à Bouygues, en rappelant son opposition à toute vente à la découpe de la nouvelle entité et toute suppression d’emplois pendant cinq ans.

En dehors des syndicats, l’opération a été accueillie dans l’indifférence générale. Dans d’autres périodes, cette restructuration qui ne dit pas son nom d’un groupe comme Engie aurait amené quelques débats. Des questions auraient peut-être été soulevées sur la destruction de valeur sans précédent de cet ancien monopole public, sur les errements stratégiques, depuis sa fusion avec Suez, couverts par les pouvoirs publics, sur le bien-fondé du « recentrage » actuel du groupe le conduisant à se séparer de métiers jugés porteurs dans un temps où la sobriété énergétique s’impose, sur le futur du groupe, considéré il y a peu encore comme un « champion » national.

Là, le silence est assourdissant, y compris chez les fervents défenseurs de la réindustrialisation de la France. Tout juste se félicite-t-on du renforcement de Bouygues qui, avec ce rachat, va conforter son sixième métier, les services à l’énergie, aux côtés du BTP, de la téléphonie, des médias. Cette activité à elle seule va représenter la deuxième du groupe.

Un prix qui ne prête pas à discussion

« Y a-t-il quelque chose que le gouvernement refuse à Bouygues ? D’Alstom à la fusion TF1-M6, en passant aujourd’hui par Equans, il se met en quatre pour répondre aux besoins et aux attentes de Martin Bouygues », grince un banquier d’affaires, qui avait parié bien avant le résultat que la filiale d’Engie serait attribuée au groupe de BTP et de télécommunications. « Martin Bouygues a été très habile politiquement. Il a fait une offre de prix qui ne prête pas à discussion et écarte tout soupçon de favoritisme. Cela permet aussi de boucler très rapidement le dossier sans controverse, à la différence de la vente de Suez, qui est en train de tourner à la catastrophe », balaie un connaisseur du dossier.

7,1 milliards d’euros : le prix offert par Bouygues pour reprendre Equans a manifestement tout bousculé. Alors que le choix du repreneur aurait dû être arrêté dans la deuxième quinzaine de novembre, Jean-Pierre Clamadieu, en découvrant les offres remises le 2 novembre, a décidé d’accélérer : en moins de trois jours, tout a été bouclé.

Un conseil d’administration a été convoqué dès le 5 novembre. Selon nos informations, nombre d’administrateurs n’ont découvert les différentes offres qu’au moment du conseil. À l’exception de l’administrateur représentant la CGT, tous, y compris les représentants de l’État, ont voté pour l’offre de Bouygues. La CFDT, elle, s’est à nouveau abstenue. Mais à la différence du vote sur la vente de la participation de Suez, cette fois-ci, elle n’a pas quitté la salle.

Tous se sont inclinés devant le prix proposé par Bouygues. L’offre de reprise présentée par le fonds Bain Capital en association avec l’homme d’affaires Marc Ladreit de Lacharrière était inférieure de 600 millions d’euros et celle d’Eiffage, troisième candidat à la reprise, de 1,6 milliard d’euros, selon nos informations.

La différence des montants proposés par les candidats a surpris de nombreux observateurs. Comment expliquer un tel écart ? Dans son communiqué, le groupe Bouygues indique qu’il a retenu un multiple de 11,4 à l’horizon 2026 pour valoriser la filiale Equans. Des chiffres rarement retenus dans des métiers de service, où les marges sont contraintes. Les habitués des opérations de fusion-acquisition connaissent le prix d’une surévaluation de départ : cela se traduit par des économies de coûts, des arrêts d’investissement et d’innovation, et finalement des suppressions d’emploi.

Bouygues balaie toute accusation d’optimisme et de surévaluation. Il se dit persuadé de la réussite de son acquisition. La preuve : il s’est engagé à ne procéder à « aucun départ contraint » des salariés d’Equans pendant cinq ans. Mieux : il promet de créer dix mille emplois supplémentaires et d’embaucher deux mille apprentis à l’horizon de 2026.

« Si Bouygues a pu offrir un prix supérieur aux autres candidats, c’est que cette acquisition est stratégique pour lui. À la différence de Bain Capital, il a déjà une activité dans les services à l’énergie [Bouygues énergies et services – ndlr], mais qui était trop petite. Le rachat d’Equans va lui permettre de gagner en taille, en efficacité et de dégager des synergies industrielles [entre 120 et 200 millions d’euros par an, selon le groupe – ndlr]. Et puis ce sont des métiers en pleine croissance, très porteurs, qui vont apporter des revenus récurrents au groupe et permettent de compenser la cyclicité de BTP », déclare un proche du dossier.

Au moment de la fusion avec Suez en 2008, on nous expliquait que GDF était trop petit (...). Dix ans après, on retrouve la taille que le groupe avait avant la fusion

Yohan Thiébaux, coordinateur CGT d’Engie

Pour Jean-Pierre Clamadieu, de plus en plus critiqué jusqu’à Bercy et à Matignon pour la façon dont il a géré le dossier Suez – qui conduit aujourd’hui à une enquête du Parquet national financier –, cette résolution express du dossier Equans ne pouvait tomber mieux. Tout étant figé désormais, cela permet, selon le vocabulaire macroniste, « d’enjamber » la campagne présidentielle et d’éviter tout débat : le rachat effectif d’Equans sera définitivement conclu au deuxième semestre 2021. Bien après la présidentielle.

Entretemps, le président du conseil d’administration d’Engie, qui prend des décisions si lourdes pour l’avenir du groupe, ne sait même pas s’il sera encore là : son mandat arrive à son terme en mars 2022. Selon nos informations, Matignon et Bercy s’opposent à son renouvellement. Mais l’Élysée, qui l’apprécie, souhaite sa reconduction.

Catherine MacGregor, directrice générale d'Engie. © Eric PIERMONT / AFP

« C’est une étape majeure dans la construction du nouvel Engie. Nous nous donnons les moyens de notre croissance grâce aux 9 à 10 milliards d’euros de cessions prévues entre 2021 et 2023 », s’est félicitée Catherine MacGregor, directrice générale d’Engie, dans un entretien au Journal du dimanche dans lequel elle commentait la vente d’Equans. Car après Equans, d’autres cessions sont prévues : Endel, spécialiste de maintenance industrielle dans le nucléaire, en passe d’être cédé à un prix négatif – en raison de la dette – au groupe Altrad, qui n’a aucune référence dans ce secteur ; GTT, constructeur de cuves pour le transport maritime de GNL ; EVbox, premier fournisseur mondial de bornes pour véhicules électriques. Le groupe pourrait tomber sous le seuil des 100 000 salariés.

« Au moment de la fusion avec Suez en 2008, on nous expliquait que GDF était trop petit, n’avait pas la taille suffisante, qu’il fallait absolument se marier pour se développer. Dix ans après, on retrouve la taille que le groupe avait avant la fusion », constate Yohan Thiébaux, coordinateur CGT d’Engie. Et même moins. Car le groupe a perdu entretemps sa branche exploration-production, ses terminaux méthaniers et autres… Aujourd’hui, le groupe n’a plus que quatre activités : ses infrastructures (stockage, réseaux gaziers), ses centrales thermiques et le nucléaire en Belgique, la production d’énergie renouvelable et la gestion de quelques grands réseaux de chaleur urbains.

Grâce à l’argent dégagé par les cessions, Catherine MacGregor espère avoir les moyens de se redéployer. « Cela nous permet de nous concentrer sur nos métiers clés, pour atteindre l’excellence industrielle dans les infrastructures bas carbone et les énergies renouvelables. Ce secteur est extrêmement concurrentiel et Engie nourrit l’ambition d’en devenir le leader incontesté. Il nous faut donc être compétitifs pour y parvenir », indique-t-elle. Selon son nouveau plan stratégique présenté, le groupe veut passer d’une croissance annuelle moyenne dans les renouvelables de 3 GW actuellement « à 4 GW entre 2022 et 2025, puis à 6 GW entre 2026 et 2030 ».

Le nucléaire en Belgique, dernière pilule empoisonnée d’Engie

Officiellement, le groupe ambitionne de se positionner comme concurrent direct de Total, Iberdrola ou Enel. Au sein de l’État, on ne semble pas partager cet optimisme et même tout simplement cette stratégie. « Ce qui soucie les responsables publics, c’est ce qui se passe après pour Engie. Ils ont l’impression que Jean-Pierre Clamadieu les a baladés, et que l’issue inévitable est d’amener Engie dans les bras de Total », confie un connaisseur du dossier, familier des arcanes du pouvoir. À l’entendre, ce scénario est plus qu’évoqué au sommet de l’État. Comme une crainte ou comme un objectif caché ?

Cela fait des mois, voire des années que les cadres d’Engie et les syndicats parlent du risque d’être rachetés par Total. L’hypothèse, toujours démentie, pourrait pourtant se rapprocher inexorablement. D’autant que la cession d’Equans, par son ampleur, crée un précédent : la perspective de pouvoir démanteler un ancien monopole public ne semble plus hors de portée et aiguise bien des appétits.

Des fonds se sont déjà déclarés très intéressés par la reprise des infrastructures gazières en France, un secteur encore plus juteux que les concessions autoroutières. Celles-ci s’inscrivent dans le cadre de la sécurité stratégique du pays et relèvent d’un monopole public, et sont donc normalement incessibles, selon la Constitution. « Il s’agit de trouver le bon montage juridique. Derrière la Caisse des Dépôts, les fonds peuvent avoir toute liberté de gestion », dit ce même connaisseur.

« Le vrai problème, c’est le nucléaire belge. Total ne veut en aucun cas récupérer les actifs nucléaires en Belgique », poursuit-il. Dans le cadre de la fusion avec Suez, GDF a récupéré les centrales nucléaires belges gérées par Electrabel. À l’époque, le corps des mines et tous les nucléocrates se félicitaient de cette prise de guerre, et le groupe se voyait même comme un concurrent d’EDF dans le nucléaire. C’était avant Fukushima.

Depuis, Engie continue d’exploiter ces centrales vieillissantes, sans avenir : le gouvernement belge souhaite sortir du nucléaire à partir de 2025 et a refusé d’accorder des prolongations de l’exploitation des réacteurs nucléaires. Tout le problème est maintenant de savoir qui portera la charge du démantèlement, des actifs échoués. Engie ou le gouvernement belge ?

À un moment, des discussions ont été engagées avec EDF pour lui demander d’assumer cette charge. Au nom du vieux principe de la socialisation des pertes. La direction d’EDF a refusé. Mais il n’est pas sûr que le gouvernement ne revienne pas à la charge et ne finisse pas par tordre le bras au groupe public pour le forcer à accepter.

Le sort du nucléaire belge est en tout cas la dernière pilule empoisonnée d’Engie. Si ce verrou saute, plus rien ne s’opposera au démantèlement final d’un ancien monopole public.

Martine Orange


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