Minsky, l'économiste qui pensa l'instabilité économique

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Au moment où la prévention des crises est devenue une préoccupation mondiale, l’institut Veblen publie la traduction française de l’ouvrage de référence de l’économiste Hyman Minsky, Stabiliser une économie instable. Décryptage, avec l’économiste Aurore Lalucq, de la pensée de ce postkeynésien oublié et pourtant prisé des courants de pensée proches du candidat Bernie Sanders.

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« C’est le moment Minsky. » La référence a fleuri dans les journaux et les essais au début de la crise financière de 2008, puis a disparu. L’économiste américain Hyman Minsky (1919-1996) n’est pas une référence dans la pensée économique, européenne au moins. Il n’est pas dans l’air du temps : ses travaux s’inscrivent dans la mouvance postkeynésienne, abordent les problèmes macroéconomiques et parlent beaucoup du rôle de la finance dans les crises.

Au moment où l’instabilité économique est devenue une préoccupation mondiale, l’institut Veblen publie, dans le cadre de sa collection sur les grands textes économiques, la traduction française de l’ouvrage de référence – parfois aride – de Hyman Minsky, Stabiliser une économie instable. Entretien avec Aurore Lalucq, économiste à l’Institut Verblen.

Pourquoi parler de Minsky aujourd’hui ?

Aurore Lalucq. Pour tellement de raisons ! En premier lieu, pour éviter la prochaine crise et tirer enfin les leçons de celle de 2007-2008. Minsky, c’est le grand penseur des crises, celui qui considère que l’économie capitaliste est intrinsèquement instable, c'est-à-dire qu’elle génère elle-même ses propres crises. Durant toute sa carrière, il s’est évertué à comprendre comment et pourquoi les crises survenaient et à adresser des recommandations sur la façon de protéger notre économie et surtout nos sociétés.

C’est l’un des rares économistes à avoir intégré la finance dans son analyse économique. Car aussi aberrant que cela puisse paraître, les modélisations macroéconomiques utilisées par les décideurs et les économistes ne prennent pas en compte la finance… Minsky, lui, comme d’autres économistes hétérodoxes, avait intégré cette donnée essentielle.

Lors de la crise des subprimes, c’est donc assez logiquement – presque miraculeusement pour cet économiste qui n’avait jamais été considéré de son vivant – que le nom de Minsky est réapparu. Mais cela est resté sans suite. Rien de ce qu’il proposait n’a été intégré aux réformes bancaires et financières post-crise, ni à la politique macroéconomique.

Au-delà de la régulation bancaire et financière, Minsky est un auteur hétérodoxe essentiel. La diversité de ses trois maîtres à penser – John M. Keynes, Joseph Schumpeter et Wassily Leontief – lui a permis de développer une pensée étonnante, stimulante, toujours à contre-courant et de ne pas abandonner les grandes questions macroéconomiques, qui ne sont quasiment plus débattues par les économistes et les décideurs.

Minsky, de son vivant, n’a jamais été assez écouté. Au moment où le néolibéralisme est en train de conquérir les esprits et le monde, lui continue de travailler dans le sillage de la pensée keynésienne. Stabiliser une économie instable est publié alors que Wall Street triomphe, au moment où l’argent l’emporte sur tout. Le discours de Minsky visant à pointer du doigt les risques en raison des comportements des acteurs financiers, le besoin de contrôler les marchés financiers pour limiter les facteurs d’instabilité, était inaudible à cette époque. Il a forcément perdu la bataille des idées face aux monétaristes.

Stabiliser une économie instable est considéré comme l’aboutissement des travaux de Minsky. Il y développe une vision d’un monde condamné à aller de crise en crise. En quoi ses théories peuvent-elles nous aider à comprendre le monde actuel ?

En ce qu’elles décrivent notre système économique tel qu’il fonctionne, c’est-à-dire avec un secteur financier sophistiqué, d’une ampleur démesurée et relativement mal régulé. Minsky développe une analyse approfondie de la finance. Celle-ci lui paraît être le moteur de l’instabilité économique, les différents acteurs financiers et les entreprises conduisant par leur comportement à la crise. Le processus, selon lui, est inévitable.

Pour lui, ce sont dans les phases de prospérité que se préparent les crises à venir. C’est ce qu’il appelle le « paradoxe de la tranquillité » : comme tout va bien, les acteurs économiques prennent de plus en plus de risques. Il a ensuite dégagé trois phases : d’abord le temps des finances « couvertes », c’est-à-dire le moment où la dette est couverte par le rendement attendu de l’investissement ; puis le temps de la finance spéculative, période où le rendement de l’investissement ne permet plus que le remboursement des intérêts mais pas celui du principal qui doit sans cesse être renouvelé, où les acteurs financiers “roulent” de façon continue leur dette ; enfin, la troisième période est celle qu’il appelle la finance de Ponzi. Arrive alors le « Minsky moment » : le moment où les acteurs ne sont plus capables de rembourser ni intérêts ni principal et ne voient comme issue que de vendre des actifs, ce qui amène à une crise. C’est exactement ce que nous vivons à chaque crise.

Explication de la crise par Terry Jones (Monty Python) qui en appelle à Minsky (en anglais) © Boom Bust Click

Il n’y a donc pour lui aucun moyen de prévenir les crises…

Pour Minsky, il n’y a pas de recettes magiques pour éviter cette instabilité. Mais si les crises sont inévitables, leur gravité dépend de la façon dont le système s’organise pour les maîtriser, pense-t-il. Ce postulat amène Minsky à décliner toute une série de constats et de propositions. Mieux vaut, selon lui, des crises régulières plutôt de tenter de repousser sans cesse un effondrement qui de toute façon finira par arriver mais n’en sera que plus violent. Ainsi, s’il est favorable à  l’intervention des banques centrales, il leur reproche néanmoins de valider les comportements à risques des institutions financières, en intervenant pour les protéger de la faillite. Ce qui, affirme-t-il, nourrit l’instabilité du système.

Minsky était un fervent défenseur des banques de petite taille, dont les conséquences en cas de faillite sont bien moins problématiques. Pour l’univers de la production, il préférait en règle générale les petites entités aux grandes concentrations et expliquait d’ailleurs qu’il existait un lien intrinsèque entre la taille des banques et celle des entreprises. Qui dit grandes entreprises dit grandes banques : si vous voulez soutenir les PME, il faut de petites banques.

Surtout, il préconisait un système de régulation étroite afin de maintenir la finance sous contrôle, d’éviter de trop forts dérapages. Là où Minsky avait encore une fois vu juste, c’est dans le rôle déstabilisateur des innovations financières (celles-là même qui ont posé un problème lors de la crise des subprimes) et leur capacité à engendrer des crises. Il a donc développé une pensée très prudente, prônant un contrôle strict des innovations financières.

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