Plus l’industrie européenne du ciment émet de CO2, plus elle s’enrichit. Tel est le bilan désastreux du marché européen du carbone dressé par le think tank spécialisé Sandbag dans son dernier rapport, particulièrement sévère (à lire en cliquant ici, en anglais).

Non seulement les grands cimentiers européens (Lafarge-Holcim, Heidelberg-Italcementi, CRH, Cemex et Buzzi Unicem) bénéficient d’un juteux volume de quotas d’émissions, mais en plus ils sont incités à émettre plus de gaz à effet de serre par un dysfonctionnement du marché. Quel est le problème ? Pour préserver 100 % de ses droits à émettre du carbone, chaque site de production doit produire au moins 50 % autant que son niveau historique. Cette règle incite les cimentiers à maintenir en activité des usines peu performantes d’un point de vue énergétique. Selon les experts de Sandbag, le marché du carbone a augmenté les émissions du secteur du ciment de plus de 15 millions de tonnes de CO2. Si ce secteur d’activité n’était pas soumis au système de ce marché de quotas, il rejetterait moins de dioxyde de carbone dans l’atmosphère.

C’est exactement le contraire de ce qui devrait se produire : la bourse du carbone, créée en Europe à la suite de la ratification du protocole de Kyoto, devait inciter les industries les plus polluantes à réduire chaque année leur CO2 en les obligeant à acheter des droits à polluer. Mais chaque secteur a reçu une grande quantité de quotas gratuits, ce qui a déséquilibré le rapport entre l’offre et la demande. La baisse de la production après la crise de 2008 a achevé de faire dérailler le système et le prix de la tonne de CO2 s’est effondré – il avoisine aujourd’hui les 5 euros la tonne.

Dans cet échec général à réguler les gaz à effet de serre par le marché, la situation du ciment est particulière. Considérée comme une industrie à risque de fuite carbone – certains croyaient que les cimentiers délocaliseraient leurs sites de production pour échapper au coût des quotas de CO–, elle a bénéficié d’une surallocation pléthorique. Les cinq principaux fabricants de ciment ont touché l’équivalent en valeur de presque 1 milliard d’euros de quotas d’émissions gratuits entre 2008 et 2014. Par ailleurs, la règle d’au moins 50 % de production historique pour garder 100 % de ses quotas a incité les industriels à produire de plus en plus de clinker, un des composants du ciment. Or la fabrication de clinker est particulièrement émettrice de CO2. Contrairement à ce qui se passe dans l’acier par exemple, l’Europe est devenue exportatrice nette de clinker entre 2005 et 2013, alors qu’auparavant elle devait importer ce composant.

C’est l’inverse de l’effet attendu : en exportant du clinker, l’Union importe des gaz à effet de serre. Même si au total, les émissions du ciment ont baissé en Europe depuis 2005, l’existence du marché du CO2 a littéralement empêché la décarbonisation du secteur. Concrètement, les industriels ont maintenu en activité beaucoup de sites énergivores, alors qu’ils disposaient d’outils de production moins polluants. Mais il s’est avéré plus rentable de faire moins fonctionner les sites propres afin de garder les plus sales en activité. Le ciment représente environ 6 % des émissions couvertes par le marché européen du carbone, et environ 5 % des rejets mondiaux de CO2.

Le marché du CO2 est en cours de réforme. Le volume de quotas gratuits pourrait être réduit. Mais la quantité de droits d’émissions accumulée par les cimentiers est telle qu’elle pourrait leur permettre de tenir jusqu’en 2030, alertent les analystes de Sandbag. Ce serait une faille majeure dans la politique climatique de l’Union européenne, et un scandale de plus dans la litanie des affaires qui entachent cette bourse du CO2.