Les choix économiques expliquent les difficultés politiques de Macron

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En choisissant de donner la priorité à la consolidation budgétaire, Emmanuel Macron a modifié la logique de son programme économique et s’est aliéné une partie de l’opinion. Les efforts pour tenter de sauver la face d’une politique du « ni droite, ni gauche » ont achevé d’affaiblir sa position.

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Plus de 100 jours après son entrée à l’Élysée, la politique économique d’Emmanuel Macron commence à prendre forme… Et le président de la République rencontre ses premiers problèmes, financiers, économiques et politiques. Dans les jours qui ont suivi le second tour des élections législatives, le 18 juin, un tournant de rupture avec le programme du candidat Macron a été engagé. Il s’est achevé vers le 10 juillet avec trois priorités : la consolidation budgétaire, les baisses d’impôts et les « réformes structurelles ». Cette redéfinition s’est accompagnée d'un affaiblissement inédit et prononcé du sentiment positif qui entourait le début du quinquennat.

Certes, ces trois éléments étaient présents dans le programme très vaste du candidat d’En Marche!. Le ministre de l’action et des comptes publics, Gérald Darmanin, peut avec raison, dans une interview à La Provence du 17 août, affirmer que le budget « répondra aux promesses du président de la République ». Mais la logique programmatique choisie depuis début juillet est très différente. Soucieux de bâtir une offre « ni de droite, ni de gauche », le futur président entendait mener une politique plus équilibrée que celle proposée par le candidat Les Républicains, François Fillon, qui, lui, annonçait faire de la baisse des dépenses sa priorité.

Si, en effet, la baisse des dépenses publiques figurait dans le programme d’Emmanuel Macron, à hauteur de 60 milliards d’euros, la priorité était alors donnée aux réformes (censées, dans la logique du fondateur d’En Marche!, dynamiser la croissance) et au plan d’investissement de 50 milliards d’euros. Bref, on renforçait d’abord le potentiel de croissance du pays avant de réduire les dépenses publiques. Cette position construite par l’économiste Jean Pisani-Ferry prenait ainsi en compte l’échec du concept « d’austérité expansive », autrement dit d’une croissance dopée par la contraction des dépenses publiques.

Ce concept, développé dans les années 1990 et 2000, avait conduit au désastre de la gestion de la crise de la dette européenne en 2010. Or, plusieurs économistes soutiens d’Emmanuel Macron, dont Jean Pisani-Ferry, Olivier Blanchard ou Charles Wyplosz, avaient fortement critiqué ce concept, tout en défendant les vertus des « réformes ». Leur position, reprise par le programme d’Emmanuel Macron, était de se libérer de la logique comptable pour renforcer l’attractivité et le potentiel productif du pays, ces deux éléments permettant de réduire le déficit et de donner, ensuite, de la marge de manœuvre pour la baisse des dépenses. Cette vision pouvait séduire une partie de l’électorat de centre gauche favorable aux réformes mais non à l’austérité.

Gérald Darmanin, ministre de l'action et des comptes publics Gérald Darmanin, ministre de l'action et des comptes publics

Mais dès les premiers jours de la nouvelle majorité, cette logique a été abandonnée, provoquant un inévitable basculement à droite de la politique gouvernementale. La priorité a été inversée et donnée à la baisse des dépenses. Le discours gouvernemental a, dès lors, rejoint celui de « l’austérité expansive ». « En retrouvant la maîtrise de nos finances, nous pourrons enfin réduire les impôts et les charges qui grèvent le pouvoir d’achat des Français et la compétitivité de nos entreprises », affirmait Gérald Darmanin le 6 juillet, lors du lancement des États généraux des comptes de la Nation. Et d’ajouter deux jours plus tard dans le JDD : « Moins de dépenses publiques, c’est donc moins de déficit et donc moins d’impôts. » Un discours qui n’est pas sans rappeler celui de Jean-Claude Trichet, le 24 juin 2010, lorsqu’il affirmait que « l’idée que des mesures d’austérité peuvent déclencher la stagnation est incorrecte ». L’ancien président de la Banque centrale européenne s’est lourdement trompé. L’actuel gouvernement n’hésite pas à mettre ses pas dans les siens.

Dès lors, une partie de l’opinion jusqu’ici favorable à Emmanuel Macron s’est sentie trahie par le nouvel exécutif. Charles Wyplosz s’est ainsi mis à douter de la politique du nouveau président. D’autant que la justification de ce premier vrai tournant a été très peu convaincante. La Cour des comptes et le premier ministre, Édouard Philippe, ont en effet joué un numéro de duettistes, alternant alarmisme et feinte surprise devant un supposé « dérapage » budgétaire qui obligerait à ce tournant politique. Alors que les calculs de la Cour des comptes (qui ne prend pas en compte l’accélération de la croissance nominale) tablaient sur une baisse de 0,2 point à 3,2 % du PIB du déficit, le gouvernement a poussé des cris d’orfraie, parlé de « dérapage alarmant » des comptes publics et joué sur la corde sensible de la dette « léguée à nos enfants ». Gérald Darmanin fustige alors « l’insincérité » du budget précédent et se proclame « ministre de la défense budgétaire » dans l’interview accordée au JDD déjà citée. Le budget devient la « mère de toutes les batailles », affirme-t-il, en confirmant le changement de logique de la politique économique.

Cet alarmisme a bien du mal à passer. D’abord parce que, parallèlement, le gouvernement annonçait une nouvelle inflexion à droite de ses choix. Devant la grogne d’un patronat qui refuse de payer sa part de la consolidation budgétaire et donc de voir les baisses d’impôts, le prélèvement forfaitaire unique (PFU) sur les revenus du capital et la fin de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) repoussés à plus tard, comme l’avait suggéré Édouard Philippe dans son discours de politique générale le 3 juillet, Emmanuel Macron arbitre en faveur de la ligne de Bruno Le Maire. Les baisses d’impôts auront bien lieu dès 2018, alors même que l’objectif budgétaire ne changera pas.

Effet redistribution sur les classes de revenus des mesures fiscales du gouvernement © OFCE Effet redistribution sur les classes de revenus des mesures fiscales du gouvernement © OFCE

Dès lors, la politique choisie devient clairement d’inspiration néolibérale. Elle oblige à des ajustements budgétaires encore plus violents, portant exclusivement sur les dépenses publiques qui, désormais, doivent être coupées à hauteur de 80 milliards d’euros sur le quinquennat, dont 20 milliards d’euros sur le seul exercice 2018. Parallèlement, ces coupes ne visent plus seulement à rester dans les clous de Maastricht, elles visent à financer un transfert de richesse vers les plus fortunés, notamment par la suppression de l’ISF, la baisse de l’impôt sur les sociétés et le PFU sur les revenus du capital, comme l’a montré une étude détaillée de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

À la théorie contestée de « l’austérité expansive », le gouvernement rajoute donc désormais son ralliement à celle, encore moins crédible, du « ruissellement ». On sait en effet que cette théorie qui veut que le surplus de richesse des plus fortunés renforce la prospérité globale d’une société n’est plus justifiée, comme l’a rappelé récemment un article de l’économiste en chef de l’Agence française du développement, Gaël Giraud.

Cette double évolution dessine donc une politique très différente de celle promise par le candidat Macron. Et, naturellement, elle a contribué à éloigner une partie de l’opinion du nouveau président. La partie investissement et relance de l’économie est laissée dans le plus grand flou, au pire repoussée à plus tard, au mieux réduite à quelques artifices et fonds de tiroir. Ainsi, le financement des investissements d’avenir serait assuré par des privatisations à hauteur de 10 milliards d’euros, mais une telle opération est loin de faire l’unanimité. Et l’on est encore très loin des 50 milliards d’euros promis. Incontestablement, l’accent n’est pas mis sur ces investissements, mais bien sur la baisse de trois points de PIB sur le quinquennat du ratio de dépenses publiques sur la richesse nationale.

L’exécutif a sous-estimé la fatigue d’une partie de la population face aux restrictions budgétaires qui ont été mises en place en France depuis 2011 et qui touchent notamment des secteurs comme la défense, la santé, l’éducation, la justice ou les collectivités locales. Cet aveuglement n’a rien d’étonnant dans la mesure où, depuis plusieurs années, les milieux libéraux français nient tout effort budgétaire français, au prétexte que la baisse du déficit est plus faible en France qu’ailleurs. Et, souvent, la conséquence du discours est d’appeler à une « vraie austérité ».

L’État a pourtant bel et bien serré les dépenses dans plusieurs secteurs clés depuis plusieurs années (selon la Cour des comptes, la baisse des dépenses s’élève à 27 milliards d’euros entre 2015 et 2017), entraînant une dégradation de la qualité des services publics et des conditions de travail des fonctionnaires. Le point d’indice des fonctionnaires a été gelé pendant de nombreuses années, les hôpitaux regroupés, les dépenses de la justice comprimées.

L’appel à « l’austérité expansive » de l’actuel gouvernement n’avait donc que peu de chances d’être entendu et accepté par une large partie de l'opinion. Ce n’est pas là un défaut de « pédagogie », comme le prétendent certains, mais bien un rejet d’une politique qui a déjà été menée et qui est une des raisons de l’échec politique du quinquennat de François Hollande. En choisissant l’austérité renforcée et en pratiquant de vieilles recettes comme la baisse du budget de la défense et le gel du point d’indice des fonctionnaires, le gouvernement a donné le sentiment non seulement de faire comme son prédécesseur, mais même de faire « pire ». Et tout cela pour une politique considérée comme injuste socialement. L’opinion ne pouvait que le sanctionner. La très maladroite décision de réduire au 1er octobre de 5 euros les aides personnalisées au logement pour un bénéfice budgétaire mineur (100 millions d’euros en 2017) a été considérée comme l’exemple même de cette injustice.

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