Dossier: avec le Covid-19, la crise sociale

Prime pour les travailleurs précaires: la grande désillusion

L’aide d’urgence destinée aux travailleurs précaires et pouvant atteindre 900 euros, a été prolongée de trois mois. Les premiers versements ont été effectués mais beaucoup de ceux qui espéraient en bénéficier n'y ont en réalité pas droit, ou à peine. La pagaille est totale, et les agents de Pôle emploi en subissent les conséquences.  

Cécile Hautefeuille

22 février 2021 à 13h06

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«Quand j’ai vu le montant, j’ai éclaté de rire. » Marie, 21 ans, a reçu mi-février « l’aide exceptionnelle accordée aux travailleurs précaires »Montant crédité sur son compte : 18,60 euros. Quelques jours plus tôt, la jeune femme avait été informée, par Pôle emploi, qu’elle était éligible à l’aide d’urgence, débloquée par le gouvernement.  

Aucune somme n’était précisée sur le courrier. Marie ne savait pas trop à quoi s’attendre. Mais certainement pas à un si petit montant. « On me dit que je vais avoir une prime et je ne reçois même pas 20 euros ! Franchement, autant ne rien me donner », lâche-t-elle, dépitée.  

Cette « prime », comme la nomme Pôle emploi, est une aide qui doit garantir un revenu minimum de 900 euros par mois. Elle est versée sous des conditions très précises. Parmi elles : être inscrit à Pôle emploi et ne pas percevoir plus de 33 euros brut par jour d’allocation chômage. Il faut aussi justifier d’une durée d’activité salariée d’au moins 138 jours travaillés en 2019. Au minimum, « 70 % de cette durée d’activité totale doit avoir été effectuée en contrat à durée déterminée ou contrat de mission d’intérim », précise Pôle emploi sur sa page de questions-réponses Selon le ministère du Travail, cette prime représente un montant de plus d'un milliard d'euros. 

L’aide est censée apporter un peu d’air aux personnes « qui n’ont pas retrouvé un niveau d’activité suffisant en 2020 du fait de la crise sanitaire », en leur assurant un minimum de ressources, n’excédant pas 900 euros.  

Dans le cas de Marie, dont les allocations chômage oscillent entre 880 et 900 euros mensuels, il s’agit donc bien d’un complément pour le seul mois où elle avait perçu moins de 900 euros. De la même manière, les bénéficiaires du RSA perçoivent 335 euros d’aide, en plus de leur revenu de solidarité active. Les demandeurs d’emploi qui ont travaillé, en activité réduite, peuvent également bénéficier d’un complément à condition, là encore, de ne pas dépasser le plafond.  

La ministre du travail annonce, fin novembre, la mise en œuvre d'une aide d'urgence. © Ludovic MARIN / POOL / AFP

Le ministère communique allègrement sur les 400 000 personnes qui ont déjà reçu cette aide d’urgence. Des titres d’articles dans la presse sous-entendent que tous auraient perçu 900 euros. C’est sans doute loin d’être le cas. Combien ont réellement perçu ce montant maximum ? Quelle part représentent les minuscules compléments, comme celui de Marie ? Sollicités, ni le ministère du travail, ni Pôle emploi n’ont fourni de réponse.   

« La communication autour de cette aide d’urgence est très trompeuse », précise une source, qui souhaite rester anonyme, au sein de Pôle emploi. « On lit partout que c’est une prime de 900 euros. C’est de l'esbroufe qui engendre de grosses déceptions et de la colère chez les bénéficiaires. Cela nous inquiète, en particulier dans le contexte actuel, quelques semaines après l’assassinat d’une conseillère à Valence. »

« Ça met un bazar pas possible », confirme un agent de Pôle emploi, dans l’ouest de la France. Coups de téléphone au 3949, mails d’incompréhension adressés aux conseillers. Nombreux sont les demandeurs d’emploi qui ont sollicité l’opérateur pour obtenir des éclaircissements. « Quelques jours après le versement de l’aide, c’était le branle-bas de combat ! », peste l’agent, face à cette charge de travail supplémentaire.  

Pour ne rien arranger, l’aide aurait été versée à tort à des demandeurs d’emploi. Plusieurs sources, dans différentes régions, le confirment à Mediapart. Des trop-perçus vont bientôt être réclamés à des bénéficiaires qui n’avaient rien demandé à personne. Combien d’erreurs ont déjà été repérées ? Là encore, nous n’avons pas obtenu de réponse. « Il semble que des créateurs d’entreprise ont perçu de l’argent alors qu’ils sont en théorie exclus du dispositif, détaille Sylvie Espagnolle, de la CGT Pôle emploi. On a aussi des cas de demandeurs qui devaient toucher l’aide mais qui n’ont rien reçu. » 

Enfin, les agents de Pôle emploi se seraient bien passés d’une dernière mauvaise surprise : 100 000 dossiers de potentiels bénéficiaires doivent encore être passés au crible. Les agences Pôle emploi attendent de leur part des documents complémentaires pour déclencher, manuellement, le versement de l’aide.  

Jusqu’ici, le premier paiement (au titre des mois de novembre et décembre) avait été réalisé de manière automatique. Sur la base des éléments connus par les services informatiques. Un processus complexe à mettre en œuvre. L’aide, annoncée fin novembre, n’a d’ailleurs pu être versée que début février. Elle avait été promise pour janvier, puis reportée. 

« Autant vous dire que les agents sont complètement perdus », s’alarme Sylvie EspagnolleIls doivent s’approprier des calculs et des conditions de versements. Et évidemment, répondre aux demandeurs d’emploi qui se posent des questions. Il faut être capable de leur expliquer pourquoi ils n’ont pas reçu l’aide financière. » 

« Entre nous, on l’appelle la prime fantôme »

Florian, 23 ans, fait partie de ceux-là. Il était persuadé qu’il recevrait 900 euros pendant plusieurs mois. Intérimaire dans le bâtiment, il ne trouve plus de travail depuis mi-décembre. Son dernier contrat a duré une semaine. Sa prochaine mission, prévue pour début mars, ne durera que cinq jours.  

Florian n’a pas de droits ouverts au chômage. Son aide au logement vient de passer de 230 euros à 73 euros. Il espérait beaucoup de l’aide exceptionnelle. « Je me croyais concerné », souffle le jeune homme. Ne voyant rien venir, il a contacté son agence Pôle emploi. Verdict : il lui manque, en 2019, neuf jours de travail. Il en cumule 129. La règle, décidée par le ministère du travail, c’est 138. « J’ai insisté, j’essaie de forcer un peu pour l’avoir mais on me dit non. Pour moins de 10 jours, je n’ai droit à rien, c’est injuste. » 

Stéphanie, 48 ans, n’est pas non plus éligible. Accompagnatrice de tourisme d’affaires, elle n’a plus de travail depuis un an. Elle enchaînait les CDD d’usage et gagnait, en moyenne, 2 500 euros par mois. Elle a épuisé tous ses droits au chômage courant 2020. Depuis l’automne, elle est au RSA. 657 euros mensuels. Une fille de 16 ans à élever. « C’est ce qui s’appelle tomber dans la pauvreté », lâche cette Montpelliéraine, qui a décidé de se reconvertir.  

Stéphanie a contacté Pôle emploi par téléphone. La personne au bout du fil lui a rapidement expliqué qu'elle n'avait sans doute pas le nombre de jours requis en 2019. Elle a désormais la ferme intention de se rendre dans son agence Pôle emploi. Et ne repartira pas sans explication. « Je veux qu’on me démontre très clairement pourquoi je ne suis pas éligible à la prime. Dans notre métier, on ne compte pas en jours mais en heures. Nos journées de travail font de 10 à 12 heures. Parfois beaucoup plus. J’ai retourné la question dans tous les sens, je veux savoir pourquoi je ne suis pas éligible. »

Stéphanie est adhérente à la FMITEC (Fédération des métiers intermittents, tourisme, événementiel, culture). Elle ne connaît personne qui a obtenu cette aide d’urgence. « Entre nous, on l’appelle la prime fantôme. » Même son de cloche côté CPHRE, collectif des précaires hôtellerie, restauration, événementiel. Des membres ont-ils perçu la prime ? « Personne. Rien. Nada », nous répond Xavier Chergui, très impliqué dans le collectif.  

Depuis un an, les membres de la FMITEC et du CPHRE ne cessent d’alerter sur leur sort. Ils interpellent régulièrement la ministre du travail sur les réseaux sociaux et lui demandent où sont les bénéficiaires de la prime. 

Sur le terrain, ce sont les agents de Pôle emploi qui doivent assurer le service après-vente du dispositif. Un conseiller résume ce que représente, à ses yeux, cette prime : « Une aide sur-vendue, complexe et concoctée par un ministère qui nous laisse tout gérer, au front. »

Cécile Hautefeuille


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