Le jour où France Télécom a lancé son «crash programme»

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20 octobre 2006. Devant des cadres supérieurs, Didier Lombard et les dirigeants de France Télécom annoncent l'accélération de la restructuration de l'entreprise. Mediapart et Santé & Travail s'en sont procuré le compte-rendu. Les propos sont crus, brutaux, martiaux parfois. Relire ce document trois ans et 34 suicides plus tard fait frémir : la tragédie est annoncée... Une enquête de Mathieu Magnaudeix et François Desriaux, rédacteur en chef de Santé & Travail.

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C'est un document que beaucoup, à France Télécom, ont oublié: un compte-rendu, très précis, de 18 pages (répétitions et maladresses syntaxiques comprises) d'une réunion de cadres supérieurs de l'entreprise avec l'état-major, le 20 octobre 2006. Ce texte, retrouvé par Mediapart et Santé & Travail, correspond en tous points au compte-rendu mis en ligne à l'époque par le syndicat Sud.

Dans le petit amphithéatre de la Maison de la Chimie, à Paris, 200 cadres dirigeants de France Télécom sont conviés par l'Acsed, l'association des cadres supérieurs de France Télécom, réputée proche de la direction. Toute la matinée, ils vont débattre de la «transformation sociale» de l'entreprise avec des invités de marque: le PDG Didier Lombard, en poste depuis 2005, son numéro deux, Louis-Pierre Wenes, chargé des opérations en France et redoutable "tueur de coûts", le directeur des ressources humaines, Olivier Barberot et le directeur financier, Gervais Pelissier. La réunion est informelle: pensant (à tort) ne pas être enregistrés, les cadres dirigeants parlent librement de la transformation sociale en cours. Le ton est tranchant, martial parfois. Le DRH tente de galvaniser les troupes avec la métaphore guerrière du «combat». Dans un langage très cru, les dirigeants de l'entreprise y annoncent l'«accélération» de la vaste restructuration alors lancée depuis quelques mois.

Celle-ci a été lancée début 2005, quand Didier Lombard est arrivé aux manettes. Après son prédécesseur Thierry Breton (parti au ministère de l'Economie), qui a en partie désendetté le groupe et déjà supprimé plus de 20.000 emplois, Didier Lombard veut aller plus loin. Il lance le programme NExT, réorganisation en profondeur qui doit durer deux ans, entre 2006 et 2008. Obnubilé par la concurrence mondiale, il veut internationaliser le groupe, tourner l'entreprise vers le client, dégager plus de cash pour les actionnaires. Et continuer à réduire les effectifs. Le plan ACT («Anticipation et compétences pour la transformation») est lancé. Objectif: supprimer 22.000 postes, recruter 6000 personnes, en réorienter 10.000 vers des secteurs dédiés aux clients (par exemple les centres d'appel). Le tout, sans plan social, car une grande partie des salariés sont des fonctionnaires. Fin 2008, l'objectif sera atteint : 22.450 personnes auront quitté l'entreprise, 14.000 auront changé de métier. Entre 2001 et 2008, 44.700 postes auront été supprimés, dont 94% étaient des emplois de fonctionnaires.

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Cette enquête est une coproduction Mediapart et Santé & Travail, revue de référence dans son domaine. Elle est publiée en même temps sur nos deux sites, ce mercredi à 13 heures. Santé et Travail vient de lancer un appel pour «débattre enfin du travail», exhortant «les pouvoirs publics et les acteurs sociaux à prendre des mesures énergiques pour restaurer des capacités d’expression et de débat dans les entreprises».

Nous avons contacté la direction de France Télécom en lui demandant si elle confirmait les propos tenus le 20 octobre 2006 et ce que signifiait exactement le «crash programme». Voici sa réponse:

«Cette réunion s'est tenue il y a plus de 3 ans. Sur le contexte de l'époque: nous étions alors au début du plan NExT qui prévoyait effectivement 22 000 départs naturels ou volontaires et 6 000 recrutements en France sur 3 ans (2006-2008). Le plan NExT est aujourd'hui terminé et nous sommes passés à "Orange 2012" dans lequel il n'y a aucun objectif chiffré de réduction d'effectifs (nous l'avons clairement indiqué dans un communiqué du 4 mars 2009).»