Le monde financier a été pris à contre-pied

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Jusqu’au bout, les financiers ont parié sur le fait que le Royaume-Uni resterait dans l'Union européenne. 2 000 milliards de dollars se sont volatilisés dans la seule journée du 24 juin, à la suite de leurs paris erronés.

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Combien de centaines de milliards de dollars se sont évanouis sur les marchés financiers, en cette journée du 24 juin, marquée par le choix de la Grande-Bretagne de quitter l’Union européenne ? Deux mille milliards de dollars, assurent les marchés financiers après avoir fait les comptes de la journée.  Ces déplacements de capitaux colossaux montrent combien le vote britannique a pris manifestement les milieux financiers par surprise.

La livre est au plus bas niveau depuis 1985. Dans son sillage, l’euro a perdu plus de 2 %, tandis que le franc suisse s’envolait, obligeant la Banque centrale suisse à intervenir pour contenir la hausse. L’or gagnait plus de 10 % dans la séance. Au fur et à mesure des décalages horaires, les marchés boursiers ont accusé le coup. L’indice Nikkei au Japon a perdu 7,92 %, le CAC40 8,04 %, le Dax 6,82 % et le FT100 3,15 %. À la mi-séance, le Dow Jones accusait une perte de 2,80 %.

L’ampleur de ces mouvements, traduisant des déplacements de capitaux colossaux, est à la mesure du choc subi : le monde financier a été pris à contre-pied. Même si les investisseurs avaient eu début juin quelques doutes sur l’issue du référendum, ils n’en avaient plus depuis l’assassinat de la députée Jo Cox. Pour eux, la cause était entendue : les Britanniques voteraient pour le Remain. À quelques heures de la fin du scrutin, les financiers anticipaient une victoire assurée : la livre touchait momentanément son plus haut niveau à 1,50 dollar. Des hedge funds prenaient des très fortes positions, en vue du maintien assuré, selon eux, de la Grande-Bretagne dans l’Union européenne. Les bookmakers faisaient le plein : le Brexit ne récoltait que 17 % des paris.

Les premières annonces d’une possible victoire du Brexit, au milieu de la nuit, ont déclenché une fuite éperdue. D’un coup, le monde financier s’est mis à nouveau en mode panique. La bourse de Tokyo a dû interrompre ses échanges pendant plus de dix minutes, pour endiguer la chute. À un moment, Tokyo a perdu plus de 10 %, avant de se reprendre un peu.

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Mais c’est sur le marché des changes, où les transactions dépassent les 4 000 milliards de dollars par jour, que l’affolement a été le plus grand. En quelques minutes, la livre s’est effondrée. Dans la journée, la monnaie britannique a perdu 11 % par rapport au dollar. C’est la plus forte chute dans une journée depuis l’abandon de l'étalon-or par Richard Nixon en août 1971. Même le jour fatidique de 1992, marqué par le départ forcé du Royaume-Uni du système monétaire européen, n’avait pas été aussi brutal : la livre n’avait baissé que de 4,9 % dans la journée. La monnaie britannique se retrouve à son plus bas niveau face au dollar depuis les accords du Plaza de 1985, qui avaient entériné l’affaiblissement de la monnaie américaine.

Le choc s’est diffusé sur tous les marchés financiers. À l’ouverture, les bourses italienne, espagnole, française, allemande enregistraient des baisses de 10 % ou plus, avant de se reprendre plus ou moins. La bourse espagnole a terminé en baisse de plus de 12 %. Les valeurs bancaires et financières, que les financiers suspectent d’être les plus exposées et donc les plus grandes perdantes après le vote britannique, ont été les plus touchées. Les banques et institutions financières britanniques, comme la Barclays ou la Lloyd’s, enregistraient des baisses de près de 30 % en début de séance.

Les banques européennes ont été entraînées dans la chute. La Société générale a perdu plus de 20 % pendant la séance, BNP Paribas 17,4 %, le groupe d’assurances AXA plus de 15,5 %. La banque italienne Unicredit a accusé une chute de 23,8 %, la banque espagnole Santander a dévissé de 19,8 % et la Deutsche Bank de 14,3 %.

Déjà, certains s’alarment et s’interrogent sur la capacité de résistance du système bancaire européen face au choc d’un Brexit, esquissant les risques d’un nouveau choc Lehman. Un risque surestimé, selon de nombreux observateurs, tant les marchés regorgent de liquidités, tant les banques centrales veillent.

Car une nouvelle fois, les banquiers centraux sont arrivés en pompiers, dès les premières turbulences, pour tenter de ramener un peu de calme. Quelques minutes après l’ouverture catastrophique des marchés européens, le gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, a annoncé que l’institution était prête à injecter quelque 250 milliards d’euros supplémentaires pour assurer la liquidité des marchés. La Banque centrale européenne puis la Réserve fédérale ont envoyé les mêmes messages, assurant qu’elles étaient disposées à apporter autant d’argent que nécessaire pour garantir la stabilité.

Tenant une conférence téléphonique d’urgence dans l’après-midi, les banquiers centraux, les membres du G7 et le FMI réitéraient les appels au calme. Leur message se résume en une ligne : il n’y a pas de risque d’un nouveau choc Lehman. Tous insistent sur l’assainissement et la consolidation du système bancaire et financier depuis la crise financière de 2008, sur le développement de la coopération internationale pour tenter de prévenir les risques.

Si les interventions rapides des banques centrales ont permis de ramener un peu de calme sur les marchés, elles ne dissipent pas cependant le malaise qui s’est installé dans le monde financier. Brusquement, les financiers semblent pris de doute : ils n’anticipent pas tout, ils se trompent même lourdement dans leur analyse.

Comment ont-ils pu autant parier sur le maintien de la Grande-Bretagne dans l’Union européenne, alors que les sondages de ces dernières semaines n’ont jamais enregistré qu’un écart d'un ou deux points en faveur du Remain, s’interroge le Financial Times. « Il semble que ceux-ci ont choisi une “illusion narrative”, s’accrochant à une histoire plaisante et ne retenant que les faits en accord avec cette histoire », écrit le journal.   

Un responsable de La Financière de l’Échiquier, Didier Le Menestrel, tient une analyse plus sévère. « Je savais que le risque existait. Mais cela restait totalement théorique. La communauté financière ne pariait pas sur le Brexit, parce que personne ne comprenait. Cela montre combien on est déconnecté des gens normaux », explique-t-il au Wall Street journal.

Brusquement, les investisseurs semblent découvrir le divorce d’avec les élites, prennent la mesure des ruptures sociales, des enjeux politiques qui, jusque-là, leur avaient échappé. Mais quelle portée donner à ce vote ? Est-ce la fin de l’Europe, comme l’assurent certains financiers ? Un changement brutal, marquant une rupture avec trois décennies de mondialisation et de financiarisation, comme le prédisent d’autres ? Ou une simple crise de nerfs qui ne changera finalement pas grand-chose ?

Si les défenseurs du maintien dans l’Union européenne avaient des certitudes affichées lors de la campagne du référendum, promettant un Armageddon économique et financier en cas de victoire du « non », les analystes sont beaucoup plus perplexes au lendemain du vote. Ils constatent la crise politique au Royaume-Uni, la division du pays, une incertitude généralisée. Mais n’osent aller plus loin, pour l’instant.  

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Cet article a été actualisé samedi pour indiquer le montant des capitaux – 2 000 milliards de dollars – qui se sont volatilisés dans la journée du 24 juin.