Logement social: encore une embauche controversée à la Caisse des dépôts

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Alors que la polémique suscitée par la cooptation du fils du ministre de la défense n'est pas retombée, le patron de la SNI, premier bailleur social français et filiale de la Caisse des dépôts, a décidé d'une nouvelle embauche tout aussi controversée : l'épouse de l'un de ses principaux alliés dans la vie des affaires.

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Il ne passe décidément plus une semaine sans que le patron de la Société nationale immobilière (SNI), André Yché, ne fasse parler de lui, entraînant sa tutelle, la Caisse des dépôts et consignations (CDC) dans de nouvelles turbulences. Au cœur d’innombrables controverses, à la suite de la révélation par Mediapart d’un référé puis d’un rapport de la Cour des comptes très critique à son encontre ou encore de la cooptation au sein du comité exécutif de la société de Thomas Le Drian, le fils du ministre socialiste de la défense – on trouvera ici toutes nos enquêtes –, le voilà qui va encore alimenter la polémique. Et cette fois encore à cause d’une embauche singulière.

La nouvelle recrue, qui est rattachée à la présidence de la société – en clair, qui travaille directement auprès d’André Yché – se dénomme Anne Frémont. Son embauche devait rester confidentielle, mais un syndicaliste de la CGT proche du patron de la SNI a éventé le secret et dit depuis plusieurs jours à qui veut l'entendre que la direction va s'adjoindre les services de cette personne.

Aussitôt son embauche connue au sein de la SNI, qui est le premier bailleur social français, l’affaire a fait grand bruit dans la société. D'abord parce qu'Anne Frémont présente le même signe distinctif que Thomas Le Drian : elle ne connaît rien à la question du logement, et moins que rien à celle du logement social. Et puis, il y a une seconde raison, c'est qu'Anne Frémont n’est pas une inconnue. Elle a en effet été au cœur d’une controverse, en 2011, dans la région lyonnaise. C’est un article de Mediapart qui avait révélé l’affaire, intitulé Le ministre Mercier rattrapé par le marché du tramway de Lyon. Nous y expliquions que le ministre de la justice de l’époque et président du conseil général du Rhône, Michel Mercier, était sorti blanchi d'une enquête de police sur la rocambolesque attribution de la concession d'une ligne de tramway à Lyon au profit de Veolia et Vinci. Et nous précisions que le classement sans suite du dossier par le Parquet de Lyon était intervenu sur la base des conclusions d’un rapport de la police judiciaire excluant tout délit de favoritisme.

Mais nous révélions aussi à l’époque qu’un élément du dossier avait échappé aux enquêteurs de la brigade financière lyonnaise, à savoir le rôle joué dans ce dossier par une dénommée… Anne Frémont, et son époux Jean-Pierre Frémont. Voici ce qu’écrivaient mes deux confrères Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme (qui depuis a quitté Mediapart) : « Jean-Pierre Frémont, l'un des principaux dirigeants de Veolia Environnement – il pilotait la filière "Eau" en 2006 –, se trouve avoir pour épouse une certaine Anne Frémont, principale collaboratrice de Michel Mercier au Sénat, où l'actuel garde des Sceaux présidait le très influent groupe centriste avant de rejoindre la place Vendôme. Anne Frémont en était, pour sa part, la secrétaire générale. »

Et Mediapart ajoutait : « Ce n'est pas tout. M. Frémont n'est pas qu'un entrepreneur, c'est aussi un politique. Il fut ainsi entre 2001 et 2007 élu au conseil municipal de Paris sous les couleurs de l'UDF, le parti de Michel Mercier, dont celui-ci est un des derniers poids lourds. M. Frémont a également été pendant des années, entre 1993 et 1997, un proche collaborateur de François Bayrou (au ministère de l'éducation et à l'Assemblée nationale), dont M. Mercier sera le trésorier de la campagne présidentielle, en 2007, en plus d'être un ami intime de longue date. Et depuis décembre 2009, Jean-Pierre Frémont a pris du grade dans son groupe. Il est désormais membre du comité exécutif de Veolia Environnement, où il occupe le poste stratégique de directeur général adjoint en charge... des collectivités publiques. »

Même si le dossier avait été classé sans suite, il avait donc révélé un fâcheux mélange des genres.

Or, c’est de ce même mélange des genres que relève aujourd’hui l’embauche de la même Anne Frémont par André Yché. Ce dernier est coutumier de ce genre de pratiques. Embauchant un jour un cadre sympathisant de la droite, Vincent Mahé, gérant du Club Eiffel (club aujourd'hui en sommeil) aux côtés de son ancien mentor, Frédéric Salat-Baroux, ex-secrétaire général de l’Élysée et gendre de Jacques Chirac ; enrôlant donc le lendemain le fils du ministre socialiste de la défense, il donne des gages à toutes les sensibilités politiques, et a transformé les instances dirigeantes de sa société en centre d’accueil d’une petite oligarchie parisienne, c’est-à-dire bien loin des missions sociales majeures qui sont dévolues à la SNI et à la CDC.

J.P. Frémont J.P. Frémont
Mais dans le cas présent, l’embauche d’Anne Frémont, qui est passée dans l'intervalle au Nouveau centre dont elle a été secrétaire nationale adjointe puis à l’UDI, pose un problème complémentaire, qui se rapproche du mélange des genres de l’affaire lyonnaise. Car son époux, Jean-Pierre Frémont a, lui-même, changé de métier et traite souvent avec… la SNI !

Après avoir longtemps fait carrière chez Veolia, dont il est finalement devenu directeur général adjoint chargé des collectivités publiques et des affaires européennes de 2010 à 2012, Jean-Pierre Frémont est à présent directeur du marché Collectivités au sein d'EDF depuis janvier 2013, et également chargé de l'action régionale pour EDF depuis septembre 2013. À ce titre, Jean-Pierre Frémont est donc le responsable en charge pour EDF Collectivités des relations, très intenses, entre l’entreprise publique et tous les organismes français de logement social.

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