Roger McNamee: «Personne ne devrait être autorisé à vous suivre sur Internet»

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À la différence de la France, la publicité politique est très développée aux États-Unis. Quel a été son rôle, dans tout cela ? 

La publicité politique, ça arrive tous les jours de l'année. Cela ne se produit pas juste avant une élection, cela se produit constamment. Et c'est un marché énorme pour Google et Facebook.

Faudrait-il l’empêcher ? Est-ce possible ?

J'aimerais bien y croire, mais je ne suis pas convaincu que nous le ferons. Les politiques aiment trop les pubs. Donc ils vont être réticents. Ce que je veux faire, c'est les forcer à ne diffuser que des publicités télévisées : la même annonce pour tout le monde. Je ne pense pas que le microciblage soit compatible avec la démocratie. Et donc, jusqu’à présent, je n’ai pas eu de succès avec cet argument, mais je le maintiens tout le temps.

Comment expliquez-vous la cécité générale sur l'utilisation des données avant le scandale Cambridge Analytica ? 

C'est très facile à expliquer ! Google et maintenant Facebook croient beaucoup au travail du psychologue comportementaliste B.F. Skinner. Selon Skinner, si vous essayez de manipuler le comportement, si vous essayez d'effectuer un conditionnement, vous devez le faire à l’insu du sujet. C'est pourquoi toutes ces entreprises ont fait de grands efforts, et c'est Google qui a eu le plus de succès, pour empêcher les utilisateurs d'avoir la moindre idée de ce qui se passait. Laissez-moi vous donner un bel exemple : Pokémon Go. 

Comme l’explique la grande professeure de Harvard Shoshana Zuboff, dans son livre The Age of Surveillance Capitalism, Pokémon Go était le successeur de Google Glass [lunettes avec écran intégré – ndlr]. Le projet Google Glass a échoué, mais faisait quelque chose dont Google a pensé que c’était incroyablement stratégique : capturer le comportement humain en temps réel. 

Alors ils sont retournés dans leurs laboratoires pour reconditionner la technologie sous la forme d’un jeu qui, encore une fois, fonctionne comme une forme de manipulation comportementale. Alors ils ont appelé la compagnie Niantic, ils l'ont externalisée, et on a eu Pokémon Go. 

C'est une expérience de manipulation comportementale massive. Nous nous inquiétons légitimement de ce que la Chine fait avec le crédit social, mais la Chine ne compte que 800 millions de personnes sur Internet. Il y avait un milliard de personnes qui jouaient à Pokémon Go. C'était donc la plus grande expérience de modification du comportement jamais tentée et la démarche a été couronnée de succès. 

Sheryl Sandberg, directrice des opérations de Facebook, lundi 23 septembre à l'ONU, à New York. © Reuters Sheryl Sandberg, directrice des opérations de Facebook, lundi 23 septembre à l'ONU, à New York. © Reuters

Mark Zuckerberg, habituellement réticent, s’est rendu mi-septembre à Washington, où il a rencontré Donald Trump et des parlementaires. Le Congrès, la FTC (Commission fédérale du commerce) et le ministère de la justice ont ouvert des enquêtes… Pensez-vous que les choses changent ? 

Si vous m'aviez demandé, il y a deux ans, si je pensais qu'il était possible que la FTC décide d’une pénalité de 5 milliards de dollars contre Facebook, relativement à Cambridge Analytica, si je pensais qu'il était possible que la FTC ou le ministère de la justice envisage des poursuites contre les plateformes internet, si je pensais que le Congrès pourrait lancer une enquête, je vous aurais répondu oui pour le Congrès, mais que les deux autres étaient extrêmement improbables. Je suis donc stupéfait des progrès que nous avons réalisés. 

Aux États-Unis, le rôle du gouvernement dans le capitalisme est d'établir les règles et de les appliquer de façon équitable. Mais depuis une quarantaine d'années, nous avons systématiquement démantelé ces fonctions du gouvernement, à tel point que les entreprises fonctionnent essentiellement avec très peu de règles et presque aucune répression. 

C'est comme dans le livre de William Golding, Sa Majesté des mouches : c'est la victoire des plus grosses brutes. Et dans ce genre d'environnement, les gens malins profitent de l'absence de règles pour s'emparer de tout ce qu'ils peuvent. Et Google, comme le souligne la professeure Zuboff, a été très agressif. Ils ont commencé avec Street View, ils ont juste dit, nous allons conduire une voiture dans la rue, prendre une photo de votre maison, et nous en sommes propriétaires. Et puis ils se fraient un chemin jusqu'à Pokémon Go…

Amazon a organisé une compétition pour choisir la ville où installer son deuxième quartier général. Ils ont obtenu de 200 villes qu'elles leur communiquent tous leurs plans d'avenir, toutes leurs données économiques. Tout ce que ces entreprises font, c'est recueillir des données, où qu'elles se trouvent.

Ce genre de choses, du point de vue de la réglementation, est très difficile à gérer parce que, contrairement aux entreprises industrielles, qui ont des usines, beaucoup d'employés et, de ce fait, une certaine rigidité, ces entreprises ne comptent que peu d’employés, et la majorité de leurs actifs sont déplaçables en un jour. Par conséquent, ils peuvent s'adapter à la réglementation, à moins que vous n'alliez frapper au cœur de leur modèle économique. Et nous l'avons vu avec la réglementation européenne sur la protection des données : Facebook a déplacé un milliard et demi de comptes de l'Irlande vers les États-Unis pour échapper à la portée du RGPD. 

Dans ce contexte, il est vraiment difficile de mettre en place le cadre réglementaire approprié. Tout ce que nous avons fait jusqu'à présent aux États-Unis, c'est de réveiller tout le monde et de créer une pression en faveur d'une certaine forme d'action. Personne ne sait exactement comment ça va se passer, on n'en est encore qu'aux premiers jours. C'est un miracle qu'on soit arrivés si loin. 

Pensez-vous que Libra, la monnaie que Facebook souhaite lancer en 2020, soit également un danger ? 

Je pense que Libra est une mauvaise idée. Et laissez-moi vous expliquer pourquoi. Les cryptomonnaies de la première génération, puis le bitcoin, ont été conçues comme des véhicules de trading très volatils. Dans une certaine mesure, ils ont réussi, mais ils n'ont rien vraiment menacé, parce qu'ils sont assez grossiers et qu’ils n'ont tout simplement pas atteint la masse critique. 

Le problème avec Libra, c'est que ce n'est pas une cryptomonnaie comme celles-ci. Il traite les deux plus grands problèmes, la distribution et la gestion, ainsi que la volatilité. Mais le problème, c'est que Libra est conçu pour concurrencer l'euro, la livre et le dollar. Et je crois que la monnaie est l'un des deux éléments fondamentaux de la souveraineté nationale. Vous avez le contrôle, la force légitime, l’armée, la police. Et la monnaie. 

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